G.I.D (services secrets jordaniens)

  • Jordanie : "Septembre noir" - Il y a un demi-siècle

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    Extrait du livre "Beyrouth, l'enfer des espions"

    Septembre 1970 : Le roi Hussein de Jordanie affronte les fedayins
    Les pays du champ de bataille craignent le pire. L’inquiétude s’empare des gouvernements égyptien, jordanien, libanais et même de certains membres du gouvernement syrien.

    On a vu comment, le 23 juillet 1970, le président égyptien Nasser avait fait fi des menaces palestiniennes et accepté officiellement les principes du plan Rogers. Il est suivi, le 26 juillet, par le roi Hussein de Jordanie.

    Les Palestiniens prennent l’accord du roi Hussein comme une déclaration de guerre : « Nous sommes prêts à transformer la Palestine, le Liban, la Jordanie en un immense enfer, ainsi que tout autre pays qui tenterait d’engager la révolution palestinienne par des obligations découlant d’une solution pacifique », menaçait Georges Habache, le leader du FPLP.

    Il y a déjà quelque temps que le roi Hussein, se sentant menacé par les organisations de la résistance palestinienne, craint pour son régime et sa vie. Les fedayins de l’OLP paradent dans son pays, armés jusqu’aux dents. Ils bénéficient de vastes complicités à l’intérieur de son royaume comme à l’extérieur. Les dirigeants palestiniens ne se privent pas pour affirmer à qui veut les entendre que les jours du régime hachémite sont comptés. Mais il règne déjà une grande confusion entre les différents mouvements palestiniens. Nombre d’entre eux ont été créés par divers régimes arabes, souvent en concurrence les uns envers les autres. Ils cherchent à entrer en compétition avec le Fatah par des actions irresponsables et un discours encore plus « révolutionnaire » et encore plus intransigeant que celui des organisations rivales. « La floraison de slogans gauchistes – tel celui qui invitait les masses à donner tout le pouvoir à la résistance – la distribution de portraits de Lénine dans les rues d’Amman et jusqu’à l’intérieur même des mosquées, les appels en faveur de la révolution et de l’instauration d’un régime socialiste relevaient d’une criminelle inconscience. Les extrémistes confondaient à l’envi le combat pour la libération nationale, que le Fatah prônait exclusivement, et la lutte des classes. » (Abou Iyad, Palestinien sans patrie – Entretiens avec Éric Rouleau, Fayolle, Paris, 1978

    Cet état d’anarchie donne au GID, les services de sécurité jordaniens, les moyens de discréditer les fedayins. Ils organisent, par exemple, en septembre 1968, l’enlèvement d’un officier de la garde royale jordanienne. Le kidnapping est revendiqué par une organisation inconnue. Le roi exige la libération de l’officier et menace de faire bombarder les camps. Les dirigeants palestiniens, Yasser Arafat en tête, se précipitent au palais pour dire au roi qu’ils n’ont rien à voir avec cet incident. Le roi accepte leurs explications et ordonne la levée du blocus des camps. Les services de renseignement palestiniens dirigés par Abou Iyad découvriront quelque temps plus tard que l’organisation responsable de l’enlèvement avait été créée, financée et armée par les services de sécurité jor-daniens. Les provocations se poursuivent pendant de longs mois. Le roi et ses services de sécurité préparent l’opinion publique et son armée à la nécessité d’une confrontation avec les fedayins. La tension est maintenue intentionnellement à l’aide d’agents provocateurs et de groupements de résistance inconnus jusqu’alors. En juin 1970, par exemple, un certain Aboul Raed, membre du FPLP du Dr Georges Habache, s’en prend en termes obscènes au roi, sa mère et sa femme. Le Premier ministre jordanien, Abdel Moneim el-Rifaï, convoque à son bureau le chef des services de renseignement du Fatah, Abou Iyad. Il lui montre une lettre du roi exigeant la fermeture de toutes les permanences du FPLP. Il menace d’envoyer l’armée les fermer si son ordre n’est pas exécuté dans les quarante-huit heures. Aboul Raed sera démasqué un peu plus tard comme étant un agent des services secrets égyptiens.

