15/07/2014

Abou Qatada : le califat proclamé par l'EI est "nul et non avenu"

Abou Qatada dit « non » à l’Etat Islamique
Abou Qatada, considéré un temps comme « l’ambassadeur de Ben Laden en Europe, a  dénoncé, mardi 15 juillet 2014, comme "nulle et non avenue" l'annonce de la création d'un "califat" par les Jihadistes de Daesh  et la nomination d’Abou Baker al-Baghdadi comme le calife :
"L'annonce d'un califat par l'Etat islamique est nulle et non avenue, et sans aucun sens parce qu'il n'a pas été approuvé par les jihadistes dans d'autres parties du monde", écrit Abou Qatada dans un document de 21 pages publié sur des sites jihadistes.
"Ce groupe n'a pas l'autorité pour diriger tous les musulmans et sa déclaration n'engage que lui", ajoute-t-il.
"Ses menaces de tuer les opposants, sa mise sur la touche des autres groupes et sa façon violente de combattre les opposants constituent un péché majeur", a-t-il poursuivi en appelant les musulmans à ne pas rejoindre l'EI.
"Ils sont impitoyables dans leur relation avec les autres jihadistes. Comment pourraient-ils s'occuper des pauvres, des faibles et des autres personnes?" a-t-il mis en garde.

Il avait déjà condamné Daesh
Abou Qatada avait déjà critiqué Daesh, en février 2014, pour avoir imposé la « jizya » (une taxe islamiste) aux chrétiens en Syrie, affirmant que les idées de Daesh étaient « erronées et extrêmes ». « La taxe imposée aux chrétiens (...) n'est pas acceptable », avait affirmé Abou Qatada durant son procès à Amman. La « jizya » était imposée aux premiers temps de l'islam aux non-musulmans par leurs conquérants islamiques.

Qui est Abou Qatada ?
De son vrai nom Omar Mahmoud Mohammad Othman, Abou Qatada est né en 1960 à Bethléem, alors sous l’autorité de la Jordanie. Il était arrivé en Grande Bretagne en 1993 pour demander l’asile politique. Depuis 2002, il a enchaîné les séjours en prison en vertu de la législation antiterroriste. Il s’est illustré en Grande-Bretagne par de virulents prêches antioccidentaux, antiaméricains et antijuifs. Le juge espagnol Baltasar Garzon l’avait décrit comme l’« ambassadeur européen de Ben Laden » ou encore le « chef spirituel d’el-Qaëda » en Europe.
Le prédicateur Abou Qatada était considéré « comme un homme dangereux » par les autorités judiciaires britanniques. Après avoir bénéficié d’une libération conditionnelle à Londres le 13 novembre 2012, il avait été incarcéré à nouveau en mars 2013 pour avoir enfreint les règles strictes de sa libération conditionnelle. D’après le juge, le prédicateur jordanien n’avait pas respecté l’interdiction d’avoir un téléphone portable allumé quand il est à son domicile ni d’avoir des « équipements informatiques, des CD réinscriptibles ou des clés USB ». Sa nouvelle détention faisait suite à des perquisitions menées à son domicile par Scotland Yard ainsi qu’à plusieurs autres adresses à Londres.
Il sera finalement expulsé vers Amman, en juillet 2013, après dix ans de saga judiciaire. La Jordanie voulait rejuger Qatada pour deux affaires liées à la préparation présumée d’attentats. Abou Qatada avait été condamné à mort par contumace en 1999 pour « préparation d’attentats » visant en particulier l’école américaine à Amman. La peine avait été commuée en prison à vie assortie de travaux forcés. Il sera finalement acquitté de cette accusation pour manque de preuve par un tribunal jordanien, le 25 juin 2014.  En 2000, il avait aussi été condamné en son absence à 15 ans de prison pour complot en vue de commettre des attaques terroristes contre des touristes en Jordanie.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l’enfer des espions)

14:52 Publié dans Abou Qatada, Etat Islamique, Jordanie | Lien permanent | Commentaires (0) | | | | |

28/06/2014

Les Etats-Unis ne semblent plus rien contrôler au Moyen Orient

John Kerry en Arabie Saoudite
Après avoir promis d’aider le pouvoir en place à Bagdad, l’administration américaine a finalement compris que cela revenait à protéger le régime de Nouri al-Maliki, c’est-à-dire à se ranger du côté du régime des Mollahs de Téhéran et donc du Hezbollah, une milice qu’elle a inscrite sur la liste des organisations terroristes. Une position difficile à expliquer auprès des nombreux alliés régionaux des Etats-Unis, que ce soit Israël, les Kurdes ou même les monarchies du Golfe.
C’est sans doute pour expliquer la position de Washington que John Kerry était, le 27 juin 2014 à Riyad. Mais il n’est pas sûr qu’il soit reçu en « ami ». Les Saoudiens n’ont pas du tout apprécié les relations de« flirt » entre Washington et Téhéran, sous prétexte de mettre un terme au programme nucléaire iranien.

