L’ATTENTAT CONTRE RAFIC HARIRI : 14 FEVRIER 2005 (19/08/2020)

(Extrait de "Beyrouth, l'enfer des espions" (Nouveau Monde édition - 2010)

Tout le monde au Liban savait que Rafic Hariri allait payer le prix de son opposition au pouvoir syrien. Même les autorités saoudiennes lui avaient conseillé de quitter le Liban.

Une énorme explosion ébranle Beyrouth le 14 février 2005 à 12h50.  Rafic Hariri est tué sur le coup, ainsi qu’un certain nombre de ses gardes du corps, le député Bassel Fleyhane et plusieurs passants. On dénombrera 23 morts et près de 140 blessés.

La déflagration a lieu en face de l’hôtel Saint-Georges. M. Hariri avait quitté quelques instants auparavant la Chambre des députés située place de l’Étoile. Il avait pris un café dans l’un des restaurants de la place, en compagnie du député Bassel Fleyhane et de l’ancien ministre Samir Jisr, avant de prendre avec son convoi une des six routes possibles conduisant à son domicile.

Le convoi comprend six voitures. La première, une Toyota Land Cruiser, contient quatre officiers des Forces de sécurité intérieure à son bord. La seconde est une Mercedes S avec trois personnes de l’équipe de sécurité privée de M. Hariri à son bord. La troisième voiture est une Mercedes blindée conduite par M. Hariri, avec M. Fleyhane comme passager. La quatrième et la cinquième voiture sont des Mercedes 500 S. Chacune de ces deux voitures transporte trois éléments de la garde de sécurité privée de M. Hariri, et elles roulent sur les flancs de la troisième voiture. La dernière voiture du convoi est une Chevrolet, complètement équipée en ambulance et transportant trois membres de l’équipe Hariri, dont deux sont des paramédicaux. La deuxième, la quatrième et la cinquième voiture sont équipées de systèmes de brouillage.

Le convoi arrive à la hauteur d’un van Mitsubishi Canter de couleur blanche garé le long de la chaussée à proximité de l’hôtel Saint-Georges. Une caméra de télévision du système de sécurité de la banque HSBC montre clairement le Mitsubishi Canter roulant à faible allure peu de temps avant l’arrivée du convoi de Rafic Hariri. Le van Mitsubishi Canter s’est garé devant l’hôtel Saint-Georges. Un homme est assis au volant de la camionnette et attend. Les enquêteurs déclareront qu’il s’agissait d’un kamikaze de nationalité irakienne. On l’aurait convaincu qu’il allait tuer le premier ministre irakien en visite à Beyrouth. Le terroriste actionne l’explosif alors que la Mercedes blindée transportant M. Hariri et Fleyhane vient de le dépasser. L’explosion d’une violence inouïe pulvérise les voitures du convoi, ouvre un cratère de deux mètres de profondeur et cause également de très importants dommages aux façades des hôtels environnants. L’enquête révèlera que l’explosion a été provoquée par une charge d’au moins une tonne d’explosifs TNT, à laquelle on a ajouté du C4 et de l’hexogène. La rue où a eu lieu l’attentat est jonchée de corps calcinés et de véhicules en feu. Les forces de sécurité libanaises installent immédiatement un cordon de sécurité dans la zone atteinte. 

Mais le désordre le plus total règne sur la scène de l’attentat. Les enquêteurs internationaux sont abasourdis par le comportement des autorités. « Elles auraient voulu faire disparaître le moindre indice pouvant faire remonter aux instigateurs de l’attentat qu’elles ne se seraient pas comportées autrement, » déclarent-ils. Les lieux du crime sont le théâtre d’un chaos non seulement durant les premières heures suivant l’explosion, pendant lesquelles l’attention est portée sur l’extinction de l’incendie, l’aide aux blessés et la recherche des disparus, mais aussi après les premiers moments de panique passés. Des preuves essentielles sont retirées des lieux du crime quelques heures après l’explosion. Les autorités font, par exemple, combler le cratère de l’explosion, en prétextant qu’il fallait rouvrir la rue au trafic dès le lendemain. Les voitures du convoi de l’ancien Premier ministre sont retirées et transférées à la caserne Hélou sous prétexte de leur protection alors que ce qui restait des véhicules ne justifiait pas leur protection sauf en ce qui concerne leur valeur en tant que preuve criminelle. Cela n’est pas le seul cas prouvant l’altération des lieux du crime. Une voiture de marque BMW, qui ne faisait pas partie du convoi, est également retirée alors que l’attention aurait dû être portée sur le maintien des véhicules à leur emplacement exact afin de déterminer comment le crime avait été commis.  Un bulldozer est introduit sur les lieux du crime le jour même de l’explosion, en soirée, sans aucune justification avant que son retrait ne soit ordonné par le ministère de l’Intérieur et des Municipalités dans le but de préserver les lieux du crime en l’état.

Les commanditaires de l’attentat vont alors se livrer à une mise en scène pour faire croire que l’assassinat de Rafic Hariri était l’œuvre de terroristes islamistes retranchés dans le camp palestinien d’Ain el-Héloué, proche de Saïda.