    Les Palestiniens sont persuadés que le roi Hussein n’osera pas s’attaquer à eux. Les fedayins étant éparpillés à travers le royaume, un affrontement ne manquerait pas de provoquer un grand nombre de victimes civiles et des destructions considérables. Beaucoup de dirigeants palestiniens pensent en outre que l’armée jordanienne, composée pour un tiers de soldats d’origine palestinienne, n’obéirait pas à un ordre de tirer sur les résistants palestiniens.

    Le pouvoir jordanien utilise un stratagème pour creuser le fossé entre les militaires jordaniens et les fedayins. Des permissions sont accordées aux soldats jordaniens qui ont participé à de sanglants accrochages avec les fedayins. Ceux-ci, de retour dans leur foyer, sont confrontés à l’hostilité des Palestiniens. Ils sont malmenés, humiliés et parfois même enlevés. Il est compréhensible que de retour dans leurs casernes, leur désir d’en découdre n’a fait que croître. Quant aux soldats d’origine palestinienne, on leur explique que tous ces membres d’organisations gauchistes ne sont que des athées, des communistes, des ennemis de Dieu.

    Le roi Hussein se rend à Alexandrie, en Égypte, deux semaines après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu mettant fin à une interminable guerre d’usure entre les armées égyptiennes et israéliennes. Hussein est reçu chaleureusement par le président Nasser. Les autorités jordaniennes font courir le bruit que Nasser a donné au roi son feu vert pour écraser la résistance palestinienne en Jordanie. Yasser Arafat se précipite à Alexandrie à la tête d’une délégation palestinienne. Nasser est outré par les attaques dont il est l’objet dans la presse palestinienne depuis qu’il a approuvé la résolution 242 de l’ONU et signé un cessez-le-feu. Il fait attendre les Palestiniens pendant trois heures. « Je me suis promené dans mon jardin pendant une heure pour pouvoir maîtriser ma colère avant de vous recevoir », leur déclare-t-il avant de débuter la réunion1. Il accepte quand même de dialoguer avec les dirigeants palestiniens. Il leur explique qu’il y a peu de chance, à son avis, qu’Israël respecte ses engagements et restitue l’intégralité des territoires occupés. Il souhaite en outre « piéger » les États-Unis qui, pour la première fois depuis la guerre de 1967, se sont engagés à obtenir l’évacuation des territoires occupés par Israël. ((Abou Iyad, Palestinien sans patrie – Entretiens avec Éric Rouleau, Fayolle, Paris, 1978)

    Il pose une question aux dirigeants palestiniens : combien de temps vous faudra-t-il pour détruire l’État sioniste? Devant l’absence de réponse de Yasser Arafat, il lui explique qu’il vaut mieux accepter un mini-État en Cisjordanie et à Gaza plutôt que de poursuivre inlassablement une lutte stérile. Mais il y a une question qui brûle les lèvres de Yasser Arafat : est-il vrai que le président Nasser a poussé le roi Hussein à frapper les Palestiniens ? Gamal Abdel Nasser affirme avoir dit le contraire : « Je l’ai mis en garde par deux fois, une fois en tête-à- tête et une fois en présence de mon Premier ministre. »

    Le FPLP de Georges Habache donnera finalement l’occasion au roi d’attaquer les organisations palestiniennes. Le FPLP détourne quatre avions de ligne vers la Jordanie le 9 septembre 1970 et les dynamite le lendemain. Georges Habache est curieusement absent du Moyen-Orient au moment des faits. Il se trouve en visite officielle en Corée du Nord. C’est en fait le Dr Wadid Haddad, son adjoint, qui a organisé l’opération. On sait que Wadid Haddad collaborait étroitement avec le KGB.

