26/06/2014

L'Irak sent le pétrole

Un pays artificiel créé par les Britanniques
Ce sont les Britanniques qui ont créé de toute pièce l’Irak moderne. Sous l’empire ottoman, l'ancienne Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate, était divisée en trois vilayets (provinces) : Bagdad, Mossoul et Bassora. La région a intéressé très tôt les Britanniques, sous le prétexte de protéger la route des Indes.
Français et Britanniques, en guerre contre les Turcs, qui sont alliés aux puissances de l’Axe (Allemagne, Empire austro-hongrois), se sont mis d’accord pour prendre le contrôle de vastes régions de l’empire ottoman.
Malgré les promesses de « royaume arabe » généreusement dispensées aux Hachémites du Hedjaz, le Français Georges Picot et l'Anglais Mark Sykes ont prévu, par des accords secrets conclus le 9 mai 1916, le partage du Proche-Orient ottoman. Syrie, Cilicie, Anatolie orientale et vilayet de Mossoul doivent revenir à la France ; la Palestine et la Mésopotamie passent sous le contrôle de la Grande-Bretagne ; le « royaume arabe » protégé de l'Angleterre se limite désormais aux déserts de la péninsule arabique.
Les Britanniques prennent Bagdad, Kirkuk et Mossoul dans les années 1917-1918 et imposent un armistice. La ville de Mossoul, occupée depuis novembre 1918 par les Britanniques, est alors annexée à l’Irak britannique, ce qui est validé par la Société des nations en 1925.

Les Britanniques volent Mossoul aux Français pour faire main basse sur les ressources pétrolières
On peut s’étonner de l’absence de réaction des Français face à la prise de contrôle de Mossoul par les Anglais. Le premier conflit mondial a pourtant révélé l’importance de l’or noir, devenu le carburant indispensable pour les bateaux, les tanks, les camions et les avions. Clemenceau, qui avait affirmé que « l'essence est devenue aussi indispensable que le sang pour les batailles de demain... », accepte de renégocier les accords Sykes-Picot. Il consent à replacer la région de Mossoul dans la zone d’influence anglaise. Il est possible qu’il ait eu peur de voir la France embourbée dans cette région lointaine entre partisans d’un retour du vilayet de Mossoul à la Turquie, partisans de l’Irak sous mandat britannique et Kurdes.
Mais revenons au pétrole. Il est devenu au lendemain de la première guerre mondiale le premier enjeu géopolitique des grandes puissances. Les Américains, par exemple, ont été tenus à l’écart des accords Sykes-Picot. Furieux, ils soutiennent le leader nationaliste turc Mustapha Kemal contre les Grecs armés par les Anglais.

Les Américains interviennent dans la Turkish Petroleum
Dès 1919, la Standard Oil of New-Jersey s'intéressait à la vallée de l'Euphrate et, dans une note à l'un de ses adjoints, son directeur, W.C. Teagle, écrivait que « […] l'avenir des gisements persans actuellement connus est particulièrement prometteur. On a toutes les raisons de penser que ces gisements sont très étendus et se prolongent en Mésopotamie […] Dans le règlement de la partition de la Turquie, il ne faut pas oublier les possibilités pétrolières. À ce propos, il faut se souvenir que, selon John Worthington, l'ancien géologue en chef de la Standard, la vallée de l'Euphrate devrait produire de vastes quantités de pétrole. Je me demande s'il n'y a pas un moyen d'entrer dans le jeu en Mésopotamie […] »
C'est chose faite quand, avec l'accord de Washington, la Near East Development Corporation – consortium américain groupant l'Atlantic Refining Company, la Gulf Oil Corporation, la Pan American Petroleum and Transport Company, la Standard Oil of New Jersey et la Standard Oil of New-York – interviennent dans la Turkish Petroleum, première étape d'une pénétration toujours plus importante des intérêts américains dans le Proche-Orient pétrolier

1920 : La SDN confirme le mandat britannique
La Société des Nations (SDN) confirme le mandat britannique sur l’Irak en 1920. La Grande Bretagne installe alors une monarchie constitutionnelle. Fayçal 1er monte sur le trône en 1921. Il gouverne avec une petite classe dirigeante faite d’officiers de l’ex-armée ottomane, de grands propriétaires terriens et de chefs tribaux. Ils sont tous sunnites. Les chiites, faiblement représentés dans l’appareil d’État, ne constituent pas encore une opposition.
La Grande Bretagne garde le contrôle de la politique extérieure et militaire du nouveau pays, ainsi que de ses finances.