Vers 14 heures 11, soit un peu plus d’une heure après l’attentat, Leyla Bassam, de l’agence Reuters, reçoit un appel téléphonique anonyme d’un homme qui n’avait pas l’accent libanais mais qu’elle ne put identifier. L’inconnu lui demande « d’écrire ce qui suit » et de rester calme avant de lire la déclaration suivante en arabe littéraire : « Nous, al-Nasra wal Jihad fi bilad al-Islam, déclarons que nous avons infligé une punition à Rafic Hariri l’infidèle, pour qu’il soit un exemple aux autres. » L’interlocuteur conclut par une citation islamique avant de raccrocher.

La lettre accompagnant la cassette est signée d’une organisation se faisant appeler « al-Nasra wal Jihad fi bilad al-Islam ». On pouvait y lire : « Dieu soit loué car le drapeau d’al-Nasra wal Jihad est victorieux en Grande Syrie. Avec la bénédiction de Dieu, l’agent des infidèles à La Mecque et à Médine, Rafic Hariri, a subi sa punition à travers une opération-suicide exécutée par le moudjahid Ahmed Abou Adass, qui portait le drapeau d’al-Nasra wal Jihad en Grande Syrie, le lundi 14 février 2005, le 5 du mois de Muharram 1426, suivant le calendrier musulman à Beyrouth… Ci-joint, un enregistrement de la déclaration du martyr Ahmed Abou Adass. »

Un individu qui se présente comme étant Abou Adass apparaît alors sur la cassette. Il utilise la même terminologie d’inspiration islamiste.

Les autorités libanaises ne mettent pas longtemps pour rassembler un nombre important d’informations à propos de ce personnage. La majorité de ces informations provient du cheikh Ahmed Abdel-Al, un dirigeant de la secte des Ahbash, un groupe islamique implanté par les Moukhabarat syriens dans les secteurs sunnites de Beyrouth et les camps palestiniens. Abdel-Al fournit des informations sur la vie d’Abou Adass, dont son adresse, le fait qu’il se rendait souvent à Aïn el-Héloué, qu’il était instruit, ayant probablement suivi des cours de sciences informatiques, qu’il était un wahhabite et qu’il avait visité Abou Obeyda (chef adjoint de Jound el-Cham, une autre organisation islamiste active dans le camp palestinien d’Aïn el-Heloué).

Les FSI perquisitionnent la maison d’Abou Adass. Ils saisissent un ordinateur, ainsi qu’un certain nombre de disques compacts qui contiennent tous des documents à caractère islamique fondamentaliste. Plusieurs membres de la famille et amis d’Abou Adass sont interrogés par les autorités. L’enquête libanaise devait révéler que M. Abou Adass avait été employé, au cours de l’été 2004, dans un magasin d’ordinateurs appartenant en partie à cheikh Ahmed as-Sani, un membre du réseau d’Ahmed Mikati et d’Ismaël al-Khatib.

Le général Jamil es-Sayyed affirmera dans un rapport remis le 17 février 2005 au juge Mezher que la vidéocassette était authentique et qu’« Ahmed Abou Adass, qui apparaît dans la cassette était… clairement impliqué dans l’attentat ». Le seul élément fourni pour étayer cette conclusion était que « la façon avec laquelle il avait fait sa déclaration et s’était montré sans se cacher le visage est adoptée par les kamikazes dans des cas similaires. Le fait qu’il n’ait pas dissimulé son visage en faisant sa déclaration prouve qu’il devait être personnellement responsable de l’attentat. »

L’affirmation du général Sayyed, un prosyrien, sera contredite par plusieurs personnes témoignant devant la commission d’enquête internationale présidée par le juge Mehlis.

Un témoin d’origine syrienne mais résidant au Liban indiquera qu’environ deux semaines après l’adoption de la résolution 1559 par le Conseil de sécurité, de hauts responsables officiels libanais et syriens avaient décidé d’assassiner Rafic Hariri. Il prétendra qu’un haut responsable libanais de sécurité s’était rendu à plusieurs reprises en Syrie pour planifier le crime, se réunissant une fois à l’hôtel Méridien à Damas et plusieurs fois au palais présidentiel et au bureau d’un haut responsable syrien de sécurité. La dernière réunion devait se tenir à la maison du même haut responsable syrien de la sécurité environ sept à dix jours avant l’assassinat et comprenait un autre haut responsable libanais de sécurité. Le témoin entretenait des relations étroites avec des officiers syriens supérieurs en poste au Liban.

Au début de janvier 2005, l’un des officiers supérieurs aurait dit au témoin que Rafic Hariri constituait un grand problème à la Syrie.

Près d’un mois plus tard, l’officier lui affirmait qu’un «tremblement de terre » se produirait bientôt et qu’il aurait pour effet de réécrire l’histoire du Liban.

Le témoin devait visiter plusieurs bases militaires syriennes au Liban. Dans l’une de ces bases, à Hammana, il aurait remarqué une camionnette Mitsubishi de couleur blanche, avec une bâche blanche couvrant le plateau. Il aurait fait ces observations les 11, 12 et 13 février 2005. La Mitsubishi aurait quitté la base militaire de Hammana le 14 février 2005 au matin. La camionnette Mitsubishi Canter, qui avait été utilisée comme porte-bombes, serait entrée au Liban en provenance de Syrie, par la frontière de la Bekaa le 21 janvier 2005, à 13h20. Elle était conduite par un colonel syrien de la dixième division de l’armée.