Les Saoudiens ont pris l’initiative de faire « exploser » l’Irak
Les Saoudiens ont fourni aux tribus sunnites une grande quantité d’armes. Celles-ci, exaspérées par la politique anti-sunnite du premier ministre Nouri al-Maliki, se sont alors alliées avec l’EIIL pour lancer une grande offensive contre l’armée irakienne et le gouvernement de Bagdad et « libérer » les régions sunnites.

Les Saoudiens ont livré des armes
Les Saoudiens ont fourni des armes par avion et par voie terrestre. Les convois d’armes qui traversaient la frontière irako-saoudienne bénéficiaient d’une couverture de l’armée de l’air saoudienne et même jordanienne (selon des informations israéliennes). Il est surprenant que l’administration Obama ait été la seule à ne pas être au courant ! 
Les armes étaient transportées jusqu’à la région d’al-Qaïm. Al-Qaïm est une localité frontalière avec la Syrie, aux mains des tribus sunnites alliées pour la circonstance aux Islamistes de l’EIIL.
Maîtres de la région, les combattants sunnites ont alors entrepris de rénover la base aérienne H-2, autrefois l’une des principales bases aériennes de Saddam Hussein. Cette base est située à  350 kilomètres à l'ouest de Bagdad et dispose de deux longues pistes et des hangars pouvant abriter des avions de combat et des hélicoptères.
Selon des sources de renseignement israéliennes, des avions cargos civils ne portant aucune marque d’identification auraient atterri à cette base, le mardi 24 juin pour livrer de grandes quantités d’armes et de munitions. Les avions provenaient d'Arabie saoudite.
C’est la raison pour laquelle des bombardiers syriens seraient intervenus en Irak pour bombarder les pistes réparées de H-2 et faire stopper les livraisons en provenance d’Arabie saoudite. 57 personnes auraient été tuées et 120 blessées au cours du bombardement selon des renseignements américains.

Le bombardement de H-2 confirme l’implication des Saoudiens et des Iraniens dans la guerre en Irak
Le bombardement de H-2 par l’aviation syrienne prouve qu’il y a eu un échange d’informations et une coordination opérationnelle entre les centres de commandement iranien, irakien et syrien.
Elle prouve aussi que l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Egypte sont à la manœuvre en Irak pour donner la victoire aux Sunnites irakiens.

Que vient faire l’Egypte dans cette affaire ?
On vient d'annoncer qu’un commando expéditionnaire égyptien s’était envolé pour l’Arabie saoudite sous le prétexte de renforcer les défenses frontalières du royaume.  Renforcer contre qui ? On affirme à Riyad, juste avant la visite de John Kerry, que c’est parce qu’on craint l’arrivée de l’EIIL aux frontières saoudiennes. Comme si les Islamistes de l’EIIL, qui marchent main dans la main avec les tribus sunnites pro-saoudiennes, pouvaient menacer le royaume ! Non ! Les renforts égyptiens sont un acte d’allégeance du Caire à Riyad pour remercier les Saoudiens de les avoir soutenus lors du coup de force du général al-Sissi contre les Frères Musulmans. Et aussi parce qu’ainsi les Egyptiens affichent clairement leur camp, celui de Riyad contre Téhéran.

John Kerry en pleine patauge
Alors John Kerry se rend à Riyad pour convaincre les Saoudiens d’aider les Américains à combattre les Jihadistes en Syrie comme en Irak alors que ces mêmes Saoudiens sont précisément en train d’armer ces mêmes Jihadistes. Il n’aura pas obtenu grand-chose à Riyad si ce n’est une déclaration d’un chef de la coalition de l'opposition nationale syrienne, Ahmad al-Jarba, selon laquelle les combattants de l’Armée Syrienne Libre seraient prêts à combattre les Jihadistes de l’EIIL en Irak. J’espère que John Kerry n’aura pas pris cette déclaration au sérieux ! En fait, John Kerry a deux objectifs : signer un accord sur le nucléaire iranien et combattre les jihadistes où qu'ils soient. La survie du régime de Bachar el-Assad ou de celui de Nouri al-Maliki est le second de ses soucis. Ce n'est évidemment pas l'opinion de ses interlocuteurs saoudiens.