    L’affaire des avions est pour le roi Hussein de Jordanie une aubaine pour affirmer son autorité dans le royaume et rétablir l’ordre. Il sent que l’opinion mondiale est exaspérée par les exactions de certains fedayins. Tous les pays arabes ont condamné le détournement. Même l’Irak, qui est pourtant favorable à la résistance, condamne l’acte terroriste et adresse un ultimatum au Fatah exigeant l’arrestation des pirates de l’air. L’attitude du gouvernement irakien est d’autant plus incompréhensible que, quelques mois plus tôt, trois membres influents du régime de Bagdad avaient incité la résistance palestinienne à s’emparer du pouvoir en Jordanie : « Organisez un coup d’État et les unités irakiennes stationnées en Jordanie vous prêteront main-forte pour renverser la monarchie et établir un pouvoir populaire. » (Abou Iyad, Palestinien sans patrie – Entretiens avec Éric Rouleau, Fayolle, Paris, 1978)

    Les autorités soviétiques affirment également être hostiles à ce genre d’actions. Cela prouve que les organisations du Front du refus qu’elles ont elles-mêmes armées et organisées sont devenues incontrôlables. Cette perte de contrôle apparaîtra au grand jour quand un avion de ligne russe sera détourné à son tour.

    Yasser Arafat sent le danger et veut désamorcer la crise en suspendant le FPLP du Comité central de l’OLP.

    Peine perdue. Le roi Hussein sait qu’il a les mains libres pour mettre un terme à tous ces actes de terrorisme injustifiables. La résistance palestinienne est acculée au combat. Elle pense encore venir rapidement à bout des Bédouins de Hussein. Elle croit pouvoir compter sur l’aide de l’armée syrienne et sur celle des unités de l’armée irakienne présentes en Jordanie. Mais l’armée irakienne reste l’arme au pied et l’armée syrienne doit faire demi-tour, un certain général Hafez el-Assad ayant refusé d’offrir une couverture aérienne aux unités syriennes. Les Palestiniens reçoivent un autre coup de poignard dans le dos de la part des Syriens. L’Algérie avait envoyé des lots d’armements à la résistance. Mais ceux-ci restèrent bloqués pendant des semaines dans le port de Lattaquié.

    Le premier round s’achève sur un accord de cessez-le-feu signé au Caire entre Yasser Arafat et le roi Hussein sous l’égide de Gamal Abdel Nasser. L’accord est signé le 27 septembre 1970. Nasser devait décéder le lendemain. Mais les combats reprennent presque aussitôt. Il

    y a en effet une clause qui est inacceptable pour le roi Hussein : l’OLP y est désignée comme la seule représentante du peuple palestinien.

    Le roi nomme Wasfi Tall au poste de Premier ministre, le 28 octobre 1970. Wasfi Tall est un homme brutal, mais extrêmement habile. Il manœuvre pendant de longs mois pour réduire l’influence des organisations de la résistance. Il exige leur départ de toutes les localités jordaniennes. Il exige la restitution des armes de la résistance. Il fait proclamer que tout homme surpris avec une arme sera exécuté. Les services de sécurité jordaniens se mettent à fouiller les maisons, découvrant facilement les caches d’armes grâce aux complicités dont ils disposent au sein de la population palestinienne. Les services de sécurité palestiniens résistent comme ils peuvent, arrêtant un grand nombre d’agents jordaniens dans leurs rangs. Les personnes arrêtées s’étaient souvent fait connaître pour leurs opinions extrémistes et jusqu’au-boutistes.

    Le dernier acte de la présence palestinienne en Jordanie s’achève brutalement entre le 13 et le 17 juillet 1971 dans les forêts et les collines boisées de Jerash et Ajloun. 700 fedayins perdent la vie au cours des combats avec l’armée jordanienne. 2 000 autres sont capturés et livrés aux autorités de Damas. Une centaine d’autres parviennent à fuir vers la Syrie ou... vers Israël qui leur donne le droit d’asile ! La résistance palestinienne a été anéantie en Jordanie. Les responsables de l’OLP donnent aussitôt des ordres pour que les bases soient renforcées au Liban. La frontière du Liban avec Israël reste la seule ligne de front pour la poursuite de la "guerre de libération".

