05/07/2014

Les combattants de l’EI avancent vers la base aérienne militaire de Bagdad

Les combattants de l’Etat Islamique menacent la base aérienne d’al-Muthanna
Les combattants de l’Etat Islamique (EI) et ses alliés des tribus sunnites ont avancé en direction de la base aérienne militaire d'Al-Muthanna, qui fait partie de l'aéroport international de Bagdad, selon les derniers rapports des services en date du vendredi 4 Juillet. Cette base est située à 16 km à l'ouest du centre de Bagdad. Trois colonnes, de 1000 à 1500 combattants chacune, avançaient vers la base militaire en provenance du nord et de l'ouest à bord de Humvees et de véhicules de transport de troupes  blindés (APC) de fabrication américaine pris à l'armée irakienne.
Les stratèges militaires de l'Etat islamiste, dont beaucoup étaient des officiers de l'armée de Saddam Hussein, ne semblent pas considérer, pour l’instant, que la prise de la capitale, Bagdad, est prioritaire. Ce qui les intéresse, ce sont les bombardiers stationnés sur la base aérienne de Bagdad, dont certains viennent à peine d’être livrés par l'Iran et la Russie. L'Iran a envoyé quatre Su-25UBKMs et quatre Su-25KMs avec leurs équipages, et les Russes six Sukhoi Su-25 Frogfoots, avec leurs équipes d’entretien au sol.
L’aéroport militaire al-Muthanna est gardé par les forces spéciales irakiennes, mais ces forces ne semblent pas inquiéter les combattants de l’EI pour qui la prise de la base devrait être une simple formalité.
La prise de la base aérienne permettrait à la rébellion sunnite de contrôler l’espace aérien au-dessus de Bagdad. Elle leur fournirait également une base avancée pour bombarder la ville en support d'une entrée des Islamistes dans la banlieue sunnite de l'ouest de Baghad.

L’EI profite d’une erreur stratégique de l’Etat-major irakien
L’Etat major irakien  a fait l'erreur de retirer la 4e division de l'armée basée dans la ville chiite de Karbala pour la déployer à Samarra, à 125 km au nord de Bagdad. Samarra est une ville à majorité sunnite possédant des lieux saints de l'Islam chiite. le déplacement de la 4e division a laissé la voie libre aux colonnes islamistes pour s’approcher dangereusement de la base aérienne d’al-Muhanna, sans se voir opposer de sérieuse résistance.
 
L’évolution de la situation va sans doute contraindre les USA  à intervenir
L’évolution de la situation en Irak est très inquiétante et pourrait contraindre le président Barack Obama à accélérer l’engagement de la force aérienne américaine pour stopper l’avance jihadiste. La semaine écoulée a donné lieu à d’intenses discussions entre la Maison Blanche et le Pentagone. Le 3 Juillet, le général Martin Dempsey, président de l'US Joint Chiefs of Staff, a laissé ouverte la possibilité d'un élargissement du rôle des conseillers militaires américains en Irak. Les frappes aériennes sont l'une des options, a-t-il précisé.
L'administration Obama devrait normalement décider dans les prochaines heures une frappe aérienne américaine pour empêcher les islamistes de l’EI avant de s’emparer de la base aérienne d’al-Mouthanna.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

14:37 Publié dans Bagdad, Etat Islamique, Etats-Unis, Irak, Iran, Samarra | Lien permanent | Commentaires (0) | | | | |

29/06/2014

Les forces en présence en Irak

Les Kurdes
Avec près de 100 000 Peshmergas très motivés et bien armés, le Kurdistan  a la capacité militaire de conserver Kirkouk. Il serait étonnant que les Islamistes sunnites de l’EIIL osent les affronter. Les récentes conquêtes territoriales des Kurdes ont multiplié les richesses pétrolières par 3 et les clients devraient être nombreux à accourir pour acquérir le précieux combustible. Un pipeline qui débouche au port turc de Ceyhan est facilement utilisable par le Kurdistan pour transporter l’or noir jusqu’à la Méditerranée. C’est d’ailleurs par ce port que du pétrole kurde est déjà arrivé à Ashqelon.