Le nouvel Etat contesté par les tribus nomades et les kurdes
Le nouvel Etat reste fragile. Son autorité est contestée dès le début par les tribus nomades et les Kurdes. Les Kurdes, notamment, aspirent à l’indépendance et se soulèvent. L’insurrection, conduite par Cheikh Mahmoud Barzandji, est réprimée par les Britanniques en 1922.
Le traité de Lausanne de 1923 met un point final aux espoirs kurdes d’établir un Etat indépendant. Ce qui devait être le Kurdistan est réparti entre plusieurs Etats. La Société des Nations entérine le traité et inclut la région de Mossoul dans le mandat accordé aux Britanniques, sous réserve que les Kurdes bénéficient d’un statut d’autonomie.

L’histoire de l’Irak liée à celle du pétrole
L’histoire de l’Irak est intimement liée à celle du pétrole. Le 15 octobre 1927, le Texan Henry Winger fait jaillir du pétrole pour la première fois à Baba Gurgur, dans la région de Kirkouk. Cette découverte entraîne de nouveaux accords au sein de la Turkish Petroleum Company, contrôlée désormais par l'Anglo-Persian Oil Company (23,7%), la Royal Dutch Shell (23,75%), la Compagnie française des pétroles (23,75%), la Near East Development Corporation (23,75%) et Calouste Gulbenkian qui restera dans l'histoire comme le « Monsieur Cinq pour Cent » de l'affaire. Il est admis que chaque participant ne peut engager des recherches individuelles sur le territoire de la concession, les différents associés devant le demeurer pour toute nouvelle découverte.

1929 : La Turkish Petroleum devient l’Irak Petroleum Company
En 1929, la Turkish Petroleum Company devient l'Iraq Petroleum Company et la production de Mossoul et de Kirkouk progresse régulièrement, ce qui pose bientôt le problème du transport de l'or noir. Les Français suggèrent la construction d'un oléoduc reliant Kirkouk à Tripoli (Liban). Les Britanniques, soucieux d'imposer un itinéraire passant par des territoires qu'ils contrôlent, veulent que le pipe-line débouche à Haïfa. Les deux partenaires s'accordent sur une solution de compromis, l'oléoduc devant se diviser en deux à partir de l'Euphrate, une première branche allant vers le littoral libano-syrien, la seconde vers la côte palestinienne. Les travaux commencent en novembre 1932 et mobilisent huit mille ouvriers. Dès juillet 1934, le pétrole irakien atteint Tripoli avant d'arriver cinq mois plus tard à Haïfa. Dès ce moment, quatre millions de tonnes peuvent ainsi être évacuées chaque année vers les ports de la Méditerranée. À la veille de la seconde guerre mondiale, l'Iraq Petroleum Company détient des concessions sur tout le territoire irakien, soit directement, soit par l'intermédiaire de ses deux filiales, la Mossoul et la Bassora Petroleum.

1930 : Les Britanniques mettent fin au protectorat
En 1930, les Britanniques négocient la fin du protectorat. L’indépendance du pays sera reconnue par la Société des Nations en 1932. Le départ de l’armée anglaise, qui n’a laissé dans le pays que la Royal Air Force,  relance l’agitation des indépendantistes kurdes. En vain. Deux révoltes seront écrasées en 1931 et 1936.

Montée en puissance de l’armée irakienne
L’armée irakienne prend de plus en plus d’importance, ne serait-ce que pour faire face aux nombreuses tentatives de révolte d’un pays dont la cohésion reste fragile. Les militaires prennent finalement le pouvoir en 1941. Un grand nombre d’officiers supérieurs sont animés par des sentiments antibritanniques. A peine arrivés aux commandes de l’Etat, ils recherchent une alliance avec l’Allemagne. Mais les Anglais n’ont pas l’intention de laisser le pays échapper à leur influence. L’armée britannique intervient pour reprendre le contrôle du pays.
La dynastie des Hachémites est renversée en 1958. L’Irak connaît alors une série de régimes dictatoriaux et sanguinaires, culminant avec la prise de pouvoir par le parti Baath en 1968 et de Saddam Hussein en 1979.