     

    Œil pour œil, dent pour dent : 1971-1972 : l’organisation terroriste « Septembre noir »
    Le 15 septembre 1971, l’ambassadeur de Jordanie à Londres est légèrement blessé au cours d’une attaque à l’arme automatique. L’attentat est revendiqué par une organisation jusqu’ici inconnue : « Septembre noir ». Les services secrets du monde entier veulent savoir qui se cache derrière ce nom. On découvre que les membres de « Septembre noir » appartiennent au Fatah, mais qu’ils contestent sa direction politique qu’ils jugent « embourgeoisée et déficiente ». « Septembre noir » a vu le jour au lendemain de la liquidation de la résistance en Jordanie. Les éléments les plus extrémistes du Fatah rendaient les leaders « historiques » de la résistance responsables de l’écrasement des fedayins par l’armée du roi Hussein. Ils reprochent à ces leaders leur refus de s’emparer du pouvoir à Amman, à une époque où ils auraient pu le faire. Ils les accusent de collaboration avec les régimes réactionnaires de Jordanie et d’Arabie saoudite, qu’ils considèrent « inféodés aux États-Unis ». Les Américains sont pour eux « le grand Satan » dont l’objectif unique est de renforcer l’expansion de l’État hébreu dans la région. Après avoir menacé de rallier le FPLP du Dr Georges Habache, jugé plus radical, les jeunes contestataires du Fatah, dont la plupart n’ont jamais connu la Palestine, décident de créer une formation indépendante et de vivre dans la clandestinité la plus absolue. On ne connaît ni chef ni direction collégiale à la nouvelle organisation. Les soupçons du Mossad se portent très vite sur Abou Iyad et Abou Daoud, deux cofondateurs du Fatah. Ils accusent également Abou Hassan Salameh d’être derrière le mouvement terroriste. Mais pour ce qui concerne Salameh, les accusations du Mossad ne sont pas dénuées d’arrière-pensées, celui-ci étant très proche de Yasser Arafat. Les structures de « Septembre noir » sont floues et se limitent à quelques groupes de militants disséminés à travers les pays arabes et dans d’autres pays. Leur but est d’organiser des attentats spectaculaires contre des objectifs israéliens, civils ou militaires. Ils cherchent à porter atteinte à la sécurité de l’État hébreu et à démontrer sa vulnérabilité. Ils critiquent les actions « propres » des fedayins du Fatah qui se font tuer « pour l’honneur et le prestige » en franchissant la frontière israélienne.

    28 novembre 1971. Le premier ministre jordanien gravit les marches de l’hôtel Sheraton au Caire entouré de ses collaborateurs et de ses gardes du corps. Wasfi Tall est venu au Caire pour participer au Conseil de Défense de la Ligue arabe. Deux commandos de deux membres chacun sont à l’affut dans et autour de l’hôtel. Ils appartiennent à l’organisation « Septembre noir ». Les membres du premier commando s’approchent de Wasfi Tall et sortent leurs armes. Ils tirent, atteignant mortellement le Premier ministre jordanien. Ce sera le premier règlement de comptes de « Septembre noir ». Les terroristes voulaient venger les 10 000 fedayins tués au cours des combats de 1970 et 1971 en Jordanie. Un deuxième attentat prend pour cible Zeid Rifaï, un proche conseiller du roi Hussein. Celui-ci échappe miraculeusement à la mort.