Le 13 février 2005, le témoin conduisait les officiers syriens dans la région du Saint-Georges à Beyrouth dans une opération de reconnaissance, comme il l’a compris après que l’attentat ait eu lieu.

En ce qui concerne M. Abou Adass, le témoin déclarera qu’il n’a joué aucun rôle dans le crime, sauf qu’il a été un appât. Il a été détenu en Syrie et forcé sous la menace d’un pistolet d’enregistrer la vidéocassette. Plus tard, il a été tué en Syrie. La vidéocassette a été envoyée au Liban le 14 février 2005 au matin, et remise à Jamil al-Sayyed. Un civil au passé criminel et un officier de la Sûreté générale ont été chargés de mettre la cassette quelque part à Hamra et d’appeler ensuite Ghassan ben Jeddou, un reporter de la chaîne télévisée al-Jazira.

Le général Jamil al-Sayyed, selon le témoin, aurait coopéré étroitement avec le général Moustapha Hamdane et le général Raymond Azar dans la préparation de l’assassinat de M. Hariri. Il aurait également coordonné l’attentat avec le général Rustom Ghazali, le chef des renseignements militaires syriens à Beyrouth, ainsi qu’avec d’autres personnes – un magazine allemand l’affirmera plus tard – membres de « l’Unité des Opérations Spéciales » du Hezbollah. Le général Hamdane et le général Azar auraient assuré le soutien logistique, l’argent, les téléphones, les voitures, les talkies-walkies, les armes, les cartes d’identité, etc. Ceux qui étaient au courant du crime à l’avance étaient, entre autres, Nasser Kandil et le général Ali Hajj.

Quinze minutes avant l’assassinat, le témoin est dans les environs de l’hôtel Saint-Georges. Il reçoit un appel téléphonique de l’un des hauts officiers syriens, qui lui demande où il se trouve. Il lui est conseillé de quitter la région immédiatement.

Un autre témoin approche la commission et déclare qu’il a rencontré le général Hamdane à la mi-octobre 2004. Le général Hamdane parlait négativement de M. Hariri, l’accusant d’être pro-israélien. Le général Hamdane a mis fin à la conversation, en déclarant : « Nous allons l’envoyer dans une promenade, bye bye Hariri. » Après l’assassinat, on lui aurait enjoint vivement de n’évoquer cette conversation avec personne.

Un autre « témoin » qui devait devenir par la suite un suspect, Zouheir ibn Mohammed Saïd Saddik, donnera des informations détaillées à la commission concernant le crime, plus particulièrement en ce qui concerne la phase de planification. Saddik était un officier des services de renseignement syriens.

Selon ce témoin, Nasser Kandil aurait été chargé de planifier et de mettre à exécution une campagne visant à ruiner la réputation de M. Hariri sur les plans religieux et médiatique. Le parti Baath prosyrien au Liban avait décidé de se débarrasser de M. Hariri par n’importe quel moyen et de l’isoler, puisque la tentative des prosyriens visant à l’éloigner de la scène politique avait échoué.

Les réunions de planification auraient commencé dans l’appartement de M. Saddik à Khaldé et déplacées par la suite dans un appartement à Dahiyeh, la banlieue chiite au sud de Beyrouth. Certains de ces individus devaient visiter les alentours de l’hôtel Saint-Georges sous différents déguisements et à des heures différentes dans un but de planification et de préparation de l’assassinat.

C’est M. Saddik qui devait donner des informations concernant le chauffeur de la Mitsubishi, affirmant  qu’il s’agissait d’un Irakien induit en erreur. On lui avait fait croire que la cible était le Premier ministre irakien Iyad Allaoui (qui était à Beyrouth avant l’assassinat).

Saddik sera transféré en France pour le mettre à l’abri d’éventuelles représailles. Il reviendra, le 9 septembre 2006, sur les accusations impliquant les plus hautes autorités de Syrie et du Liban : « Ceux qui ont donné les ordres sont le Président Bachar Al-Assad et le général Emile Lahoud. J'insiste sur ce point car aucun officier en Syrie ou au Liban n'aurait osé mener une telle opération sans leur accord..." devait-il affirmer à la chaîne de télévision Al-Arabiya. As-Saddiq fera ensuite entendre un enregistrement, prétendant qu’il s’agissait de la conversation échangée avec un officier du commandement syrien après ses révélations à la Justice. Son compatriote lui demandait de se rétracter. D'affirmer que des représentants du camp libanais anti-syrien lui avaient promis une forte somme d'argent pour témoigner contre la Syrie. Et le contact d'As-Siddiq d'insister, s'il acceptait de revenir sur son témoignage : "On vous arrangera vos affaires  encore mieux que pour Houssam Houssam..."