L’Irak cherche à mettre fin au monopole des compagnies pétrolières étrangères
Au cours des années 50, les différents Etats producteurs de pétrole cherchent à mettre fin aux monopoles accordés aux compagnies étrangères. Parvenu au pouvoir avec le coup d'État de juillet 1958, le général Abdul Karim Kassem promulgue une loi retirant à l'Irak Petroleum Company les territoires qu'elle n’exploite pas. Il les propose à d'autres compagnies mais, la solidarité du Cartel jouant à plein, il ne trouve pas de partenaire.

1961 : Les Britanniques octroient l’indépendance au Koweït revendiqué par l’Irak
En 1961 l'octroi par la Grande-Bretagne de l'indépendance au Koweït est perçu comme une provocation par l'Irak qui semble prêt à récupérer par la force un émirat qu’il considère créé artificiellement pour les besoins de la puissance coloniale. Bagdad base ses exigences sur le fait que le Koweït a historiquement appartenu à son territoire et qu'il lui est indispensable pour disposer d'une façade maritime suffisante. Mais l’Irak renoncera à l’épreuve de force face au déploiement des troupes britanniques.

Vers la nationalisation des ressources pétrolières
En juin 1967, au moment de la guerre des Six Jours, le gouvernement irakien du général Aref fait occuper militairement les installations de l'Irak Petroleum Company et décrète un embargo contre les pays soutenant Israël. La mesure sera de courte durée.
Au mois de novembre suivant, un accord pétrolier est conclu entre l'Irak et la société française Elf. En 1969, l'Irak, dirigé par le parti Baath qui vient de prendre le pouvoir, obtient, à la faveur de la fermeture du canal de Suez, un supplément de redevance pour le pétrole livré par oléoduc de Méditerranée orientale. Enfin, le 1er juin 1972, le gouvernement de Bagdad décide la nationalisation des gisements de l'Iraq Petroleum et de la Mossoul Petroleum. Au même moment, la Syrie réalise la nationalisation de l'oléoduc transportant vers la Méditerranée le pétrole irakien. Le mois d'octobre 1973 voit également la nationalisation des intérêts de la Standard Oil of New Jersey, de la Socony Mobil et de la Royal Dutch Shell dans la Bassorah Petroleum. Quarante-six ans après le premier jaillissement de Baba Gurgur, l'État irakien reprenait le contrôle total de ses immenses ressources pétrolières.

1990 : L’Irak envahit le Koweït 
L’Irak de Saddam Hussein envahit le Koweït au cours de l’été 1990. L’invasion déclenchera une formidable coalition sous l’égide de l’ONU mais, en fait, commandée par les Etats-Unis. Les forces internationales repoussent l’armée irakienne hors du Koweït, mais s’arrêtent net, refusant de pousser leur avantage militaire jusqu’à Bagdad.
Saddam Hussein a conservé le pouvoir malgré sa défaite militaire. Mais son régime est désormais au ban des nations. L’ONU impose un embargo sur les exportations de pétrole irakien, tout en introduisant un processus de « pétrole contre nourriture » pour des raisons humanitaires. La formule était compliquée et donnera lieu à de nombreuses violations.
Il reste que le pétrole irakien est désormais absent des marchés mondiaux. L’Irak disposait des réserves connues de pétrole les plus importantes après l’Arabie saoudite. Son absence des marchés contribuera à un maintien de prix élevés du baril de pétrole. Ces tarifs sont naturellement une aubaine pour les compagnies pétrolières américaines et les producteurs de pétrole. Mais il contribuera également à une contestation islamique contre ce qui était considéré comme une mainmise des Etats-Unis sur la région. Cette contestation sera mise à profit par des mouvements jihadistes globaux pour se renforcer et perpétrer des attentats sanglants contre les  intérêts et les ressortissants occidentaux.

L’administration de George W. Bush et l’Irak
L’Irak de Saddam Hussein n’en avait pas fini avec l’administration américaine. Le lobby pétrolier revient au devant de la scène avec l’arrivée au pouvoir de Georges W. Bush en 2001. Les « faucons » de l’administration Bush veulent profiter du choc des attentats suicide contre les Twin Towers le 11 septembre 2001 pour transformer en profondeur le Proche-Orient. Désormais, vous êtes avec ou contre nous, déclarent les différents responsables politiques américains au monde entier. Au nom de la démocratie, l’Amérique de Georges Bush s’engage dans une série de conflits en Afghanistan, en Irak et force Bachar el-Assad à ordonner à ses troupes d’évacuer le Liban.
Si la guerre contre l’Afghanistan était prévisible et justifiée dans la mesure où les commanditaires des attentats du 11 septembre étaient hébergés par ce pays, celle menée contre l’Irak de Saddam Hussein l’était moins. Les explications données par l’administration américaine étaient que l’Irak disposait d’armes de destruction massive. Beaucoup d’analystes soupçonnèrent les Américains de plutôt vouloir poursuivre leurs propres intérêts, notamment pétroliers.