    Il reste des centaines de détenus palestiniens dans les geôles jordaniennes. « Septembre noir » cherche les moyens d’obtenir leur libération. Les membres de cette organisation préparent un plan de grande envergure. Il ne s’agit ni plus ni moins que de capturer l’ambassadeur américain à Amman, ainsi que le plus grand nombre de ses collaborateurs. On n’aurait plus alors qu’à échanger l’ambassadeur contre les détenus palestiniens. On a confié un autre objectif à un second groupe en cas d’échec du premier commando. Il s’agit de capturer la présidence du Conseil jordanien et de prendre les membres du gouvernement en otage. Le commandement de l’ensemble de l’opération est confié à Abou Daoud. Abou Daoud avait dirigé les combats d’Amman en septembre 1970 et il s’y était distingué. L’opération sera un échec. Les services secrets jordaniens ont retourné un membre du groupe, un certain Moustapha qui résidait à Amman. Moustapha, qui affiche des opinions jusqu’au-boutistes, infiltre le FPLP de Georges Habache. Ce retournement permet aux services de sécurité jordaniens de capturer l’ensemble du commando. Abou Ihab, l’un des chefs de « Septembre noir », n’a plus qu’une idée en tête : capturer Moustapha. Il lui envoie un message dans lequel il indique son intention de monter une seconde opération pour obtenir la libération d’Abou Daoud. Il lui demande de venir le rencontrer dans une capitale arabe pour discuter du nouveau projet. Moustapha montre la lettre d’Abou Ihab au chef des services de renseignement jordaniens, El-Nazil Rachid, ainsi qu’au frère du roi, l’émir Hassan, responsable de la sécurité du royaume et Adnan Abou Audeh, ministre de l’information. Les responsables jordaniens ne s’imaginent pas que les Palestiniens ont déjà repéré Moustapha comme étant une taupe au sein de l’organisation. Ils lui ordonnent de se rendre au rendez-vous pour connaître le nouveau projet. Il est facile aux fedayins de « Septembre noir » de capturer Moustapha à son arrivée sur le lieu de rendez-vous. Moustapha sera « interrogé » pendant de longs mois avant d’être exécuté. Il livrera de précieux renseignements sur le nom des agents des services jordaniens au sein des organisations de la résistance palestinienne. Ceux-ci seront éliminés les uns après les autres.

    Mais Abou Daoud et son groupe sont toujours détenus dans les geôles jordaniennes. « Septembre noir » monte une nouvelle opération pour obtenir leur libération. Huit terroristes investissent le 1er mars 1972 l’ambassade d’Arabie saoudite à Khartoum, au Soudan. Une quarantaine de diplomates assistent à une réception. Ils en retiennent cinq en otage : les ambassadeurs d’Arabie saoudite et des États-Unis, les chargés d’affaires américain, belge et jordanien. Ils exigent en échange des otages la libération d’Abou Daoud et de son commando. Les otages n’ont pas été choisis au hasard. L’un des chargés d’affaires américains a été en poste à Amman en 1970 et il a une lourde responsabilité dans l’élimination de la résistance palestinienne en Jordanie. C’est son dernier jour à Khartoum. Il doit quitter le Soudan le 2 mars. La réception est donnée en son honneur. Le chargé d’affaires belge est connu pour ses sentiments pro-israéliens.

     

    Les négociations débutent entre les preneurs d’otages et les autorités jordaniennes, mais le roi Hussein refuse toute concession. Les terroristes exigent alors que les autorités soudanaises mettent un avion à leur disposition. Ils veulent se rendre à Washington avec leurs otages pour négocier avec les autorités américaines. Le président Nixon refuse et demande au président soudanais d’utiliser la force pour mettre un terme à la prise d’otages. L’assaut contre l’ambassade saoudienne est lancé dans la soirée du 2 mars. Les fedayins de « Septembre noir » mettent aussitôt leurs menaces à exécution et tuent trois otages : l’ambassadeur et le chargé d’affaires américains ainsi que le chargé d’affaires belge. Les preneurs d’otages se rendent le 4 mars aux autorités soudanaises après de laborieuses négociations. Le roi ratifiait la peine de mort contre Abou Daoud et les membres du commando quelques heures plus tard. Mais il dut céder sous la pression de plusieurs chefs d’État arabes dont les présidents Sadate et Boumediene ainsi que l’émir du Koweït. Le roi commuera les peines de mort en détention à vie, avant de gracier les condamnés en octobre 1973. Abou Daoud sera arrêté en 1977 à Paris. Les autorités françaises l’accusaient d’être le responsable du massacre des Jeux olympiques de Munich. Cette arrestation révélera les divergences qui régnaient à l’époque au sein des services spéciaux français, un état de fait qui avait déjà été mis en lumière par l’affaire Ben Barka. Il y avait en fait des agents et même des réseaux qui coopéraient avec certains pays arabes et d’autres qui travaillaient avec le Mossad, au risque de discréditer la politique moyen-orientale du président Giscard d’Estaing.