Les Islamistes de l'EIIL
L’EIIL dispose en Irak d’une force d’un peu moins de 15 000 combattants. Mais ceux-ci sont galvanisés, parfaitement aguerris, bien armés grâce à la prise de stocks considérables d’armes et de munitions pris à l’armée nationale. Ils sont en plus prêts à mourir pour leur cause.
L’EIIL utilise une autre arme en mettant en ligne, jour après jour, des vidés montrant leurs ennemis être décapités, crucifiés ou liquidés d’autres façons tout aussi effrayantes. Le but recherché est de faire peur à leurs adversaires.
L’EIIL a connu un fulgurant succès en Irak parce que les tribus sunnites, exaspérées par la politique anti-sunnite du régime de Nouri al-Maliki, se sont ralliées à l’organisation extrémiste sunnite. Les populations des provinces sunnites ne supportent plus leur marginalisation par le pouvoir irakien accaparé par les Chiites. Combien de membres des tribus coopèrent actuellement avec l’EIIL ? C’est l’inconnu.
Mais la force de l’EIIL est également sa faiblesse car, d’une part, les tribus sunnites ne sont pas disposées à passer sous l’autorité d’Abou Baker al-Bagdadi, le chef de l’EIIL et d’autre part, dès que les insurgés sunnites sortiront du triangle sunnite en Irak, ils n’auront plus de partisans et devront faire face à une opposition farouche.
Même les tribus sunnites qui avaient été ralliées par le général Petraeus grâce à une meilleure compréhension du fonctionnement du pouvoir tribal, et aussi grâce aux aides financières américaines, ont finalement abandonné le pouvoir central de Bagdad quand celui-ci s’est mis à favoriser la majorité shiite au détriment des sunnites, jouant sur les sectes et les tribus, en favorisant certaines d'entre elles au détriment d'autres. Le résultat de cette politique est que progressivement le désordre et l'anarchie se sont réinstallés dans le pays, ce qui a profité aux  groupes extrémistes, qu’ils soient liés à al-Qaïda ou non.

L’armée irakienne
La question est : l’armée irakienne trouvera-t-elle les ressources nécessaires pour se relever de la débâcle ? 5 divisions de l'armée sur 14 et 60 bataillons sur 243 sont aujourd'hui hors de combat, avec leur armement perdu. Plusieurs milliers de soldats ont déserté; et plus d'un millier, sinon plus, ont été tués. Le gouvernement n'a pas encore publié le chiffre des pertes mais on estime à 90 000 le nombre de soldats ayant été tués ou ayant tout simplement déserté. 
La faute en incombe encore une fois à la politique pro-chiite des Américains et du gouvernement de Nouri al-Maliki. Les Américains sont arrivés en Irak en se trompant de conflit. Ils croyaient qu’il suffisait d’écarter des centres de pouvoir tous ceux qui avaient appartenu au parti Baath, comme autrefois ils avaient écarté les Nazis de l’Allemagne en 1945. Mais l’Irak n’était pas l’Allemagne et en écartant tous ceux qui, de près ou de loin, avaient eu des relations avec le régime de Saddam Hussein, ils ont décapité l’armée de ses cadres compétents. Le 1er ministre, Nouri al Maliki, a poursuivi cette politique, remplaçant les  officiers par des hommes corrompus liés au pouvoir. D'où la rapide débandade des troupes de l'armée régulière.

L’armée irakienne se ressaisit
Depuis, l’armée semble s’être ressaisie. La première étape a été de protéger Bagdad menacé par les déclarations des chefs de l’EIIL. 60 000 soldats irakiens sont disposés autour de la capitale irakienne pour en interdire les accès.
Depuis le 27 juin, elle a même repris l’offensive pour tenter de récupérer Tikrit, une ville symbole, Tikrit étant la ville natale de Saddam Hussein. Mais pour l’instant, la situation reste confuse, l’armée annonçant avoir réussi à en reprendre le contrôle tandis que des habitants sur place affirment que l’EIIL et ses alliés des tribus sunnites, de l’armée des Naqshbandis (anciens soldats de Saddam Hussein) et d’Ansar al-Islam, une organisation islamiste alliée à al-Qaïda, sont toujours présents sur place.

Les milices chiites
Les deux principales formations chiites sont Asaib Ahl al-Haq et Kataeb Hezbollah, deux groupes luttant autrefois contre l'armée américaine et parrainés par les Iraniens.
Les Kataeb Hezbollah comprennent plusieurs Katibas :
- Katibat Zaïd bin Ali
- Katibat Karbala
- Katibat Abou Fadel al-Abbas (qui a combattu en Syrie avant de rentrer précipitamment en Irak pour défendre Bagdad et les lieux saints chiites)

Les milices chiites sous les ordres du premier ministre Nouri al-Maliki
Toutes ces milices chiites se battent aujourd’hui aux côtés de l’armée irakienne. Les deux principales milices chiites citées plus haut, avec d’autres organisations plus petites, avaient été rattachées dès le mois d’avril 2014 au bureau militaire du Premier ministre sous le nom de « Fils de l'Irak », un nom anciennement associé aux sunnites qui ont combattu Al-Qaïda. Maliki se plaignait, en effet, depuis un an, de l’inefficacité de l’armée irakienne dans sa lutte contre les insurgés sunnites. 
Les Fils de l’Irak ont participé à plusieurs opérations à la périphérie de Bagdad, notamment à Abou Ghraib, ainsi qu’à Diyala.

Les milices chiites protègent et contrôlent Bagdad
Les forces paramilitaires chiites aident actuellement l'armée à empêcher les combattants de l’EIIL de pénétrer à Bagdad. Des combats entre ces milices chiites et des insurgés sunnites ont même eu lieu, ces derniers jours dans une zone agricole appelée Ibrahim Bin Ali, située à moins de 25km de Bagdad. Cette zone possède une importance stratégique car si l’EIIL réussissait à s’en emparer, elle aurait un pied dans des secteurs chiites de la capitale.
Mais si l’EIIL inspire la peur à ses ennemis, il en est de même des milices chiites qui patrouillent et tiennent des barrages dans la capitale. Beaucoup de civils irakiens de confession sunnite qui n’ont rien à voir avec l’insurrection redoutent de tomber sur l’un de ces barrages.