Le pays déstabilisé par la seconde guerre du Golfe 
La seconde guerre d’Irak est terminée et les Américains ont quitté le pays. Le gouvernement irakien actuel, dominé par les Chiites, oscille entre le désir de conserver de bonnes relations avec l’administration américaine et des relations fraternelles avec l’Iran des Ayatollahs.
Mais la guerre américaine contre l’Irak a réveillé le terrorisme jihadiste. Attaques et attentats ensanglantent le pays presque quotidiennement et les actes de malveillance contre les infrastructures pétrolières sont fréquents.

Les guerres réduisent la production pétrolière
La production irakienne d’hydrocarbures dépend de gisements géants concentrés dans le Sud du pays, dans la région de Bassora. Or, ces champs ont été sérieusement endommagés depuis les années 1980 par trois guerres et une décennie d'embargo.

Les Kurdes s’accaparent les ressources pétrolières situées sur leur territoire
L’autre point noir est la question concernant le contrôle des champs pétrolifères du Kurdistan. Depuis la fin de la guerre menée par les Américains et la chute de Saddam Hussein, l’autorité autonome du Kurdistan irakien et le gouvernement central de Bagdad se disputent les ressources en hydrocarbures de la région.
La récente offensive des Islamistes sunnites de l’EIIL permettra aux Kurdes d’arracher leur indépendance au pouvoir central et de prendre le contrôle des ressources pétrolières situées sur leur territoire. C’est naturellement une aubaine pour de nombreux pays, comme la Turquie, Israël et même les grandes compagnies pétrolières qui vont pouvoir négocier directement leurs achats avec les Kurdes sans passer par les autorités de Bagdad.
Les richesses en hydrocarbures exploitables par le gouvernement central se limitent désormais à la seule région de Bassora, pour l’instant à l’abri du tumulte dans lequel est plongé le pays.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

 

15:13 Publié dans Etats-Unis, Irak, Israel, Kurdistan, Mossoul, Pétrole, Turquie | Lien permanent | Commentaires (4) | | | | |

13/06/2014

Les Kurdes syriens prêts à voler au secours des Kurdes irakiens

Les Kurdes syriens se déclarent prêts à aider leurs frères irakiens
Le Comité de Protection du Peuple Kurde (YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD), émanation syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), a publié une déclaration (11juin) selon laquelle l'YPG est prêt à défendre le Kurdistan du Sud contre les « gangs de l’EIIL ».

Le commandement de l'YPG fait une déclaration
Le commandement général de l’YPG a publié une déclaration le 11 juin 2014  dans laquelle on peut lire : "À la suite des sauvages attentats terroristes perpétrés par les gangs de l’EIIL à Khanaqin, Jalula et Tuz Khurmatu contre les bâtiments de l'UPK, des dizaines de citoyens du Kurdistan du Sud ont été martyrisés et de nombreux autres blessés ces dernières jours. Les massacres perpétrés dans la ville de Mossoul et le déplacement forcé de personnes sont également une atteinte à l'ensemble du peuple kurde. Ce sont des attaques contre les gains obtenus par les Kurdes. "

L'EIIL a attaqué les Kurdes syriens depuis 18 mois
L’YPG a souligné que l’EIIL a mené des attaques contre le peuple kurde depuis plus d'un an, en ajoutant: "En tant qu’YPG nous avons lutté contre ces groupes extrémistes depuis plus de 18 mois maintenant. Nous avons souligné à maintes reprises que le but de ces gangs de l’EIIL est d'éliminer le peuple kurde. Nous avons acquis une expérience précieuse dans notre résistance contre ces gangs et nos combattants se sont battus héroïquement. Nous allons nous battre côte à côte avec les peshmergas"

L'YPG prêt à défendre le Kurdistan du Sud (province de Mossoul)
L’YPG s’est dit prêt à défendre le Kurdistan du Sud contre l’EIIL, ajoutant: " Les Forces de l’YPG prennent part à la douleur de la population du Sud du Kurdistan et offrent leurs condoléances aux familles de ceux qui sont morts et un prompt rétablissement aux blessés. Nous déclarons ici que nous allons nous battre côte à côte avec le peuple du Sud du Kurdistan et les forces de peshmergas contre ces gangs. Nous annonçons que nous sommes prêts à soutenir le Sud et prêts à envoyer nos experts militaires pour l’aider.