    Mais revenons à l’ambassade de Khartoum. La suite sera racontée par Henry Kissinger lui-même dans son livre Years of Upheaval. Kissinger avait remarqué que les terroristes palestiniens avaient cherché à rencontrer les autorités américaines. Cela n’était pas acceptable tant que des otages restaient aux mains des terroristes. Mais six semaines après l’attaque de l’ambassade d’Arabie saoudite, le 3 novembre 1973, une réunion secrète a lieu entre Vernon Walters, le vice-directeur de la CIA, et Yasser Arafat. Les deux hommes devaient conclure un pacte de non-agression entre les États-Unis et l’OLP. Devenu patron du Mossad, un an plus tard, Yitzhak Hofi découvre que la CIA rencontrait très régulièrement des représentants de l’OLP, et pas des moindres, puisqu’il s’agissait d’Abou Hassan Salameh. Ce dernier a été désigné par Yasser Arafat pour poursuivre le dialogue avec la CIA. Or, Salameh est considéré par les Israéliens comme l’un des instigateurs de la tuerie de Munich dont nous parlerons un peu plus loin. William Buckley, qui deviendra le responsable de la CIA au Liban et qui sera enlevé et tué par le Jihad islamique, déclarera à propos d’Abou Hassan Salameh : « Salameh a joué un grand rôle pour rallier les cœurs et les cerveaux américains à la cause de l’OLP. Il était charismatique, persuasif. Il savait quand il fallait parler et quand il valait mieux écouter. Sur le strict plan du renseignement, c’était un super-informateur1. »

    Le roi ordonne au GID, les services de renseignement jordaniens, de rendre coup pour coup. Une série d’attentats à l’explosif détruit plusieurs journaux de Beyrouth favorables à la résistance palestinienne. Les services secrets libanais comme ceux de l’OLP soupçonnent immédiatement les Jordaniens d’être à l’origine de ces actions. Ils arrêtent un terroriste qui confirme avoir été enrôlé par les services secrets jordaniens. Les hommes de la Sûreté générale libanaise lui demandent de maintenir ses relations avec les Jordaniens comme si de rien n’était. Un passeur devait remettre au terroriste arrêté par les Libanais une valise bourrée d’explosifs. Ils l’arrêtent au moment où celui-ci s’apprête à remettre la valise. Il s’agissait de l’assistant de l’attaché militaire jordanien à Beyrouth, le lieutenant Hisham Youssouf. Le lieutenant Youssouf, qui bénéficie de l’immunité diplomatique, est expulsé du Liban. L’expulsion du lieutenant Youssouf ne met pas un terme aux actions des services secrets jordaniens pour autant. Une charge explosive fait sauter un véhicule le 31 mars 1973. Les Jordaniens se sont en fait trompés de cible. La voiture était de la même marque et de la même couleur que celle de Ziad el-Hilou. El-Hilou faisait partie du commando de quatre hommes qui avaient assassiné le Premier ministre jordanien, Wasfi Tall, en novembre 1971. Les services secrets libanais arrêtent, peu de temps après, un Jordanien, Ali Hussein el-Taher. Ils l’accusent d’avoir transmis à un pays étranger des informations sensibles sur les organisations terroristes implantées au Liban.