Colonel Sadio Camara

  • Mali: le président et le premier ministre « mis hors de leurs prérogatives » par Assimi Goïta

    Imprimer

    Le Vice-président malien Assimi Goïta (photo) a indiqué mardi avoir déchargé de leurs prérogatives le président Bah N’Daw et son premier ministre Moctar Ouane, coupables selon lui de tentative de "sabotage", dans ce qui s'apparente à un deuxième putsch en neuf mois.

    N'Daw et Ouane avaient été chargés, en septembre dernier, de coordonner une période de transition de 18 mois en vue du retour à un régime civil après le coup d'État militaire qui avait eu lieu environ un mois plus tôt, mais de nombreux membres du gouvernement et de l'opposition s'inquiétaient du contrôle des postes clés par l'armée.

    Le colonel Goïta reprochait au président Bah Ndaw et au Premier ministre Moctar Ouane d'avoir formé un nouveau gouvernement sans le consulter, bien qu'il soit en charge de la défense et de la sécurité, domaines cruciaux dans le pays sahélien en pleine tourmente.

    « Suite à une crise de plusieurs mois au plan national prenant en compte des grèves et manifestations diverses des acteurs sociaux et politiques, le gouvernement dirigé par Monsieur Moctar Ouane, s’est montré incapable de constituer un interlocuteur fiable, susceptible de mobiliser la confiance des partenaires sociaux », tranche le communiqué.

    Assimi Goïta tient néanmoins à rassurer le peuple malien et « invite les populations à vaquer librement à leurs occupations et les rassure de l’engagement indéfectible des Forces armées de défense et de sécurité, à préserver l’intérêt supérieur du Peuple malien, conformément à l’esprit et à la lettre de la Charte de transition ».

    « Au demeurant, le Vice-Président de la Transition tient à préciser que le processus de Transition suit son cours normal et que les élections prévues se tiendront courant 2022 » conclut enfin le Vice-président de la transition malienne.

    Pour rappel, lundi en début de soirée, le président Bah N'Daw, le premier ministre Moctar Ouane et des personnalités civiles et militaires, ont été arrêtées avant d’être conduits à la caserne militaire de Kati située à une quinzaine de kilomètres de la Bamako.

    L'arrestation de ces personnalités est intervenue tout juste après l'annonce d'une nouvelle équipe gouvernementale, selon laquelle le général de brigade Souleymane Dacouré remplace le Colonel Sadio Camara à la tête du ministère de la Défense et le général de division Mamadou Lamine Diallo remplace le Colonel Modibo Koné au ministère de la Sécurité et de la Protection civile.

    Explication des raisons du coup d'Etat 
    Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) a expliqué qu'« un certain nombre de responsables politiques (3) que les militaires ne voulaient pas voir partir, ont été chassés avec la nomination de ce nouveau gouvernement, notamment le Colonel Modibo Koné, ancien ministre de la Sécurité et de la protection civile, remplacé par le Général Mamadou Lamine Ballo, ainsi que le Colonel Sadio Camara, qui tenait le ministère de la Défense et Anciens combattants, remplacé par le Général Souleymane Doucoure ».

    « Il s'agit d'un coup de semonce des militaires pour essayer de faire plier un pouvoir qui s'était donné des oripeaux de « civilisme » et qui d'une certaine façon illustre le fait que la gangrène de la corruption et l'incapacité d'action des responsables politiques maliens, est absolument abyssale ».

    « Les militaires qui avaient pris le pouvoir le 18 août dernier ont été un peu dilués à travers le processus de démocratisation engagé à la suite du coup d'État du 18 août dernier », observe Emmanuel Dupuy rappelant les étapes de ce processus :

    « Charte de la transition (octobre 2020) ; mise en place du Conseil national de transition (décembre 2020) ; mise en place du Comité local du suivi de la transition, dans le dialogue avec la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), l'Union Africaine (UA) et la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) en janvier 2021 » sous la Présidence de transition de Bah N'Daw avec Moctar Ouane pour premier ministre, tous deux en poste depuis les 25 et 28 septembre 2020 respectivement, le Président N'Daw succédant à Assimi Goïta, leader de la junte militaire à l'origine du putsch d'août 2020, Vice-président de la Transition de la République du Mali, chargé des Questions de défense et de sécurité après avoir été le chef d'État de facto du Mali du 24 août au 25 septembre 2020.

    Le président de l'IPSE constate une « volonté de celui qui serait à l’origine du coup, le colonel Assimi Goïta de ne pas se laisser « marginaliser » par les personnalités politiques (Moctar Ouane, notamment) qu’il avait été obligé de mettre en avant pour que le putsch engagé par le CMT [Conseil militaire de transition devenu le Comité national pour le salut du peuple (CNSP)] soit accepté par la communauté internationale et acteurs régionaux (notamment la CEDEAO) ».

