13/06/2014

Requiem pour l’Irak

L’Irak, une création britannique
Déjà en 2004, un rapport « top secret » dressé par le MI6, les services de renseignement britanniques, avaient fait état du prochain éclatement de l’Irak sur fond d’une guerre civile généralisée. Les Britanniques étaient bien placés pour le savoir. Ce sont eux qui ont artificiellement créé cet Etat sur les ruines de l’empire ottoman au lendemain de la première guerre mondiale.
La création de l’Irak a aussitôt été contestée par les tribus nomades et par les Kurdes. Ces derniers, notamment, aspiraient à l’indépendance et se soulevèrent. L’insurrection, conduite par Cheikh Mahmoud Barzandji, sera réprimée par les Britanniques en 1922. Le traité de Lausanne de 1923 met un point final aux espoirs kurdes d’établir un Etat indépendant. Ce qui devait être le Kurdistan est réparti entre plusieurs Etats. La Société des Nations entérine le traité en 1925.
 
Trois Etats vont apparaître en lieu et place de l’Irak
Il faut se rendre à l’évidence : l’Irak a cessé d’’exister. Le pays vient d’éclater en trois entités distinctes :
- Un Etat islamique d’Irak et de Syrie
- Un Etat kurde à cheval sur l’Irak et la Syrie.
- Un Etat chiite qui pourrait rejoindre l'Iran sous une forme ou une autre.
Il ne servirait à rien de s’agiter pour tenter de maintenir l’intégralité territoriale d’un pays qui n’existe déjà plus. L’important est de réagir intelligemment. Il est à espérer que les stratèges américains seront aussi intelligents que l'a été en son temps le général Petraeus en Irak.

Passons en revue les derniers évènements :

Les forces kurdes entendent profiter de la disparition de l’Etat fédéral
Les forces kurdes irakiennes n’ont pas perdu de temps. Profitant de la débandade des forces du régime, elles ont pris jeudi 13 juin 2014 le contrôle de la ville pétrolière de Kirkouk. Officiellement, on dit du côté kurde vouloir la protéger d'un possible assaut des islamistes qui viennent de s’emparer de larges portions du territoire irakien. Et de fait, on peut voir des Peshmergas un peu partout dans la ville, autour des zones militaires et des points névralgiques.
C'est la première fois que les forces kurdes contrôlent totalement cette ville multiethnique située à 240 km au nord de Bagdad, où normalement la sécurité est assurée par une force de police conjointe formée d'éléments arabes, kurdes et turkmènes.
Il y a de fortes probabilités qu’on assiste dans les heures, voir les jours prochains, à de violents affrontements entre Kurdes et Islamistes. Un attentat a d’ailleurs failli coûter la vie, le 12 juin, au ministre en charge des Peshmerga, Jaafar Mustapha. Le ministre, qui circulait avec ses gardes du corps aux environs de Kirkouk a été visé par un Kamikaze. Il est sorti indemne de l’attaque mais un des membres de son escorte a été tué.
Mais le pire est à venir. Les Islamistes ont pris, jeudi 12 juin en fin de journée, la ville de Jalula après que les forces de sécurité aient, une nouvelle fois, abandonné leurs postes. Or, Jalula fait partie des territoires du nord de l'Irak que les dirigeants du Kurdistan revendiquent. Les Peshmergas se sont aussitôt déployés pour protéger les quartiers kurdes de la ville et les bureaux de leurs organisations politiques. Rappelons que le QG de l’UPK avait été attaqué par un double attentat kamikaze le 8 juin.
A ce propos, on a toujours du mal à interpréter les signes avant-coureurs. On aurait dû pourtant se souvenir de précédents. Le commandant afghan Massoud avait été tué par deux kamikazes deux jours avant l’attentat du 11 septembre 2001. L'intention était sans doute de décapiter les éléments afghans susceptibles de s'allier aux Américains pour punir les auteurs de l'attentat. De même, plusieurs attentats ont frappé l’Union Patriotique du Kurdistan quelques jours avant le déclenchement de l’offensive islamiste. Comme si le message avait été de dire à la communauté kurde de se tenir à carreau pendant l’offensive et de ne pas chercher à en profiter.