Une équipe spéciale d’enquêteurs dirigée par le capitaine libanais Wissam Eid réussira à découvrir que huit numéros de téléphone et dix téléphones portables ont été utilisés pour exercer une surveillance sur M. Hariri et commettre l’assassinat. Ils donneront à ce réseau de huit téléphones le nom de  « Premier cercle infernal ». Les lignes furent mises en circulation le 4 janvier 2005 au Liban-Nord. Elles furent utilisées quotidiennement pour surveiller les habitudes de M. Hariri, en grande partie dans la région de Beyrouth. Six de ces lignes téléphoniques furent utilisées dans le périmètre allant de la place du Parlement à l’hôtel Saint-Georges le jour de l’assassinat. Les appels étaient effectués à 11 heures. Ils couvraient toutes les routes que le convoi de Rafic Hariri pouvait prendre pour aller du Parlement au palais de Koraytem, sa résidence. Ces lignes n’étaient plus employées après l’explosion qui eut lieu à 12 heures 56. Elles avaient seulement servi pour des appels entre elles pour toute la période allant de début janvier au 14 février 2005. Les lignes étaient toutes désactivées après l’attentat.

La commission d’enquête internationale, en conjonction avec l’équipe du capitaine Eid, entreprit des investigations sur l’origine de ces lignes téléphoniques. Les six cartes prépayées, et quatre autres, provenaient de la Powergroup Company, basée à Beyrouth. Cet établissement était possédé par un membre actif des Ahbash, étroitement lié au cheikh Ahmed Abdel-Al.

La commission d’enquête internationale examinait les enregistrements de la carte prépayée n°03925152 sur base de l’information fournie par le capitaine Eid. Les investigations de la commission révélaient qu’en dépit du fait qu’il n’existait pas d’abonné identifiable, la carte elle-même conduisait à des connexions significatives. Cette carte avait eu un contact avec un numéro de téléphone mobile appartenant à Tarek Esmat Fakhreddine. Ce même M. Fakhreddine effectuait des appels quelques heures après l’explosion aux généraux Hamdane, Azar et Hajj et à l’officier des SR syriens Jameh Jameh. Cette même carte prépayée était également en contact avec un numéro de mobile appartenant à l’ancien ministre Abdel Rahim Mrad. Le mobile de M. Mrad était, à son tour, entré en contact avec Ali Hajj après l’explosion. La carte prépayée avait aussi des contacts avec un numéro de téléphone qui, à son tour, était en contact régulier avec le mobile appartenant à l’homme politique Nasser Kandil. Elle avait également des contacts avec un numéro de téléphone qui était lui-même en contact avec le numéro de Younes Abdel-Al, des Ahbash, frère d’Ahmed Abdel-Al déjà cité. La carte prépayée était aussi en contact, le 5 janvier, avec un autre numéro de téléphone qui avait eu deux contacts, le 10 janvier, avec un numéro appartenant à Walid Abdel-Al, frère de Younes et Ahmed et membre de la garde républicaine de Moustapha Hamdane.

Le cheikh Ahmed Abdel Al, figure de proue des Ahbash, était responsable des relations publiques et des renseignements militaires des Ahbash, l’Association des œuvres de bienfaisance islamiques, un groupement libanais ayant historiquement des liens étroits avec les autorités syriennes. Il est apparu qu’Ahmed Abdel Al était un personnage important, Il avait utilisé son téléphone portable pour entrer en contact avec toutes les personnes importantes figurant dans cette enquête. En fait, nul plus qu’Abdel Al n’était autant lié à tous les aspects de l’affaire criminelle.

Abdel Al devait être entendu par la commission d’enquête internationale en tant que témoin puis de suspect. L’enquête révèlera qu’il avait tenté d’occulter son nom en tentant de faire enregistrer la puce de son téléphone mobile au nom d’un autre membre des Ahbash. En outre, le relevé de ses appels révèlera quatre appels à l’officier de renseignement syrien Jameh Jameh, le jour de l’attentat. Un témoin dira aux enquêteurs qu’Abdel Al se trouvait dans le bureau de Jameh Jameh à 19 heures 30 le soir de l’attentat et qu’ils parlèrent d’Abou-Adass. Le général Ghazali, le chef des services de renseignement militaires syriens au Liban l’a appelé sur son téléphone portable alors qu’il se trouvait encore dans le bureau de Jameh Jameh.

Abdel Al tentera d’aiguiller l’enquête sur la piste d’Abou-Adass en fournissant aux autorités libanaises d’amples informations sur celui-ci. Il déclarera également à la commission d’enquête internationale que le service de sécurité des Ahbash avait noté la présence d’Abou-Adass, avant l’assassinat, dans le camp d’Aïn el-Héloué en compagnie d’Abou-Obeyda, l’adjoint du chef du groupe terroriste Jund el-Cham.

La commission d’enquête révèlera également qu’Ahmed Abdel Al entretenait de nombreux contacts avec la Sécurité d’État libanaise. Il téléphonait presque quotidiennement au général de brigade Fayçal Rachid, chef de la sécurité pour la ville de Beyrouth. Ils étaient en contact par téléphone à quatre reprises le jour de l’attentat. Ahmed Abdel Al était également en contact le jour de l’attentat et les jours suivants avec Raymond Azar, chef du Deuxième bureau de l’armée libanaise. Il y eut aussi un appel téléphonique à partir du portable d’Albert Karam, un autre membre des services de renseignement de l’armée libanaise, et Ahmed Abdel Al 44 minutes avant l’explosion.

