Sueur Emilie (L'Orient-le-jour)

  • Le Liban meurt et ça changera tout

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    (Texte transmis par notre correspondant à Beyrouth, Tony Jallad)

    Jeudi, le ministre sortant de l’Énergie, Raymond Ghajar, a averti que le Liban serait plongé dans le noir d'ici la fin du mois si les fonds nécessaires pour l'achat du fuel par Électricité du Liban n’étaient pas assurés de toute urgence. « Nous sommes aujourd'hui au XXIe siècle et nous parlons de l'incapacité d'un pays comme le Liban d'assurer ses besoins vitaux, notamment le courant électrique. (...) Peut-on imaginer des hôpitaux sans électricité ? » a-t-il dit aussi.
    Et ça ne change rien.
     
    A Beyrouth, hier, nous avons vu un livreur en mobylette couper le contact dans une descente pour économiser de l’essence. Parce que le prix de l’essence, chaque mercredi, n’en finit plus d’augmenter.
    Et ça ne change rien. 
     
    Cette semaine, aussi, le poids du sac de pain arabe, la « rabta », a diminué. Une autre manière d’augmenter le prix de ce produit alimentaire de base.
    Et ça ne change rien. 
     
    Cette semaine, des clients se sont battus dans des supermarchés pour des sacs de lait en poudre.
    Et ça ne change rien.
     
    Cette semaine, le commandant en chef de la troupe, le général Joseph Aoun, a demandé aux responsables au pouvoir ce qu'ils comptaient faire pour lutter contre l'effondrement du pays, avant de rappeler que « tout comme le peuple, les militaires souffrent et ont faim ». Cette semaine, Le Commerce du Levant nous explique que la dépréciation de la livre libanaise a divisé par sept la valeur de la solde des militaires. Au taux du marché noir, elle équivaut désormais à une centaine de dollars pour un soldat de base. « Le chef de l’armée perçoit l’équivalent de 500 dollars », a dit aussi, cette semaine, au Commerce du Levant, le général à la retraite Chamel Roukoz. 
    Et ça ne change rien.
     
    Cette semaine, le ministre sortant de l’Intérieur, Mohammed Fahmi, a avoué que les forces de sécurité sont à bout et incapables d’assurer leur mission.
    Et ça ne change rien.
     
    Plus de 50% de la population est sous le seuil de la pauvreté, la livre libanaise n’en finit plus de chuter, les prix d’exploser et des commerces de mettre la clé sous la porte.
    Et ça ne change rien.
     
    Jeudi, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a accusé les responsables politiques libanais, « tous autant qu'ils soient », de « non-assistance à pays en danger ».
    Et ça ne change rien.
     
    La formation du gouvernement est toujours bloquée, sept mois après la démission du cabinet Diab ; aucune des réformes qui permettraient au Liban d’espérer un relèvement et une aide internationale ne sont lancées. Rien. Chaque jour, les Libanais sont contraints d’absorber une quantité inouïe de nouvelles hallucinantes de gravité. Chaque jour, il leur est rappelé à quel point leur pays disparaît et leur avenir s’obscurcit.
    Et ça ne change rien. 
     
    Rien, dans le drame que vit ce pays, ne semble émouvoir outre mesure ceux qui aujourd’hui sont « aux commandes », rien ne semble pouvoir éveiller ce qui pourrait ressembler à un sens des responsabilités.
    Aujourd’hui, il y a ceux qui défont le Liban, qui l’étouffent, qui l’enterrent, par leurs blocages, leur inaction, leurs marchandages abscons, leurs lignes rouges hors sujet. Et il y a ceux qui, contre vents et marées, sont toujours là et se battent pour le Liban. A leur échelle, avec leurs moyens. Ceux-là, étudiants, professeurs, entrepreneurs, artistes, employés, retraités, leurs noms ne s’affichent pas en ouverture des bulletins d’information. Et pourtant, c’est grâce à eux que ce pays tient. 
     
    Dans un article hommage à Alia Solh, publié par la Revue du Liban en 2007, il était rappelé une citation de la fille du père de l’indépendance: « Le Liban, disait mon père, n’est pas une patrie ordinaire. Il existe parce qu’il y a des Libanais, il existe de par la volonté de ses fils. Il faut croire au Liban pour qu’il existe ».
     
    Aujourd’hui, il faut se souvenir d’une chose : face à ceux qui ne croient en rien d’autre que leurs intérêts étriqués, existe une armée de Libanaises et de Libanais qui, chaque jour, réitèrent leur acte de foi en ce pays. 
     
    Émilie Sueur
    Rédactrice en chef de L’Orient-Le Jour