Frayha Georges

  • Liban : 14 septembre 1982 - Assassinat du président libanais Bechir Gemayel

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    (Extrait du livre "Beyrouth, l'enfer des espions")
    Béchir Gemayel a été élu Président de la République le 23 août 1982. C’était le seul candidat. Menaces et pots de vin avaient eu raison de toute velléité d’opposition. L’affaire n’a pas été facile. Les opposants à la candidature de Béchir Gemayel n’ont pas lésiné sur les moyens : les Moukhabarat syriennes ont fait tout ce qu’elles ont pu pour empêcher l’élection de Béchir Gemayel. 
    Nous sommes le mardi 14 septembre 1982. Il est 16 heures 10, le jeune président tient une réunion au siège des Kataëb d’Achrafiyé avec plusieurs dirigeants phalangistes. Béchir a l’habitude de venir dans cet immeuble de trois étages tous les mardis après-midis, à la même heure. L’objet de la réunion est de savoir comment les Kataëb allaient faire allégeance au gouvernement de Béchir Gemayel et à l’armée libanaise qui était sous son commandement direct. Mais ce que Béchir Gemayel et les Phalangistes ignorent, c’est que la sœur d’un homme de 26 ans, Habib Tanious Shartoumi, vit dans cet immeuble. Shartoumi est membre du PSNS (parti social national syrien) et est en relation avec les services secrets syriens. Les Syriens demandent à Shartoumi d’étudier les allées et venues de Béchir Gemayel. Comme sa sœur vivait dans l’immeuble, les gardes phalangistes ne lui portent pas beaucoup d’attention. Il y a cependant quelque chose de bizarre dans la liberté d’allée et venue de Shartoumi au siège phalangiste d’Achrafiyé : Habib Shartoumi n’est pas un inconnu pour Elie Hobeika, le chef du bureau de la sécurité des « Forces libanaises ». Shartoumi vient de passer deux mois dans les geôles des « Forces libanaises ». Il reçoit à sa sortie de prison un laissez-passer des mains mêmes d’Elie Hobeika ! Il est évident que ce laissez-passer apparaîtra très suspect aux yeux de beaucoup. Mais nous en reparlerons dans un prochain chapitre.
    Elie Hobeika était à l’époque en relation étroite avec la C.I.A. Il avait effectué de fréquentes visites au quartier général de la C.I.A. à Langley, en Virginie. Il aurait également été en contact avec le chef des Moukhabarat syriens, ainsi qu’avec des membres du Mossad israélien, ce qui est naturel compte tenu de son rôle de responsable des services de renseignements des « Forces libanaises » et celui de liaison officer avec les Israelian Defense Forces (IDF). Il est possible qu’Elie Hobeika ait sorti Shartoumi de prison et lui ait donné un laissez-passer en connaissance de cause, comme il est possible que Shartoumi ait bénéficié d’une nonchalance toute moyen-orientale. Beaucoup de gens avaient accès au siège des Kataëb d’Achrafiyé sans que cela n’inquiète les services de sécurité des Kataëb.
    Mais revenons à Shartoumi : il participe à plusieurs réunions à Anjar, le fief des services secrets syriens. Les réunions ont lieu en présence de Nabil al-Alam, le chef des services de renseignement du PSNS et trois dirigeants des services secrets syriens : le colonel Ghazi Kanaan et deux de ses assistants, Assef Hakim et Ali Hammoud. Des agents du KGB auraient également participé aux réunions. C’est eux qui auraient fourni le matériel sophistiqué qui devait être utilisé. Robert Hatem, alias Cobra, le garde du corps d’Elie Hobeika, affirmera que l’ambassadeur soviétique, Alexander Soldatov, était au courant de l’opération. Jacques Reinich, un ancien commandant des Services de Renseignement israéliens, confirmera que les Syriens avaient pris la décision de s’attaquer à Béchir Gemayel peu de temps après son élection et avant la cérémonie d’investiture. Les agents syriens enseignent à Shartoumi comment manipuler une valise pleine d’explosifs à l’aide d’une télécommande. Shartoumi amène la valise dans l’appartement de sa sœur le 11 septembre 1982. Il reçoit un appel téléphonique en provenance de Rome le 13 septembre. Il s’agit d’un agent syrien qui lui donne l’ordre d’assassiner Béchir Gemayel le lendemain. Shartoumi place la valise sur le sol du salon de sa sœur, situé juste au-dessus de la salle où Béchir va tenir sa réunion. Il règle le canal digital sur « 51 » qui est le code numérique qui déclenchera l’explosion à partir de la télécommande. L’après-midi du 14, Shartoumi appelle sa sœur et lui demande de venir le voir immédiatement chez lui. Sa sœur ayant quitté les lieux, il monte sur la terrasse d’un immeuble voisin et guette l’arrivée de Béchir Gemayel. Le nouveau Président commence la réunion. Jean Nader et Sassine Karam, deux de ses fidèles adjoints sont assis à la gauche du Président.  Le premier sujet abordé concerne la question d’une statue de Becharra el-Khouri, le premier président du Liban. Le fils de Becharra el-Khouri s’était plaint que la statue n’était pas très ressemblante mais ceux qui l’avaient érigée répondirent « que les gens allaient s’y habituer ». Béchir Gemayel aurait même plaisanté en abordant le thème de cette statue pour dire : « Tous ceux qui ne se sont pas habitués à me voir président du Liban, eh bien ils vont finir par s’y habituer ». Quelques instants plus tard, Shartoumi presse le bouton qui déclenche l’explosion. L’immeuble s’effondre dans un grand nuage de fumée et de poussière. 
    La confusion règne au début sur le sort du président. Georges Frayha, qui aurait dû participer à la réunion, n’était pas sur place au moment de l’attentat.  Béchir l’avait appelé à 14 heures 30, pour lui demander de recevoir, à 16 heures, l’ambassadeur américain qui devait remettre le télex de Begin. Frayha raconte : « Je venais de recevoir ce papier, je l’avais toujours entre mes mains quand j’ai appris qu’il y avait eu une explosion à Achrafiyé. Nous avons allumé la télévision pour voir le présentateur Arafat Hijazi en train de dire “grâce à Dieu, le président élu est sain et sauf”. J’ai donc poursuivi ma réunion avec l’ambassadeur. Puis d’autres nouvelles commençaient à parvenir. Nous avons su que Jean Nader et Sassine Karam étaient morts. Ces deux hommes s’installaient toujours lors des réunions à la gauche de Béchir… Nous sommes accourus à Achrafiyé… ».
    Les restes de Béchir Gemayel seront identifiés grâce à son alliance hexagonale.
    Shartoumi sera arrêté quelque temps plus tard et interrogé par les services d’Elie Hobeika. Emprisonné sans procès,  il sera libéré par les Syriens au moment de l’invasion syrienne du Liban en 1990. Ses parents n’auront pas la même chance. Ils seront assassinés à leur domicile d’Achrafiyé.