Abdel Al appela de nombreuses fois la ligne de Moustapha Hamdane, commandant en chef de la Garde présidentielle. 97 appels ont été enregistrés entre ces deux hommes, entre janvier et avril 2005. Parmi ces appels, quatre ont été effectués le 14 février 2005 après l’explosion. Enfin, Abdel Al a reçu un appel le 11 février 2005 à partir de la même cabine téléphonique utilisée pour appeler al-Jazira peu après l’explosion. Il a également reçu un appel le 14 février et le 26 février 2005 à 9 h 33 à partir de la cabine utilisée pour appeler Reuters peu après la déflagration.

Ahmed Abdel Al a un autre frère, Mahmoud, qui est également membre actif des Ahbash. Mahmoud appellera le téléphone portable du président libanais Émile Lahoud quelques minutes avant l’explosion, ainsi que celui de Raymond Azar.

On entendra encore parler d’Ahmed Abdel Al à l’occasion de la découverte d’une cache d’armes découverte au sud de Beyrouth par les Forces de sécurité intérieure le 26 juillet 2005. Cinq personnes seront arrêtées. Elles étaient toutes en relation étroite avec l’ancienne milice des Mourabitoun. L’une des personnes arrêtées était le garde du corps et chauffeur de Majed Hamdane, frère de Moustapha Hamdane, qui dirige une société fournissant du personnel de sécurité à l’hôtel Saint-Georges. Ahmed Abdel Al aurait trouvé un emploi d’électricien au palais présidentiel à l’une de ces personnes arrêtées. De plus, immédiatement après ces arrestations, une autre personne avait réussi à s’enfuir et avait téléphoné à Ahmed Abdel Al.

Les résultats de la commission internationale mandatée par l’ONU et des investigations libanaises aboutit à l’arrestation et à l’incarcération de quatre hauts responsables du pouvoir libanais : Il s'agit de l'ex-chef de la garde présidentielle Moustafa Hamdane, de l'ancien chef des renseignements de l'armée Raymond Azar, de l'ex-directeur général de la Sûreté générale Jamil Sayyed, et de l'ex-chef des Forces de sécurité intérieure Ali Hajj. Ces quatre généraux seront remis en liberté provisoire par le Tribunal International  en avril 2009. Mais, comme l’affirmera ultérieurement le juge Bellamare, le fait d’avoir élargi ces quatre personnes ne signifiaient pas qu’elles aient été innocentes.

L’équipe de Wissam Eid aurait fait une autre découverte et cette découverte est si lourde de conséquences pour la paix au Liban que le Tribunal international hésitait à la révéler. Le magazine allemand Spiegel en fera la publication le 22 mai 2009. Les enquêteurs de l’équipe de Wissam Eid auraient découvert qu’il existait un « second cercle infernal ». Il s’agirait d’un autre réseau que celui appelé « premier cercle » par les enquêteurs. Les 20 téléphones portables de ce « second cercle » auraient communiqués entre eux et entre eux uniquement.. Les enquêteurs auraient découvert par un hasard extraordinaire que ces téléphones portables étaient tous utilisés par des membres de « l’unité des opérations spéciales » du Hezbollah. L’un de ses membres aurait, selon les sources citées par Spiegel, commis l’erreur incroyable d’appeler sa petite amie à partir de son portable. Il ne fit qu’un bref appel mais cela avait été suffisant pour que les enquêteurs puissent le repérer. Il s’agissait d’un homme nommé Abd-el Magid Ghamlush. Membre du Hezbollah, Ghamlush serait allé en Iran pour y effectuer un stage d’entraînement. C’est lui qui aurait acheté les téléphones portables utilisés à l’occasion de l’assassinat de Rafic Hariri. Il aurait disparu depuis et serait peut être mort. Les enquêteurs profitèrent de l’erreur de Ghamlush pour remonter à son chef, Hajj Salim. Salim est originaire de Nabatiyeh mais vit dans un quartier chiite au Sud de Beyrouth. C’est l’un des responsables de « l’unité des opérations spéciales » du Hezbollah. Cette unité est sous les ordres directs d’Imad Moughniyé et rapporte directement à Hassan Nasrallah et au général Kassim Sulaimani, leur contact à Téhéran.

C’est sans doute en raison de ces découvertes faites par son équipe que le capitaine Wissam Eid devait périr dans un attentat le 25 janvier 2008.

Interrogé sur les révélations du magazine allemand, le porte-parole du Tribunal international refusera de confirmer l’article du Spiegel. « Nous ne savons pas d'où viennent les informations publiées par l'hebdomadaire allemand ». Le Hezbollah ainsi que de nombreux politiciens libanais dénonceront l’article comme une « pure fabrication », un complot israélien ourdi contre le Liban. Le journaliste allemand auteur de l’article, Eric Follath, est un professionnel. Il ne se serait pas lancé dans une telle affirmation à la légère. Il déclare avoir obtenu ses informations auprès de sources internes au tribunal et vérifiées par la consultation de documents internes originaux. Quelles sont ces sources ? Il y aurait fort à parier que des agents du Mossad y soient pour quelque chose. On assiste depuis le début de l’année 2009 à une recrudescence de l’activité au Liban de l’agence israélienne comme en témoigne le nombre élevé d’espions libanais arrêtés pour collusion avec l’ennemi.