L’effondrement de l’armée irakienne
Une autre analogie nous interpelle. Les Américains ont dépensé une fortune pour entraîner et équiper une nouvelle armée irakienne. Les soldats avaient reçu des uniformes semblables aux uniformes américains. Ils roulaient dans des Humwees ou des Strikers et étaient soutenus par des hélicoptères Apache. Tout comme les Américains quand ceux-ci étaient encore présents en Irak. Et l’armée s’est effondrée comme un château de sable ! Pourquoi ? Les autorités, américaines dans un premier temps, chiites dans un second, ont recruté des gens attirés par la solde. Une aubaine dans un pays en ruine ! Une telle motivation a naturellement encouragé la corruption à tous les niveaux.
La solde des militaires permet, dans la plupart des cas, de faire vivre une famille nombreuse. Pas question de mourir et de laisser les proches dans l’indigence. En face, les combattants sont galvanisés par la religion. Ils sont prêts à mourir pour Allah.
On pourrait faire un parallèle avec ce qui s’est passé au Viet Nam. Les Américains ont aidé à coup de milliards l’armée du Sud Viet Nam. Et pourtant, deux ans après le départ des troupes américaines, celle-ci s’est effondrée presqu’aussi rapidement que l’armée irakienne aujourd'hui. Les soldats du Sud n’avaient que leur solde comme promesse de bonheur. Les Communistes se battaient pour leur idéologie.
Il faudra bien qu’un jour les Occidentaux trouvent autre chose que l’argent pour motiver des troupes qu’ils sont censés soutenir. Sinon, on va répéter à l’infini les expériences couteuses pour n’aboutir qu’à constituer des armées de Bourbaki !

La géopolitique de la nouvelle situation
On va donc se retrouver avec trois zones distinctes, et sans doute ennemies, à la place de l’Etat irakien :
- Une zone chiite – qui n’aura de salut qu’avec l’Iran.  Les combats vont sans doute atteindre Bagdad au risque de faire de la ville un nouveau Beyrouth avec des lignes de front et des destructions infinies. Les insurgés sunnites affirment vouloir pousser jusqu’à Kerbala. Espérons que non car cette ville est sainte pour tous les Chiites et y toucher serait un véritable sacrilège. Pour l’instant, les Chiites ne sont pas inquiets outre mesure – à part la population de Bagdad – comme si on s’était préparé mentalement à l’éclatement du pays en trois zones. J’en veux pour preuve que le Hezbollah libanais ne verrait pas d’urgence à intervenir militairement en Irak.
- Une zone sunnite – où on appliquerait la charia et qui pourrait se mettre sous la protection de l’Arabie saoudite par le biais (modérateur) des tribus sunnites. Le Bahreïn a été le premier émirat, d’ailleurs, à affirmer qu’il soutenait les insurgés sunnites irakiens. On sait bien que l’émirat de Bahreïn n’aurait jamais fait cette déclaration s’il n’avait pas l’aval de son grand frère et protecteur, l’Arabie saoudite.
- Une zone kurde au nord – qui devrait vivre en bonne entente avec la Turquie pour résister aux attaques des Islamistes. Elle devrait normalement bénéficier d’un fort soutien américain.

Les conséquences nous obligent à réécrire un script géopolitique pour le Moyen orient
On pensait que le limogeage du prince Bandar, un faucon, était le résultat d’un rapprochement entre Saoudiens et Américains. On avait même remarqué que certaines actions communes étaient en voie d’exécution pour soutenir des mouvements insurgés expurgés des éléments jihadistes proches d’al-Qaïda.
En Irak, force est de constater qu’Américains et Saoudiens ne sont, à nouveau, plus dans le même camp. On devrait donc entrer dans une nouvelle période de fort tangage dans de nombreux pays de la région.
Le chambardement s’est produit lorsqu’Américains et Iraniens ont annoncé s’être rencontrés en tête-à-tête à l’occasion des négociations de Genève sur le nucléaire iranien. Il semble que les Saoudiens aient très mal pris ces révélations.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l’enfer des espions)

12/06/2014

Les évènements d'Irak vont avoir des répercussions mondiales

La prise de vastes régions irakiennes par des islamistes est un évènement aux répercussions mondiales
L’avancée fulgurante des combattants islamistes de l’EIIL et de l’armée des tribus sunnites constitue un évènement nouveau d’une ampleur régionale considérable qui risque d’inspirer, non seulement des groupes islamistes locaux (je pense à la Libye, au Liban, l’Egypte, la Syrie, le Pakistan et la Jordanie) mais aussi à travers le monde, Europe et Etats-Unis plus particulièrement. Il est évident que cela redonnera du moral à certains groupes islamistes en raison de ce qu'ils considéreront sans nul doute comme un grand succès.

