Liban : de nouveaux documents éclairent le patrimoine immobilier de l’entourage de Riad Salamé

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(Par Antoine Harari et Clément Fayol)
Visé par des procédures judiciaires pour “blanchiment” en Suisse et en France; le patrimoine du  gouverneur de la banque centrale libanaise est au cœur des enquêtes des procureurs. Des documents consultés par “Le Temps”  mettent en lumière les coulisses de complexes opérations  immobilières. Révélations. 

L’arbre généalogique de Riad Salamé est au cœur des enquêtes des justices libanaise, française et suisse. Après la demande d’entraide du Ministère Public de la Confédération, (voir article),  qui le soupçonnait d’avoir détourné avec l’aide de  son frère près de 300 millions de francs au détriment de la Banque Centrale du Liban (BDL), le Parquet national Financier français a suivi le mouvement et s’intéresse aux différents biens liés aux proches du gouverneur. Un juge d’instruction vient d’être désigné suite à deux plaintes déposées à Paris par Sherpa, une ONG parisienne, et Accountability Now, une fondation suisse. La justice française a ouvert une enquête préliminaire sur des faits présumés de «blanchiment en bande organisée».  Dans un Liban ravagé par une crise économique sans précédent, les millions du Gouverneur de la Banque centrale sonnent comme le symbole d’un peuple sacrifié par ses élites. Et alors que l’Union européenne a décidé le 12 juillet 2021 d’établir un dispositif de sanctions pour la classe dirigeante libanaise, chaque élément sur les sociétés ou patrimoines à l’étranger non déclarés pourraient faire évoluer la liste des personnes concernées par les gels d’avoirs. En parallèle des enquêtes judiciaires, pour contourner certains blocages politiques au Liban, plusieurs collectifs de militants anonymes de la société civile ont mis en place une plateforme sécurisée pour lanceurs d'alertes intitulée Alert Lebanon. Des  documents ont commencé à y être soumis. Ceux que le Temps a pu consulter, provenant de cette plateforme ainsi que d’autres sources, éclairent de manière inédite le système Salamé.

Certains mouvements laissent penser que Riad Salamé tente de mettre de l’ordre dans ses affaires. Mais cela laisse des traces. A commencer par un document enregistré en mai 2021  par le Tribunal de Commerce de Paris. La Cour prend acte du déménagement et changement de nationalité d’une société anonyme luxembourgeoise décidé au début du même mois: une procédure anodine à première vue, si le nom Salamé ne figurait pas au bas du document. Brigitte* Salamé est mineure: c’est donc sa mère Tania*, la quarantaine,  qui signe au nom de toutes les deux en tant que dirigeant de la société. D’après son acte de naissance, que Le Temps a pu consulter, Brigitte est bel et bien la fille de Riad Salamé et de Tania. Elle sera reconnue deux ans après sa naissance par son père et prendra son nom dans la foulée.

Dans les semaines qui suivent, la mère devient la gérante de trois sociétés. Tout d’abord une société luxembourgeoise, créée quelques jours après que Brigitte devienne Salamé. Puis, dix jours plus tard, une société civile immobilière française, qui achète rapidement un appartement de 237 m2 d’une valeur de 2,4 millions d’euros dans un immeuble d’un quartier cossu du 16ème arrondissement de Paris. Sur cette somme, 1,8 million d’euros seront empruntés à une filiale parisienne de la banque HSBC. Rebelote à l’été 2009 avec un appartement de 179 m2 d’une valeur de 2,9 millions d’euros dans l’ immeuble dans lequel  réside également Tania. Enfin en 2010, une entreprise de coworking est créée à deux pas de l’Arc de Triomphe. Officiellement active dans les télécoms, son site internet la décrit comme un centre de location de salles de bureaux. Avec un million d’euros de chiffre d’affaires annuel, selon ses bilans, cette société est aujourd’hui présidée par Tania qui en a assuré le développement commercial de 2014 à 2019. En parallèle, les achats de biens immobiliers se poursuivent. En avril 2014, un appartement de 222 m2 est acheté par la société immobilière de Tania pour 3,7 millions d’euros, soit la totalité du quatrième étage de l’immeuble occupé par l’entreprise de coworking. D’autres documents prouvent que cette même société immobilière est alimentée par la compagnie luxembourgeoise associée à Tania et à la fille de Riad Salamé. En dix ans,  la compagnie luxembourgeoise a ainsi versé 21,3 millions d'euros à la société immobilière française. Interrogée sur l’utilisation de ces montants ainsi que sur son rôle dans cette affaire, Tania n’a pas souhaité répondre à nos questions. 

Si le nom du gouverneur de la banque centrale n'apparaît dans aucun document officiel, hormis l’acte de naissance de Brigitte, d’autres éléments suggèrent une gestion bien organisée de l’entourage de Riad Salamé. En avril 2015, Riad Salamé lègue pour 3,85 millions d’euros de patrimoine immobilier à ses quatre premiers enfants, issus de son mariage avec sa première femme. Au même moment, Tania reçoit dix parts de cette même  société immobilière  possédée par Raja Salamé, le frère du gouverneur. Ce dernier est soupçonné par les justices françaises et helvètes d’avoir participé activement aux  montages immobiliers et financiers de la famille. Contactés, Riad Salamé et son frère Raja, à qui les enquêtes du MPC et du PNF n'enlèvent en rien le bénéfice de la présomption d'innocence, n’ont pas répondu aux sollicitations du Temps.

Les échanges entre les juridictions suisses, françaises et libanaises se sont accélérés ces dernières semaines. Dans un courrier daté du 24 juin auquel Le Temps a eu accès, le parquet libanais, faisant suite aux demandes du MPC, intime à la Banque centrale du Liban de lui transmettre les documents demandés par les procureurs suisses. Quelques jours auparavant, c’est la justice allemande qui avait pris langue avec la justice libanaise, pour l’informer que des documents bancaires achetés à un informateur permettraient d’en savoir plus sur de possibles fonds cachés de l’entourage de Riad Salamé. 

 

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