Mais il y a également une autre possibilité : Eric Follath s’est vanté à maintes occasions d’avoir des relations amicales avec Bachar el-Assad. De là à prétendre que le journaliste allemand a révélé l’implication du Hezbollah sachant pertinemment que le Tribunal international aurait du mal à s’en prendre à une organisation terroriste toute puissante, il n’y a qu’un pas.

Il est peut être nécessaire de voir comment fonctionne le Tribunal international chargé de l’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri. Le tribunal a soumis un Memorandum of Understanding (Mémorandum d’accord) au gouvernement libanais. L’objectif de ce mémorandum était d’établir un mécanisme juridique qui permettrait au tribunal de convoquer témoins et suspects et de les interroger. Le Hezbollah et ses alliés devaient utiliser leur minorité de blocage au sein du gouvernement pour empêcher l’application du MoU. Etant dans l’impossibilité d’interroger lui-même les témoins et suspects, le Tribunal international décidait alors de confier au personnel de la Sécurité libanaise le soin de faire ce travail. Malheureusement, les services de la sécurité libanaise informaient le Tribunal qu’il leur était impossible d’enquêter dans les régions contrôlées par le Hezbollah, c'est-à-dire le Sud de Beyrouth, le Sud Liban et la Bekaa.

Le pouvoir syrien et le Hezbollah feront d’ailleurs tout pour empêcher le Tribunal international de fonctionner. Cette volonté d’entrave dictera leur politique à partir de février 2005. C’est pour entraver le travail des juges et enquêteurs internationaux que les alliés libanais de Bachar el-Assad insisteront tant pour jouir d’une minorité de blocage au sein du gouvernement libanais. L’objectif était de saboter le MoU. Leur comportement tout au long de ces années est en lui-même un aveu de responsabilité. Il est certain qu’un attentat de cette ampleur pouvait difficilement être organisé sans que les services de renseignement de la Syrie ou du Hezbollah n’en aient eu vent. Les enquêteurs ont parfaitement déterminé comment l’attentat avait eu lieu. Ce qui leur manque, ce sont des déclarations précises de témoins et les aveux des suspects. C’est à cause de ce manque d’évidences décisives que le pouvoir de Damas et le Hezbollah vont mener leur travail de sape de la justice internationale. Le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, devait avertir le Tribunal international de ne pas « commettre un crime » en pointant du doigt le Hezbollah. Il ajoutait qu’aucun membre du Hezbollah ne répondrait à une citation à comparaître du Tribunal, ce qui en droit est une obstruction de justice. Les responsables du Hezbollah déclaraient également qu’Israël était responsable de l’assassinat de Rafic Hariri. Une déclaration qui transforme leurs auteurs en témoins et pourrait justifier en elle seule une convocation au tribunal pour qu’ils disent ce qu’ils savent d’une soi-disante responsabilité d’Israël.

L’ASSASSINAT DE RAFIC HARIRI DIVISE LES LIBANAIS EN 2 CAMPS

L’assassinat de Rafic Hariri va polariser la vie politique libanaise entre un front prosyrien et un front antisyrien. Les deux camps se livrent à des démonstrations gigantesques pour montrer leur force.

Le 16 février 2005, près d’un million de personnes rendent un dernier hommage à la mémoire de Rafic Hariri.

Une nouvelle manifestation a lieu le 21 février 2005. Les Libanais n’en ont pas encore complètement conscience, mais ils entament un nouveau chapitre de leur histoire, refusant désormais que tous les crimes commis depuis trente ans demeurent impunis. La foule qui  marche de l’hôtel Saint-Georges à la place des Martyrs scande, des dizaines et des dizaines de fois, que c’est la Syrie qui a assassiné Kamal Joumblatt, Béchir Gemayel, le mufti Hassan Khaled, René Moawad, et Rafic Hariri, qui a exilé Michel Aoun et qui a emprisonné Samir Geagea. Plus de cent cinquante mille Libanais ont répondu « oui » à l’appel de l’opposition, qui avait invité à rendre hommage à l’ancien chef de gouvernement par un sit-in pacifique sur les lieux de l’attentat. Et cette invitation au sit-in mobilise une foule immense. Une marée humaine qui  déferle sur Beyrouth. Les manifestants franchissent les barrages de l’armée et de la police qui quadrillent Beyrouth et sa banlieue. L’armée reste l’arme au pied et laisse passer les manifestants. On dit que Michel Sleimane, le commandant en chef de l’armée a donné des ordres stricts pour éviter les affrontements. La foule commence à s’amasser dans le secteur des grands hôtels vers les 11 heures. Les gens franchissent à pied les cordons de sécurité installés par l’armée, alors que d’autres patientent encore dans leurs voitures. Il y a aussi des ressortissants français, venus soutenir le Liban.