Le danger terroriste plus grand
Le danger terroriste vas s’accroître en raison de l’attrait que va représenter l’EIIL aux yeux de jeunes jihadistes étrangers, le fait qu’ils vont savoir désormais où aller pour s’entraîner avant de partir accomplir le jihad là où on leur demandera d’aller.

Exaspération du conflit sunnito-chiite
Il faut craindre une gigantesque explosion du conflit sunnito-chiite, non seulement en Irak mais dans toute la région du Moyen orient.

Nouri al-Maliki avait tout fait pour exacerber les Sunnites
On ne s’en était pas vraiment rendu compte, mais cela fait deux ans que Nouri al-Maliki, s’était mis à dos la population sunnite irakienne, même ceux qui étaient pourtant prêts à coopérer avec lui. Les accusations d’autoritarisme et les soupçons de vouloir marginaliser la population sunnite étaient reprises par toute la communauté sunnite. C’est pourquoi, les populations sunnites ne se sont pas opposées à la poussée des islamistes dans leur région. Plutôt la charia que vivre opprimé. Le fait que les dernières élections ont finalement maintenu Nouri al-Maliki au pouvoir n’a fait qu’exacerber la colère sunnite.

En Irak, l’EIIL a une assise populaire – pas en Syrie
Cette colère de la population sunnite d’Irak, le fait que l’armée des tribus se soit rangée aux côtés des Islamistes de l’EIIL, que l’armée de Naqchbandis, regroupant d’anciens officiers et soldats de l’armée de Saddam Hussein, ait fait de même, a finalement donné une assise populaire à l’EIIL en Irak, ce qui n’est plus le cas en Syrie en raison des dérapages sécuritaires et de son insistance à vouloir faire appliquer la Charia la plus stricte, en utilisant la plus grande brutalité. On va voir très rapidement si l’EIIL va commettre les mêmes fautes dans les régions conquises d’Irak.

Des questions sur la rapidité de la défaite militaire du régime
Il y a cependant des questions. Bien sûr on savait que l’armée irakienne, forte d’un million d’hommes, n’était pas bien formée dans son ensemble et pas très motivée. Mais il y avait cependant des unités d’élite qui avaient un compte à régler avec l’EIIL depuis les combats de Falloujah et de Ramadi et les nombreux attentats qui les avaient visés. Alors, on peut s’interroger sur la facilité avec laquelle les Islamistes se sont emparés de vastes régions sunnites sans avoir eu à livrer de grands combats. Cela nous rappelle que Nouri al-Maliki n’a jamais été un fervent défenseur de l’unité de l’Irak. Il n’a jamais été hostile, finalement, à ce que le pays soit divisé en zones contrôlées par des minorités. Kurdes au nord, Sunnites à l’ouest et chiites à Bagdad, à l’est et au sud. Ce serait machiavélique et extraordinairement dangereux, mais en livrant les zones sunnites aux Islamistes, Nouri al-Maliki n'a-t-il pas voulu discréditer l'ensemble de la population sunnite aux yeux du monde ? C'est tout au moins ce que certains analystes chuchotent à voix basse tant la défaite militaire a été rapide et surprenante.  

Revoyons les faits :

Mossoul a été trop facilement capturée par les Islamistes
Mossoul, qui compte deux millions d’habitants, est une ville pluriethnique avec une population arabe, assyrienne, chrétienne, Turcomane et kurde. Il y avait longtemps déjà que la ville était en proie à la violence. Attentats et attaques suicides s’étaient multipliées ces derniers temps.
Le mardi 10 juin, la ville est finalement tombée en quelques heures aux mains des Islamistes. La majorité des militaires en poste dans la ville n’ont opposé qu’une faible résistance. La plupart a pris la fuite, déserté ou même rejoint le camp adverse, probablement en raison de liens tribaux.
Des convois de troupes en fuite ont été pris en embuscade par les Islamistes sunnites et détruits. De nombreux corps de soldats irakiens jonchaient les rues de la ville.
En prenant Mossoul, les insurgés sunnites ont également fait main basse sur  260 véhicules blindés de différents types et des stocks importants d’armes et de munitions.
La chute de Mossoul est la pire défaite subie par l'armée irakienne dans son bras de fer avec les Islamistes depuis plus d'un an.

Un demi-million de réfugiés sur les routes
La prise de vastes régions par les Islamistes de l’EIIL a jeté sur les routes un demi-million de civils apeurés. Les routes menant vers le Kurdistan voisins sont encombrées de réfugiés fuyant les combats, sans aucun moyen de subsistance.