Appel à l'unité de tous les Kurdes 

La déclaration de l’YPJ termine en lançant un appel à toutes les personnes du Kurdistan pour qu’ils consolident leur unité et résistent ensemble, sans égard pour les intérêts partisans

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

18:06 Publié dans Etat Islamique, Irak, Kurdistan, Mossoul, Peshmerga, Syrie, YPG | Lien permanent | Commentaires (0) | | | | |

Requiem pour l’Irak

L’Irak, une création britannique
Déjà en 2004, un rapport « top secret » dressé par le MI6, les services de renseignement britanniques, avaient fait état du prochain éclatement de l’Irak sur fond d’une guerre civile généralisée. Les Britanniques étaient bien placés pour le savoir. Ce sont eux qui ont artificiellement créé cet Etat sur les ruines de l’empire ottoman au lendemain de la première guerre mondiale.
La création de l’Irak a aussitôt été contestée par les tribus nomades et par les Kurdes. Ces derniers, notamment, aspiraient à l’indépendance et se soulevèrent. L’insurrection, conduite par Cheikh Mahmoud Barzandji, sera réprimée par les Britanniques en 1922. Le traité de Lausanne de 1923 met un point final aux espoirs kurdes d’établir un Etat indépendant. Ce qui devait être le Kurdistan est réparti entre plusieurs Etats. La Société des Nations entérine le traité en 1925.
 
Trois Etats vont apparaître en lieu et place de l’Irak
Il faut se rendre à l’évidence : l’Irak a cessé d’’exister. Le pays vient d’éclater en trois entités distinctes :
- Un Etat islamique d’Irak et de Syrie
- Un Etat kurde à cheval sur l’Irak et la Syrie.
- Un Etat chiite qui pourrait rejoindre l'Iran sous une forme ou une autre.
Il ne servirait à rien de s’agiter pour tenter de maintenir l’intégralité territoriale d’un pays qui n’existe déjà plus. L’important est de réagir intelligemment. Il est à espérer que les stratèges américains seront aussi intelligents que l'a été en son temps le général Petraeus en Irak.

Passons en revue les derniers évènements :

Les forces kurdes entendent profiter de la disparition de l’Etat fédéral
Les forces kurdes irakiennes n’ont pas perdu de temps. Profitant de la débandade des forces du régime, elles ont pris jeudi 13 juin 2014 le contrôle de la ville pétrolière de Kirkouk. Officiellement, on dit du côté kurde vouloir la protéger d'un possible assaut des islamistes qui viennent de s’emparer de larges portions du territoire irakien. Et de fait, on peut voir des Peshmergas un peu partout dans la ville, autour des zones militaires et des points névralgiques.
C'est la première fois que les forces kurdes contrôlent totalement cette ville multiethnique située à 240 km au nord de Bagdad, où normalement la sécurité est assurée par une force de police conjointe formée d'éléments arabes, kurdes et turkmènes.
Il y a de fortes probabilités qu’on assiste dans les heures, voir les jours prochains, à de violents affrontements entre Kurdes et Islamistes. Un attentat a d’ailleurs failli coûter la vie, le 12 juin, au ministre en charge des Peshmerga, Jaafar Mustapha. Le ministre, qui circulait avec ses gardes du corps aux environs de Kirkouk a été visé par un Kamikaze. Il est sorti indemne de l’attaque mais un des membres de son escorte a été tué.
Mais le pire est à venir. Les Islamistes ont pris, jeudi 12 juin en fin de journée, la ville de Jalula après que les forces de sécurité aient, une nouvelle fois, abandonné leurs postes. Or, Jalula fait partie des territoires du nord de l'Irak que les dirigeants du Kurdistan revendiquent. Les Peshmergas se sont aussitôt déployés pour protéger les quartiers kurdes de la ville et les bureaux de leurs organisations politiques. Rappelons que le QG de l’UPK avait été attaqué par un double attentat kamikaze le 8 juin.
A ce propos, on a toujours du mal à interpréter les signes avant-coureurs. On aurait dû pourtant se souvenir de précédents. Le commandant afghan Massoud avait été tué par deux kamikazes deux jours avant l’attentat du 11 septembre 2001. L'intention était sans doute de décapiter les éléments afghans susceptibles de s'allier aux Américains pour punir les auteurs de l'attentat. De même, plusieurs attentats ont frappé l’Union Patriotique du Kurdistan quelques jours avant le déclenchement de l’offensive islamiste. Comme si le message avait été de dire à la communauté kurde de se tenir à carreau pendant l’offensive et de ne pas chercher à en profiter.