Le camp prosyrien ne veut pas laisser la rue aux anti-syriens. Le Hezbollah et une trentaine de partis et courants pro-syriens libanais procèdent, le 8 mars 2005, à  une imposante démonstration de force en mobilisant une foule immense estimée à 400 000 personnes. Il y a des organisations laïques comme le PSNS (Parti Syrien National Social), le Courant Patriotique Libre (C.P.L.) du général Aoun. Il y a des nationalistes arabes, comme les Nassériens de Saïda. Il y a enfin des religieux comme la Jam’a islamiyya sunnite. Mais le fer de lance est le Hezbollah chiite. Ce rassemblement monstre se déroule alors que les troupes syriennes entament leur repli vers la Bekaa conformément à une décision prise à Damas lors d’un sommet entre les présidents syrien et libanais.

Aux cris de « Beyrouth est libre ! Dehors l'Amérique ! », les manifestants se rassemblent sur une place du centre-ville, située à 500 mètres de la place des martyrs où l’opposition libanaise observait un sit-in permanent depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Les manifestants brandissent des pancartes, dénonçant les « ingérences étrangères » au Liban et rejetant la résolution 1559 de l’ONU qui exige, en plus du retrait syrien, le désarmement du Hezbollah. Aucun incident n’était signalé bien que plusieurs cortèges passèrent à proximité des partisans de l’opposition. De sévères mesures de sécurité avaient été prises avant et pendant le rassemblement. La sécurité rapprochée était assurée par des hommes du Hezbollah.

Les organisateurs s’étaient livrés à une mobilisation à grande échelle pour assurer une vaste participation et ils ont réussi leur pari. C’est sans doute un des plus importants rassemblements politiques de l’histoire du Liban. Et c’est après trois semaines d’attentisme que les alliés de Damas ont décidé d'occuper le terrain monopolisé par l’opposition.

Cette manifestation marque un tournant dans la vie du pays secoué par la plus grave crise politique depuis la fin de la guerre, en 1990. Les lignes de démarcation politique entre les deux camps sont désormais très bien définies. L’opposition, appuyée par les États-Unis, la France et l’Occident en général, pousse vers un changement des options régionales du Liban. Les loyalistes, regroupés autour du Hezbollah, veulent maintenir une « alliance stratégique » avec la Syrie. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, s’adresse à la foule et lance une série de messages à destination du camp antisyrien et de la communauté internationale : « Le Liban n’est pas la Somalie ni l’Ukraine, ni la Géorgie. C’est un pays unique en son genre. Ceux qui pensent pouvoir provoquer l’effondrement de l’État et de la sécurité grâce à quelques slogans ou manifestations se trompent ».

S’adressant à Jacques Chirac, Nasrallah lui demande de regarder le Liban avec « ses deux yeux ». « Une majorité refuse la Résolution 1559, dit-il. Pourquoi appuyez-vous une résolution rejetée par la majorité de la population ». Aux Américains, le chef du Hezbollah affirme que le Liban « ne peut être morcelé ou vaincu. Il ne changera pas d’identité ».

Il promet enfin aux Israéliens qu’« ils ne réussiront pas à prendre par des moyens politiques ce qu’ils n’ont pas pu prendre par la guerre », en allusion aux propos des hauts responsables israéliens qui avaient déclaré être prêts à signer un accord de paix avec le Liban après le retrait syrien.

La réponse des antisyriens ne se fait pas attendre. Le 14 mars 2005, plus d’un million de manifestants participent au plus grand rassemblement que le pays ait jamais connu. Et encore, ce chiffre n’englobait pas les centaines de milliers de citoyens bloqués sur les routes menant à la place des Martyrs. « Ce rassemblement est au moins deux fois et demi plus important » que celui organisé le 8 mars par le Hezbollah, affirmait le conseil municipal de Beyrouth. Couverte par les drapeaux libanais, la marée humaine investit l’ensemble des 200 000 m2 de la place des martyrs, et déborde sur les places adjacentes et les grandes artères de la capitale. Toutes les composantes de la société libanaise se retrouvent place des Martyrs pour réclamer le « retrait syrien total », la « liberté », la « souveraineté », l’« indépendance » et la vérité sur les circonstances de l’assassinat de Rafic Hariri.

MICHEL AOUN S’ALLIE AU HEZBOLLAH

Un homme prendra curieusement, au fil des mois, un chemin inattendu : le général Michel Aoun. On s’attendait à voir le général Aoun rejoindre le camp antisyrien. Or, à l’occasion des élections législatives de 2005, on apprendra avec surprise que le « Courant Patriotique Libre », la formation de Michel Aoun, s’est allié au Hezbollah.