L’Etat irakien désemparé
Bien qu'il ait déclaré l'état d'urgence national, le Premier ministre Nouri al-Maliki n'a aucune illusion sur l'efficacité de son armée. C’est pourquoi il a appelé les citoyens a se dresser contre les Jihadistes et a promis de leur distribuer des armes. Mais pour l’instant son appel a reçu peu d’écho. Les civils chiites ne sont pas préparés pour affronter les féroces combattants de l’EIIL. Quant aux Sunnites des régions qui viennent de passer sous leur contrôle, ils ne sont pas mécontents d’être débarrassés de l’armée du régime.

L’EIIL et l’armée des tribus contrôlent de vastes régions du paysEtat islamique d'Irak et du Levant.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 L’EIIL et l’armée des tribus contrôlent désormais deux grandes villes :
- Mossoul et Falloujah (qu’ils ont conquise au début de l’année),
- Une partie de Ramadi,
- Tikrit (le fief de feu Saddam Hussein) située à 160km de Bagdad,
- Souleiman Bek ( 150 km au nord de Bagdad)
- Les provinces de l'Est voisines de l'Iran
- La province et une partie de la ville de Bakuba et l’offensive se poursuit.
Le gros des combats a lieu actuellement à l’entrée nord de Samarra, à 110 km au nord de Bagdad). Samarra abrite un mausolée chiite qui avait été la cible d'une attaque en février 2006, déclenchent un conflit entre sunnites et chiites qui avait fait des dizaines de milliers de morts de 2006 à 2008, au moment de l’occupation américaine. Il semble cette fois-ci que l’armée irakienne ait réussi à bloquer les Islamistes et les empêcher d’investir la ville.

Un Etat islamique d’Irak et du Levant indépendant au cœur du Moyen orient ?
L’EIIL va pouvoir fusionner les fronts irakiens et syriens et déplacer ses forces indifféremment de Syrie ou d’Irak au besoin des combats.
L’organisation jihadiste contrôle désormais les deux rives du Tigre et de l’Euphrate. Les eaux de ces fleuves sont partagées à la fois par l’Irak, la Turquie, la Syrie et l’Iran. Ils ont donc la possibilité théorique de contrôler leur débit.
La capture de Mossoul permet à Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EIIL de faire un pas vers la création d’un Etat islamique indépendant au cœur même du Moyen orient. Pour l’instant, aucune armée n’a réussi à endiguer sa progression.

L’Iran et le Hezbollah vont vouloir s’engager en Irak
L'Iran et le Hezbollah vont vouloir accourir au secours du pouvoir chiite d’Irak et s’engager sur un second front, après le front syrien. Téhéran pourrait rapidement envoyer des troupes en Irak pour éviter que Bagdad ne tombe aux mains des  islamistes, ce qui risquerait d’entraîner la Syrie dans le chaos. Le 11 juin, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a appelé son homologue irakien, Hoshyar Zebari, pour apporter le soutien de Téhéran "au gouvernement et peuple irakiens face au terrorisme". On va voir dans les prochains jours ce que signifiera concrètement ce soutien.
En attendant, l’EIIL poursuit ses attentats. Des responsables tribaux chiites ont été la cible d’un attentat suicide alors qu’ils étaient rassemblés sous une tente à Sadr City. On relèvera  quinze tués et 34 blessés.

Seuls les Etats-Unis et la Russie peuvent intervenir
Les Etats-Unis et la Russie devraient s’entendre pour intervenir rapidement. Ceci pour éviter que ce ne soit l’Iran et le Hezbollah qui se portent au secours du gouvernement irakien, ce qui ne ferait qu'aggraver le conflit sunnito-chiite. Après tout, les Etats-Unis ont une part de responsabilité dans le chaos irakien et la Russie a montré qu’elle restait intransigeante face à la menace islamiste. 

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

11/06/2014

Appel à l'aide de l'Armée Syrienne Libre

L’Armée Syrienne Libre (ASL) demande de l'aide contre les jihadistes dans l'Est syrien
Un groupe rebelle syrien soutenu par des pays occidentaux et arabes a réclamé mercredi 11 juin 2014 de l'aide face aux Islamistes de l’EIIL qui se sont emparés depuis hier de vastes régions dans le Nord de l’Irak, notamment la deuxième ville du pays.
"Le conseil militaire supérieur demande à tous les pays arabes amis et frères, notamment l'Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar, les Émirats arabes unis et la Jordanie d'apporter de l'aide aux brigades et bataillons sur le terrain dans la province de Deir Ez-zhor pour faire face à l’État islamique en Irak et au Levant" (EIIL), selon un communiqué de l'Armée syrienne libre (ASL).