    « La Garde présidentielle réclame désormais le changement du Premier ministre, ainsi que le retour des Colonels Camara et Koné au gouvernement », rappelle Dupuy.

    « Le Premier ministre de transition, Moctar Ouane et le Président de transition, Bah N'Daw, ont sans doute été trop enclins à entendre les doléances de la communauté internationale, qui inclut la position française, exigeant qu'on démilitarise le pouvoir politique au Mali », estime le Président de l'IPSE.

    La France en partie responsable
    « La France a sans doute, été un peu trop insistante dans sa volonté de calmer les ardeurs militaires, ou de marginaliser les auteurs du coup d’État », estime le président de l'IPSE faisant état d'« un échec de la communauté internationale dont fait partie la France qui avait notamment exigé qu'on s'inscrive dans un processus de transition et qui voit, de nouveau, un mois après le coup d'État au Tchad, un deuxième coup de semonce en 9 mois au Mali, sans que Paris n'ait vu venir quoi que ce soit, comme lors du coup d'État survenu en août dernier », et précisant qu'il s'agit « peut-être du cinquième coup d'État au Mali depuis 1968 ».

    « En moins d’un an, deux premiers ministres (Boubou Cissé et Moctar Ouane) et deux présidents (Ibrahim Boubacar Keïta, et Bah N’Daw) avec lesquels la France négociait, ont été arrêtés, ce qui est un aveu cinglant de notre incapacité à comprendre les dynamiques qui sont en cours, que ce soit au Mali, que ce soit au Tchad, et je crains malheureusement, que le Burkina Faso ne soit dans une situation de fragilité extrême qui pourrait amener à une remise en cause de la légitimité du président Kabore », ajoute le chercheur français.

    « La France semble avoir été incapable, neuf mois après le putsch du 18 août 2020, d’anticiper et de décrypter les mouvements de protestations à Kati, dans l’entourage des colonels, notamment auprès de Sadio Camara, ex-ministre de la Défense et des Anciens combattants, évincé par Moctar Ouane », estime Dupuy ajoutant que « la France ne comprend rien à ce qui se passe dans les zones où ses militaires sont engagés et Paris se rend désormais bien compte que ce sont bien les militaires qui sont au pouvoir à Bamako ».

    marginalisation d'acteurs politiques centraux au Mali

    Parmi les moteurs de la crise politique actuelle au Mali, le président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) cite également l'évidente marginalisation d'acteurs politiques centraux au Mali.

    « L'absence de mouvements politiques structurant du pays, tels que la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l'Imam Dicko (CMAS), ou du Mouvement du 5 Juin (M5-RFP) dans le nouveau gouvernement se trouvent durement pénalisée, puisqu'aucun poste ne leur a été attribué au sein de ce nouveau gouvernement  ; s'ajoutant au fait qu'« un certain nombre de ministres militaires influents ont été chassés », note encore Emmanuel Dupuy ayant rencontré un certain nombre de dirigeants politiques maliens, notamment l'Imam Dicko.

    « La position commune de tous mes interlocuteurs est que le mouvement politique [M5-RFP] qui structure le débat politique dans le pays, ne pouvait pas être marginalisé sans qu'il ne réagisse. La réaction est venue aujourd'hui de l'autre acteur central du pouvoir au Mali », ajoute le président de l'IPSE faisant référence à la junte militaire malienne.

    « Pour résumer, le jeu politique au Mali se tient entre les militaires d'une part et le M5-RFP de l'autre ; les autres forces politiques ne comptent plus », constate encore Emmanuel Dupuy après sa visite récente à Bamako.

    « Ces événements politiques majeurs adviennent en amont de l’anniversaire de la manifestation du 5 juin 2020, démontrant aussi la capacité d’action du M5-.RPF », souligne encore le président de l'IPSE.

    Observant que dans la situation actuelle, la garde présidentielle s'oppose aux autres forces, et rappelant « l'épisode des « bérets verts » contre les « bérets rouges » en avril et mai 2012, Dupuy estime que cette récente crise politique qualifiée de « coup d'État » par une partie de la communauté internationale « confirme que le cycle des coups d’état et alternances corporatistes militaristes se substitue désormais à celui de l’alternance politique vertueuse que des processus électoraux biaisées ne sont plus capables d’assurer ». « Triste retour en arrière ! », estime le chercheur français.

    « Les ambitions personnelles et guerres picrocholines politiciennes à Bamako semblent nettement trancher avec l’agenda - complexe et volontairement ralenti par certains (dont la France), notamment du dialogue inclusif avec les « djihadistes » de Katiba Macina (et de leur chef, le prédicateur peul Hamadou Koufa), dans la région de Ségou, au centre du pays (traversée par le fleuve Niger) et le processus de réconciliation nationale », note encore Dupuy.

