07/07/2014

La plus grande confusion règne en Irak

Des réunions secrètes avaient eu lieu entre Américains, Saoudiens, Turcs, Qataris et Emiratis dans des hôtels d’Arbil, d’Amman et d’Istambul
C’était au temps où Américains et Saoudiens faisaient semblant de coordonner leurs actions pour régler les conflits du Moyen orient. Un temps très bref qui va de la visite de Barak Obama à Riyad, le 28 mars 2014 jusqu’aux rencontres directes entre les Etats-Unis et l’Iran à Genève, le 9 juin 2014. Ces rencontres avaient eu le don de mettre les Saoudiens en colère et c’est sans doute pour cette raison que l’Irak a explosé. 
Et pourtant, au temps où Américains et Saoudiens faisaient encore mine d’être d’accord, un plan avait été mis au point par les Etats-Unis, l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar les Emirats Unis pour tenter de mettre un terme à la situation de guerre civile qui régnait en Irak et contrer autant l’Iran que les Jihadistes d’al-Qaïda.

Le plan mis au point consistait à trouver un remplaçant à Nouri al-Maliki
Le remplacement de Nouri al-Maliki, le premier ministre chiite, était la condition indispensable pour apaiser les Sunnites irakiens. Le problème est que la coalition de Nouri al-Maliki, l'Etat de Droit, avait gagné les  dernières élections législatives du 30 avril 2014. Elle avait  remporté 96 sièges, sur les 328 du parlement irakien. Le courant sadriste qui était venu en seconde position ne disposait que de 32 sièges. L’objectif était donc de pousser les députés irakiens à créer un nouveau front politique contre Nouri al-Maliki.
On avait pensé, au cours des diverses réunions citées plus haut, constituer un « Bloc des Forces Nationales » réunissant 50 députés sunnites. Ce bloc devait occuper la deuxième position derrière « l’Etat de droit » de Nouri al-Maliki. Si en plus les députés de la liste Al-Wataniyah, présidée par Iyad Allaoui, voulaient bien s’y associer, (21 sièges), on aurait eu alors une alliance forte de 70 sièges
C’est dans ce but que les membres de l’Union des forces nationales avaient établi des contacts secrets avec le courant sadriste. Ils pensaient avoir trouvé un thème commun : «non à Maliki, oui à la formation d’un gouvernement de coopération nationale».
Le but de ces consultations était de faire accéder au poste de Premier ministre une personnalité chiite dont un tiers des partisans serait chiite, tandis que les deux autres tiers auraient été sunnite et kurde.

L’offensive menée par Daesh (Etat Islamique) au nord et à l’ouest de l’Irak a mis un terme à ce plan
Pour être plus exact, c’est l’annonce de rencontres directes entre Américains et Iraniens à Genève qui a fait voler ce plan en éclats. Les Saoudiens ont voulu rappeler aux Américains que rien ne pouvait se faire sans eux dans la région. Ils ont autorisé les tribus sunnites à se joindre à l’Etat Islamique d’Irak et du Levant pour une grande offensive jusqu’à Bagdad. Mais le plan saoudien a, lui aussi, dérapé en raison de la facilité avec laquelle les Jihadistes de l’EIIL et les tribus sunnites ont mis en déroute l’armée irakienne. Personne ne s’attendait à une telle débandade des soldats irakiens équipés à grands frais et formés par les conseillers « yankees ». On n’est plus très loin de l’histoire de l’arroseur arrosé !

Les Irakiens semblent incapables de s'unir pour sortir leur pays du chaos
Le 1er juillet, une séance inaugurale du Parlement issu du scrutin du 30 avril devait avoir lieu pour élire un président du Parlement, puis élire un président de la République qui aurait alors désigné le prochain premier ministre. Cette première séance s’est déroulée dans le chaos le plus complet, les députés s'invectivant ou quittant la salle. Le chef du gouvernement sortant, Nouri al-Maliki, au pouvoir depuis 2006 et très contesté en raison de son autoritarisme et sa volonté de marginaliser les minorités sunnite et kurde, a martelé qu'il ne renoncerait « jamais » à présenter sa candidature. Du coup, les députés sunnites et kurdes ont refusé de le voir rester à son poste. Les Kurdes ont de toute façon la ferme intention de poursuivre leur aspiration à l’indépendance. Quant aux Sunnites, les succès militaires de l’EI et des tribus les ont mis dans une position de force.