L’effondrement de l’armée irakienne
Une autre analogie nous interpelle. Les Américains ont dépensé une fortune pour entraîner et équiper une nouvelle armée irakienne. Les soldats avaient reçu des uniformes semblables aux uniformes américains. Ils roulaient dans des Humwees ou des Strikers et étaient soutenus par des hélicoptères Apache. Tout comme les Américains quand ceux-ci étaient encore présents en Irak. Et l’armée s’est effondrée comme un château de sable ! Pourquoi ? Les autorités, américaines dans un premier temps, chiites dans un second, ont recruté des gens attirés par la solde. Une aubaine dans un pays en ruine ! Une telle motivation a naturellement encouragé la corruption à tous les niveaux.
La solde des militaires permet, dans la plupart des cas, de faire vivre une famille nombreuse. Pas question de mourir et de laisser les proches dans l’indigence. En face, les combattants sont galvanisés par la religion. Ils sont prêts à mourir pour Allah.
On pourrait faire un parallèle avec ce qui s’est passé au Viet Nam. Les Américains ont aidé à coup de milliards l’armée du Sud Viet Nam. Et pourtant, deux ans après le départ des troupes américaines, celle-ci s’est effondrée presqu’aussi rapidement que l’armée irakienne aujourd'hui. Les soldats du Sud n’avaient que leur solde comme promesse de bonheur. Les Communistes se battaient pour leur idéologie.
Il faudra bien qu’un jour les Occidentaux trouvent autre chose que l’argent pour motiver des troupes qu’ils sont censés soutenir. Sinon, on va répéter à l’infini les expériences couteuses pour n’aboutir qu’à constituer des armées de Bourbaki !

La géopolitique de la nouvelle situation
On va donc se retrouver avec trois zones distinctes, et sans doute ennemies, à la place de l’Etat irakien :
- Une zone chiite – qui n’aura de salut qu’avec l’Iran.  Les combats vont sans doute atteindre Bagdad au risque de faire de la ville un nouveau Beyrouth avec des lignes de front et des destructions infinies. Les insurgés sunnites affirment vouloir pousser jusqu’à Kerbala. Espérons que non car cette ville est sainte pour tous les Chiites et y toucher serait un véritable sacrilège. Pour l’instant, les Chiites ne sont pas inquiets outre mesure – à part la population de Bagdad – comme si on s’était préparé mentalement à l’éclatement du pays en trois zones. J’en veux pour preuve que le Hezbollah libanais ne verrait pas d’urgence à intervenir militairement en Irak.
- Une zone sunnite – où on appliquerait la charia et qui pourrait se mettre sous la protection de l’Arabie saoudite par le biais (modérateur) des tribus sunnites. Le Bahreïn a été le premier émirat, d’ailleurs, à affirmer qu’il soutenait les insurgés sunnites irakiens. On sait bien que l’émirat de Bahreïn n’aurait jamais fait cette déclaration s’il n’avait pas l’aval de son grand frère et protecteur, l’Arabie saoudite.
- Une zone kurde au nord – qui devrait vivre en bonne entente avec la Turquie pour résister aux attaques des Islamistes. Elle devrait normalement bénéficier d’un fort soutien américain.

Les conséquences nous obligent à réécrire un script géopolitique pour le Moyen orient
On pensait que le limogeage du prince Bandar, un faucon, était le résultat d’un rapprochement entre Saoudiens et Américains. On avait même remarqué que certaines actions communes étaient en voie d’exécution pour soutenir des mouvements insurgés expurgés des éléments jihadistes proches d’al-Qaïda.
En Irak, force est de constater qu’Américains et Saoudiens ne sont, à nouveau, plus dans le même camp. On devrait donc entrer dans une nouvelle période de fort tangage dans de nombreux pays de la région.
Le chambardement s’est produit lorsqu’Américains et Iraniens ont annoncé s’être rencontrés en tête-à-tête à l’occasion des négociations de Genève sur le nucléaire iranien. Il semble que les Saoudiens aient très mal pris ces révélations.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l’enfer des espions)