Le prince Bandar Ben Sultan serait de retour aux affaires
Et précisément, on parle d’un retour aux affaires de Bandar Sultan, l’ancien patron des services de renseignement limogé au début de 2014 pour plaire à Barak Obama. Le président américain lui avait reproché d’avoir aidé les groupes jihadistes syriens dans le but d’abattre coûte que coûte le régime de Bachar el-Assad. Il serait à nouveau chargé de suivre l’affaire irakienne.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

 

24/06/2014

24 juin – Nouvelles de la guerre sunnites/chiites

Front irakien

Localité de Saadia – province de Diyala
Une vidéo intéressante prise au moment où l’EIIL est entré dans la localité de Saadia – province de Diyala. Le texte indonésien explique que le film montre les forces spéciales de l’armée irakienne évacuer la localité en toute hâte, et dans la plus grande confusion. Je ne sais pas quelle langue parle les personnes que l'on voit de dos sur la vidéo : la langue kurde ? ou un dialecte malais (l’un d’eux prononce le mot « Malaysia » à la fin du film) ? La vidéo pourrait dater du 15 ou 16 juin.
https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&a...

Al Qaïm
La ville de Qaïm, à la frontière irako-syrienne, a été bombardée par l’aviation militaire irakienne. Une vidéo montre quelques dégâts :
https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&a...

Raffinerie de Baiji
Les combats continuent pour le contrôle de la raffinerie de Baiji, la principale du pays. L’aviation irakienne a bombardé plusieurs quartiers de la ville faisant 19 morts sans que l’on sache s’il s’agit de civils ou de combattants islamistes.

Front syrien

Damas
Quartier de Jobar – une vidéo russe mise en ligne le 23 juin montre deux chars de Bachar el-Assad engagés dans un combat de rue à travers les ruines du quartier rebelle. Très impressionnant !
https://www.youtube.com/watch?v=uGbmaSadO7s&feature=p...

Les Américains

John Kerry délivre un message confus
John Kerry délivre un curieux message : Il est venu à Bagdad pour promettre de tout faire pour aider le régime de Nouri al-Maliki à résister à l’offensive islamiste dans le nord de l’Irak et à protéger la capitale des Islamistes sunnites. Il sait pertinemment pourtant - parce que Kerry est un homme intelligent - qu’en prenant cette décision il va s’aliéner l’Arabie saoudite et les pays du Golfe pour qui la situation est due en premier lieu à la politique sectaire de Maliki et au jeu de l'Iran.
Il se rend ensuite au Kurdistan. Pour leur dire quoi ? Qu’ils doivent renoncer à leur ambition de créer un Etat kurde indépendant ? Les Kurdes sont pro-américains mais il y a des limites ! Pour eux, il n’est plus question d’un retour en arrière, vers une situation où un pouvoir central vous discute le moindre denier et où des Islamistes sunnites répandent quotidiennement le sang dans les rues du Kurdistan.
Les vrais amis des Américains dans la région sont les Kurdes et eux seuls ! Les Chiites de Nouri al-Maliki, et même les autres leaders chiites qui s’opposent à lui, se sont vraissemblablement résolus à la séparation en trois Etats distincts. C’est la seule façon, quand on y pense bien, de mettre un terme à la guerre sectaire qui ravage le pays depuis des années.

La naissance d’un Etat islamique sunnite sous la gouvernance de l’EIIL est un problème pour les Occidentaux
Et du coup, la naissance d’un Etat islamiste d’Irak et du Levant n’est plus, ni un problème chiite irakien ni un problème kurde. Il s’agit d’un problème pour l’Occident et pour lui seul en raison de l’émergence d’une zone de non droit (droit occidental s'entend !) où les Jihadistes du monde entier pourront venir se former avant de repartir dieu seul sait où accomplir leur Jihad.
Les 300 bérets verts américains envoyés d’urgence en Irak pour épauler l’armée irakienne risquent bien d’être très déçus par la combativité de l'armée qu'ils sont supposés aider. Celle-ci se bornera sans doute à protéger les lieux saints chiites, à interdire l'accès de Bagdad et à s’assurer que les Islamistes sunnites ne viendront pas menacer l’Etat chiite en gestation.

L'EIIL, les tribus et l'armée des Naqshbandis : une alliance contre nature 
Lorsque l’Irak aura éclaté en trois morceaux – ce qui est déjà pratiquement fait – les Américains devront sans doute « manœuvrer » à nouveau en direction des tribus sunnites et de l’armée des Naqshbandis pour les convaincre de se dresser contre les Islamistes de l’EIIL. On peut en effet parier que l’alliance contre nature de l’EIIL, des tribus et des anciens soldats de Saddam Hussein fera long feu.

Avoir un jeu plus équilibré entre Iraniens et Saoudiens

Il faudra pour cela qu'ils réussissent à calmer la colère des Saoudiens qui voient d'un très mauvais œil les Américains être à tu et à toi avec Téhéran. Mais se posera alors l'épineux problème des ambitions nucléaires iraniennes.  Une situation vraiment compliquée pour des diplomates américains ! On peut regretter qu’un général Petraeus n’ait été que brièvement directeur de la CIA !

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)