Le Chaos est limité à la communauté chiite
Pour les Sunnites et les Kurdes, les divergences politiques qui sèment le chaos au sein de la chambre des députés sont un problème pour les Chiites seulement.
Le dignitaire chiite Moktada al-Sadr refuse de laisser Nouri al-Maliki briguer un troisième mandat à la tête du gouvernement. Il estime que la politique suivie par Maliki a plongé l’Irak dans le chaos. Il demande à la Coalition de l’Etat de Droit, qui a remporté les élections et qui soutient Nouri al-Maliki, de nommer un autre candidat pour occuper le poste de premier ministre.
Une position soutenue par Dhiya al-Assadi, secrétaire général du bloc al-Ahrar, parti politique chiite fidèle à Sadr. « Nous n'avons aucun problème avec un candidat de l'État de droit tant que ce n'est pas Maliki », a-t-il dit.

Enlisement sur le terrain
Pendant que le pays est paralysé sur le plan politique, aucun progrès n’est obtenu par l’armée sur le terrain. Les forces gouvernementales n’ont pas réussi à reprendre Tikrit après huit jours d’offensive. Au contraire, elles résistent tant bien que mal sur une base aérienne de la ville. 
C’est sans doute pour cette raison que les autorités ont limogé le commandant des forces terrestres, Ali Ghaidan. Ce général avait fui Mossoul au début de l'offensive jihadiste. Il vient d’être mis à la retraite, de même que le chef de la police fédérale Mohsen al-Kaabi. Le problème est que l’armée irakienne, qui manquait déjà de cadres compétents au sein du commandement, perd de plus en plus d’officiers.
On apprenait aujourd’hui que le commandant de la sixième brigade de l'armée irakienne, le général Najm Abdallah Sudan, avait été tué lundi 7 juillet dans un bombardement à l'ouest de Bagdad. Le général a été tué dans la région d’Abou Ghraib, à une vingtaine de km à l'ouest de Bagdad. Cela fait encore un officier supérieur de moins.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

 

 

21:00 Publié dans Etat Islamique, Irak, Moqtada Sadr, Nouri al-Maliki | Lien permanent | Commentaires (0) | | | | |

29/06/2014

Les forces en présence en Irak

Les Kurdes
Avec près de 100 000 Peshmergas très motivés et bien armés, le Kurdistan  a la capacité militaire de conserver Kirkouk. Il serait étonnant que les Islamistes sunnites de l’EIIL osent les affronter. Les récentes conquêtes territoriales des Kurdes ont multiplié les richesses pétrolières par 3 et les clients devraient être nombreux à accourir pour acquérir le précieux combustible. Un pipeline qui débouche au port turc de Ceyhan est facilement utilisable par le Kurdistan pour transporter l’or noir jusqu’à la Méditerranée. C’est d’ailleurs par ce port que du pétrole kurde est déjà arrivé à Ashqelon.

Les Islamistes de l'EIIL
L’EIIL dispose en Irak d’une force d’un peu moins de 15 000 combattants. Mais ceux-ci sont galvanisés, parfaitement aguerris, bien armés grâce à la prise de stocks considérables d’armes et de munitions pris à l’armée nationale. Ils sont en plus prêts à mourir pour leur cause.
L’EIIL utilise une autre arme en mettant en ligne, jour après jour, des vidés montrant leurs ennemis être décapités, crucifiés ou liquidés d’autres façons tout aussi effrayantes. Le but recherché est de faire peur à leurs adversaires.
L’EIIL a connu un fulgurant succès en Irak parce que les tribus sunnites, exaspérées par la politique anti-sunnite du régime de Nouri al-Maliki, se sont ralliées à l’organisation extrémiste sunnite. Les populations des provinces sunnites ne supportent plus leur marginalisation par le pouvoir irakien accaparé par les Chiites. Combien de membres des tribus coopèrent actuellement avec l’EIIL ? C’est l’inconnu.
Mais la force de l’EIIL est également sa faiblesse car, d’une part, les tribus sunnites ne sont pas disposées à passer sous l’autorité d’Abou Baker al-Bagdadi, le chef de l’EIIL et d’autre part, dès que les insurgés sunnites sortiront du triangle sunnite en Irak, ils n’auront plus de partisans et devront faire face à une opposition farouche.
Même les tribus sunnites qui avaient été ralliées par le général Petraeus grâce à une meilleure compréhension du fonctionnement du pouvoir tribal, et aussi grâce aux aides financières américaines, ont finalement abandonné le pouvoir central de Bagdad quand celui-ci s’est mis à favoriser la majorité shiite au détriment des sunnites, jouant sur les sectes et les tribus, en favorisant certaines d'entre elles au détriment d'autres. Le résultat de cette politique est que progressivement le désordre et l'anarchie se sont réinstallés dans le pays, ce qui a profité aux  groupes extrémistes, qu’ils soient liés à al-Qaïda ou non.