Surprise ? Et pourtant, à y regarder de plus près, force est de constater que le général Michel Aoun poursuivait finalement la même stratégie qu’en 1990. Le plus grand danger pour le Liban, à son avis, était le sectarisme. Abolir le sectarisme, s’entendre avec toutes les communautés constituaient pour lui le seul moyen de contribuer à réformer le pays, à le moderniser. Il déclarait : « Aujourd’hui beaucoup de délits de corruption sont commis sous couvert du sectarime. Et chaque fois que nous critiquons un responsable au sein de l’Etat libanais, il s’empresse de dire que nous attaquons sa communauté confessionnelle et éthnique. A partir de là nous disons: parmi les objectifs que nous nous sommes fixés, figure celui de parvenir à construire un Etat civil oú les droits communautaires n’ont plus droit de citer et oú les Libanais jouiraient des droits de citoyenneté. »

En 1990 déjà, il s’était rapproché de la communauté sunnite, et notamment du mufti de la république, ce qui avait valu à ce dernier d’être assassiné par les Syriens. Il cherchait sans doute en 2005 à intégrer le grand parti chiite à la vie nationale. Un accord avec le Hezbollah était à son avis le seul moyen de maintenir une présence chrétienne au Liban alors que les Chrétiens étaient l’objet de graves menaces sécuritaires dans de nombreux pays musulmans.

Cette stratégie se révèle être la bonne lors des élections législatives de juin 2005 puisque les listes du CPL obtiennent 70% des suffrages de la communauté chrétienne du Liban. A ceux qui l’accusent de s’être allié à une organisation terroriste, Michel Aoun rétorque : « Evidemment, j’ai aidé et soutenu la position de la Résistance : le bras armé du Hezbollah et j’ai défendu le Hezbollah en assurant qu’il n’est pas un parti terroriste comme certains veulent le faire croire. » Il poursuit :  « Le Hezbollah n’a commis aucun attentat terroriste à travers le monde, ni à l‘étranger ni sur le territoire libanais. Il n’a fait que résister à une force d’occupation et la légalité internationale ainsi que la charte des droits de l’homme reconnaissent ce droit. Pour cette raison nous refusons que le Hezbollah soit étiqueté comme étant un parti terroriste. »

Ses adversaires l’accusent de s’être rendu en Iran. Il en explique les raisons : « Le but de ma visite était de remercier les Iraniens de nous avoir soutenus pendant la guerre avec Israël en 2006. Car nous n’avions à nos côtés au Moyen-Orient que deux pays: la Syrie et l’Iran. »

Il poursuit : « Les médias européens ont fait en sorte que nous fassions partie de l’axe syrio-iranien, ils n’ont pas dit que cet axe a soutenu la Résistance et le Liban d’une manière générale. En fait, ce qui s’est passé c’est le contraire : ce sont eux qui nous ont aidés et nous nous devions de les remercier. Car lorsque nous étions assiégés par la mer et par le ciel, il ne nous restait que la Syrie qui nous a ouvert ses portes. »

Il est compréhensible que de nombreux Libanais vont douter de la sincérité du général Aoun. D’autant plus que le général explique que c’est précisément pour garantir l’indépendance du Liban que tous les Libanais doivent s’unir, chiites du Hezbollah compris.

LES SALAFISTES SE DIVISENT ENTRE PRO-HARIRI ET PARTISANS D’AL-QAÎDA

L’assassinat de Rafic Hariri a une autre conséquence, qui pourrait avoir, celle-ci, des développements inattendus dans l’avenir : les relations entre la Syrie et l’Arabie saoudite se sont brusquement détériorées. Rafic Hariri était l’homme du régime saoudien au Liban et une partie de la mouvance salafiste a rejoint, sous l’impulsion du royaume wahhabite,  le camp antisyrien.

Les musulmans salafistes ont pour objectif de revenir à l’islam des origines (Salaf). Ils appellent à la désobéissance vis-à-vis des gouvernements musulmans compromis, à leurs yeux, par des liens impies avec l’Occident.  Les islamistes sunnites sont poursuivis pendant des années par les services de renseignement syriens et leurs sbires libanais, souvent membres de la communauté chiite. Ils constatent, dans le même temps, que les Chiites du Hezbollah reçoivent armes et munitions en abondance de Damas. Ils observent également, non sans colère, la mainmise des Chiites sur le pouvoir en Irak et sont bien décidés à ne pas se laisser faire au Liban.  Ce qui est menacé à leurs yeux, c’est  la place de la ‘asabiyya (solidarité) sunnite au Moyen-Orient.

Mais on constate également la montée en puissance d’une autre partie de la mouvance radicale sunnite au Liban et celle-ci est franchement peu fréquentable. Elle s’inspire d’al-Qaïda, du djihad, d’Abou Moussa el-Zarkaoui, un Jordanien qui a pris la tête d’al-Qaïda en Irak. Elle veut imposer la loi islamique pure et dure, la charia et instaurer le califat comme au temps de la grandeur musulmane. Ses membres ne portent pas plus le régime syrien dans leur cœur que les régimes saoudiens ou libanais. Mais La Syrie, tout en ne tolérant pas l’activité des Islamistes sunnites sur son territoire, les laisse s’infiltrer avec armes et bagages au Liban ou en Irak. Ils comptent bien profiter du double-jeu syrien. Leur position vis-à-vis du Hezbollah est plus nuancée : ils considèrent qu’un affrontement avec l’organisation chiite n’est pas une priorité pour l’instant, même si le chiisme reste le comble de l’horreur pour eux. Il est bien plus urgent, à leurs yeux, de faire barrage « au complot américano-sioniste » contre les musulmans.

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