    « Cette forme d’« évitement » inconsciente ou provoquée de l’enjeu réel de la réconciliation nationale laisse ainsi une opportunité considérable pour ceux qui souhaitent dialoguer avec les groupes armés. C’est le cas de l’imam Mahmoud Dicko qui devrait se rendre dans quelques semaines dans le centre du pays. Il y constatera l’échec de la mission confiée à l’ancien président par intérim (avril 2012- septembre 2013), Dioncounda Traoré, devenu en juin 2019, le Haut Représentant pour le Centre », conclut Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe.

    Tractations ce mardi 25 mai
    Emmanuel Dupuy a fait état de développements dans les discussions en cours au camp militaire de Kati, le chercheur français citant « les témoignages des différentes délégations qui se sont rendues à Kati pendant la nuit ».

    « Les militaires demandent que le M5-RPF prenne la Primature et Choguel Maiga réfléchit au poste de premier ministre qui lui a été proposé, selon ces témoignages ».

    « Cela constituerait un coup double pour les militaires qui d'une part se débarrasseraient de Moctar Ouane et d'autre part, désamorceraient les doléances de la manifestation prévue par le mouvement pour le 4 juin et qui pourrait constituer un marqueur fort contre les militaires : elle pourrait se transformer en soutien populaire », a estimé le président de l'IPSE rappelant « l’arrivée dans la journée, du médiateur de la CEDEAO, Goodluck Jonathan ».

    « La conclusion logique de cette série de désaccords était la démission du Premier ministre et du Président maliens », estime Emmanuel Dupuy. Il « reste maintenant à remplacer un Président et un premier ministre de transition dans l’esprit de la Charte de la transition publiée le 1er octobre dernier »

    La France condamne ce qu'elle appelle un coup d'Etat
    "Un coup d'Etat inacceptable": les dirigeants européens ont "condamné avec la plus grande fermeté l'arrestation du président du Mali et de son Premier ministre", a déclaré mardi le président français à l'issue d'un sommet européen, la France demandant une réunion d'urgence au Conseil de sécurité de l'ONU.

    "Nous sommes prêts, dans les prochaines heures, si la situation n'était pas clarifiée, à prendre des sanctions ciblées" contre les protagonistes, a affirmé Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse.

    "Nous avons condamné avec la plus grande fermeté l'arrestation du président de la transition, de son Premier ministre et de leurs collaborateurs", a rapporté le président français. "Ce qui a été conduit par les militaires putschistes est un coup d'État dans le coup d'Etat inacceptable, qui appelle notre condamnation immédiate", a ajouté le président français.

    Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a, quelques minutes avant Emmanuel Macron, indiqué devant l'Assemblée nationale que la France demandait une réunion d'urgence devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Elle "condamne avec la plus grande fermeté ce coup de force", "exige la libération des autorités" et "la reprise immédiate du cours normal de la transition", a déclaré M. Le Drian. Selon lui, "le caractère civil de la transition est une condition sine qua non de la crédibilité du processus de transition et du soutien que les partenaires internationaux peuvent apporter aux autorités maliennes". "Si d'aventure il n'y avait pas un retour à l'ordre de la transition, nous prendrions des mesures immédiates de ciblage contre les responsables militaires et politiques qui entravent la transition", a averti le ministre français.

    La Minusma, l'Union africaine (UA), les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l'Allemagne ont aussi condamné "fermement la tentative de coup de force". Ils ont rejeté par avance tout fait accompli, y compris une éventuelle démission forcée des dirigeants arrêtés. Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a appelé lundi "au calme" au Mali et à la "libération inconditionnelle" de MM. Ndaw et Ouane.

    L'Algérie condamne le coup de force et annonce son soutien aux autorités de transition
    L'Algérie a exprimé, mardi, son soutien aux autorités de transition de son voisin du sud, le Mali, et son refus de les voir écartées par la force, après l'annonce de de l'arrestation du président Bah N'Daw et de son Premier ministre Moctar Ouane par des membres des forces armées.

    Le ministère algérien des Affaires étrangères a déclaré, dans un communiqué consulté par le correspondant de l'Agence Anadolu, qu'il "suit avec une grande préoccupation l'évolution de la situation dans l'État du Mali et affirme son rejet de toute tentative de changement de gouvernement par la force."

    Le communiqué ajoute que l'Algérie "déclare son soutien aux autorités de transition maliennes sous la direction du président Bah N'Daw, auxquelles elle a apporté tout le soutien nécessaire à la réussite de la période de transition en cours."