L’armée irakienne
La question est : l’armée irakienne trouvera-t-elle les ressources nécessaires pour se relever de la débâcle ? 5 divisions de l'armée sur 14 et 60 bataillons sur 243 sont aujourd'hui hors de combat, avec leur armement perdu. Plusieurs milliers de soldats ont déserté; et plus d'un millier, sinon plus, ont été tués. Le gouvernement n'a pas encore publié le chiffre des pertes mais on estime à 90 000 le nombre de soldats ayant été tués ou ayant tout simplement déserté. 
La faute en incombe encore une fois à la politique pro-chiite des Américains et du gouvernement de Nouri al-Maliki. Les Américains sont arrivés en Irak en se trompant de conflit. Ils croyaient qu’il suffisait d’écarter des centres de pouvoir tous ceux qui avaient appartenu au parti Baath, comme autrefois ils avaient écarté les Nazis de l’Allemagne en 1945. Mais l’Irak n’était pas l’Allemagne et en écartant tous ceux qui, de près ou de loin, avaient eu des relations avec le régime de Saddam Hussein, ils ont décapité l’armée de ses cadres compétents. Le 1er ministre, Nouri al Maliki, a poursuivi cette politique, remplaçant les  officiers par des hommes corrompus liés au pouvoir. D'où la rapide débandade des troupes de l'armée régulière.

L’armée irakienne se ressaisit
Depuis, l’armée semble s’être ressaisie. La première étape a été de protéger Bagdad menacé par les déclarations des chefs de l’EIIL. 60 000 soldats irakiens sont disposés autour de la capitale irakienne pour en interdire les accès.
Depuis le 27 juin, elle a même repris l’offensive pour tenter de récupérer Tikrit, une ville symbole, Tikrit étant la ville natale de Saddam Hussein. Mais pour l’instant, la situation reste confuse, l’armée annonçant avoir réussi à en reprendre le contrôle tandis que des habitants sur place affirment que l’EIIL et ses alliés des tribus sunnites, de l’armée des Naqshbandis (anciens soldats de Saddam Hussein) et d’Ansar al-Islam, une organisation islamiste alliée à al-Qaïda, sont toujours présents sur place.

Les milices chiites
Les deux principales formations chiites sont Asaib Ahl al-Haq et Kataeb Hezbollah, deux groupes luttant autrefois contre l'armée américaine et parrainés par les Iraniens.
Les Kataeb Hezbollah comprennent plusieurs Katibas :
- Katibat Zaïd bin Ali
- Katibat Karbala
- Katibat Abou Fadel al-Abbas (qui a combattu en Syrie avant de rentrer précipitamment en Irak pour défendre Bagdad et les lieux saints chiites)

Les milices chiites sous les ordres du premier ministre Nouri al-Maliki
Toutes ces milices chiites se battent aujourd’hui aux côtés de l’armée irakienne. Les deux principales milices chiites citées plus haut, avec d’autres organisations plus petites, avaient été rattachées dès le mois d’avril 2014 au bureau militaire du Premier ministre sous le nom de « Fils de l'Irak », un nom anciennement associé aux sunnites qui ont combattu Al-Qaïda. Maliki se plaignait, en effet, depuis un an, de l’inefficacité de l’armée irakienne dans sa lutte contre les insurgés sunnites. 
Les Fils de l’Irak ont participé à plusieurs opérations à la périphérie de Bagdad, notamment à Abou Ghraib, ainsi qu’à Diyala.

Les milices chiites protègent et contrôlent Bagdad
Les forces paramilitaires chiites aident actuellement l'armée à empêcher les combattants de l’EIIL de pénétrer à Bagdad. Des combats entre ces milices chiites et des insurgés sunnites ont même eu lieu, ces derniers jours dans une zone agricole appelée Ibrahim Bin Ali, située à moins de 25km de Bagdad. Cette zone possède une importance stratégique car si l’EIIL réussissait à s’en emparer, elle aurait un pied dans des secteurs chiites de la capitale.
Mais si l’EIIL inspire la peur à ses ennemis, il en est de même des milices chiites qui patrouillent et tiennent des barrages dans la capitale. Beaucoup de civils irakiens de confession sunnite qui n’ont rien à voir avec l’insurrection redoutent de tomber sur l’un de ces barrages.

Moqtada Sadr crée « les brigades de la paix »
Une autre milice est en cours de création. Il s’agit des « brigades de la paix » du leader chiite Moqtada as-Sadr. Son « armée du Mahdi » avait croisé le fer, autrefois, avec l’armée américaine puis l’armée irakienne avant d’être dissoute par le jeune leader chiite. Elle est aujourd’hui en cours de reconstitution.

40 000 chiites se sont enrôlés dans les différentes milices chiites à ce jour
Ces milices sont en cours de renforcement depuis les appels à la mobilisation des différents leaders chiites et on estime que 40 000 Chiites ont déjà répondu à l’appel aux armes. Il est évident que cette réponse massive de la communauté chiite laisse peu de place à un quelconque espoir (si ténu soit-il) de réconciliation nationale.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

 

26/06/2014

Le plan de paix pour l'Irak de Moqtada Sadr

Moqtada Sadr hostile à toute intervention des Etats-Unis en Irak
Le chef du courant sadriste s’est déclaré résolument hostile à toute présence militaire US dans son pays, même sous le prétexte de lutter contre les « terroristes takfiris », comme les Chiites appellent les insurgés sunnites.

Un plan de paix en huit points
Il propose un plan de paix en huit points pour mettre un terme la crise sécuritaire extrême qui secoue l'Irak.
Il demande :
1  –  L'arrêt des violences
2 – L'engagement du gouvernement à satisfaire les revendications légitimes des sunnites modérés
3 - L'accélération du processus de formation du nouveau gouvernement (Nouri al-Maliki n’a toujours pas réussi à former un gouvernement depuis sa victoire électorale d’avril 2014)
4 - La réprobation conjointe des chiites et des sunnites face aux milices terroristes
5 - La mise à l'écart des groupes baathistes , des terroristes du processus du dialogue. (En ce qui concerne les groupes baathistes, d’autres hommes politiques irakiens auraient éventuellement accordé l’amnistie aux baathistes pour donner une chance à la réconciliation).
6 - L'arrêt de l'ingérence des forces d'occupation et des Etats régionaux dans les affaires intérieures irakiennes,
7 – Le soutien à l'armée irakienne des pays tiers non-occupants
8 - Le rejet des miliciens du processus politique en cours.

Des contacts infructueux entre Sadristes et Sunnites
Selon certaines sources, le courant sadriste a tenté à plusieurs reprises d'entrer en contact avec les sunnites irakiens mais ces tentatives ont à chaque fois échoué.

Un plan de paix sans grand espoir de réussite
Il y a fort à parier que ce plan de paix ne sortira pas de Sadr City car les Kurdes n’ont plus aucune intention de rejoindre le giron national irakien. Quant aux Sunnites, ce plan est basé sur la bonne volonté de quelques Sunnites modérés mais qui n’ont plus aucun pouvoir ou influence dans les régions sunnites.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

08:50 Publié dans Etats-Unis, Irak, Kurdistan, Moqtada Sadr | Lien permanent | Commentaires (0) | | | | |