Moqtada Sadr crée « les brigades de la paix »
Une autre milice est en cours de création. Il s’agit des « brigades de la paix » du leader chiite Moqtada as-Sadr. Son « armée du Mahdi » avait croisé le fer, autrefois, avec l’armée américaine puis l’armée irakienne avant d’être dissoute par le jeune leader chiite. Elle est aujourd’hui en cours de reconstitution.

40 000 chiites se sont enrôlés dans les différentes milices chiites à ce jour
Ces milices sont en cours de renforcement depuis les appels à la mobilisation des différents leaders chiites et on estime que 40 000 Chiites ont déjà répondu à l’appel aux armes. Il est évident que cette réponse massive de la communauté chiite laisse peu de place à un quelconque espoir (si ténu soit-il) de réconciliation nationale.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

 

28/06/2014

Les Etats-Unis ne semblent plus rien contrôler au Moyen Orient

John Kerry en Arabie Saoudite
Après avoir promis d’aider le pouvoir en place à Bagdad, l’administration américaine a finalement compris que cela revenait à protéger le régime de Nouri al-Maliki, c’est-à-dire à se ranger du côté du régime des Mollahs de Téhéran et donc du Hezbollah, une milice qu’elle a inscrite sur la liste des organisations terroristes. Une position difficile à expliquer auprès des nombreux alliés régionaux des Etats-Unis, que ce soit Israël, les Kurdes ou même les monarchies du Golfe.
C’est sans doute pour expliquer la position de Washington que John Kerry était, le 27 juin 2014 à Riyad. Mais il n’est pas sûr qu’il soit reçu en « ami ». Les Saoudiens n’ont pas du tout apprécié les relations de« flirt » entre Washington et Téhéran, sous prétexte de mettre un terme au programme nucléaire iranien.

Les Saoudiens ont pris l’initiative de faire « exploser » l’Irak
Les Saoudiens ont fourni aux tribus sunnites une grande quantité d’armes. Celles-ci, exaspérées par la politique anti-sunnite du premier ministre Nouri al-Maliki, se sont alors alliées avec l’EIIL pour lancer une grande offensive contre l’armée irakienne et le gouvernement de Bagdad et « libérer » les régions sunnites.

Les Saoudiens ont livré des armes
Les Saoudiens ont fourni des armes par avion et par voie terrestre. Les convois d’armes qui traversaient la frontière irako-saoudienne bénéficiaient d’une couverture de l’armée de l’air saoudienne et même jordanienne (selon des informations israéliennes). Il est surprenant que l’administration Obama ait été la seule à ne pas être au courant ! 
Les armes étaient transportées jusqu’à la région d’al-Qaïm. Al-Qaïm est une localité frontalière avec la Syrie, aux mains des tribus sunnites alliées pour la circonstance aux Islamistes de l’EIIL.
Maîtres de la région, les combattants sunnites ont alors entrepris de rénover la base aérienne H-2, autrefois l’une des principales bases aériennes de Saddam Hussein. Cette base est située à  350 kilomètres à l'ouest de Bagdad et dispose de deux longues pistes et des hangars pouvant abriter des avions de combat et des hélicoptères.
Selon des sources de renseignement israéliennes, des avions cargos civils ne portant aucune marque d’identification auraient atterri à cette base, le mardi 24 juin pour livrer de grandes quantités d’armes et de munitions. Les avions provenaient d'Arabie saoudite.
C’est la raison pour laquelle des bombardiers syriens seraient intervenus en Irak pour bombarder les pistes réparées de H-2 et faire stopper les livraisons en provenance d’Arabie saoudite. 57 personnes auraient été tuées et 120 blessées au cours du bombardement selon des renseignements américains.

Le bombardement de H-2 confirme l’implication des Saoudiens et des Iraniens dans la guerre en Irak
Le bombardement de H-2 par l’aviation syrienne prouve qu’il y a eu un échange d’informations et une coordination opérationnelle entre les centres de commandement iranien, irakien et syrien.
Elle prouve aussi que l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Egypte sont à la manœuvre en Irak pour donner la victoire aux Sunnites irakiens.

Que vient faire l’Egypte dans cette affaire ?
On vient d'annoncer qu’un commando expéditionnaire égyptien s’était envolé pour l’Arabie saoudite sous le prétexte de renforcer les défenses frontalières du royaume.  Renforcer contre qui ? On affirme à Riyad, juste avant la visite de John Kerry, que c’est parce qu’on craint l’arrivée de l’EIIL aux frontières saoudiennes. Comme si les Islamistes de l’EIIL, qui marchent main dans la main avec les tribus sunnites pro-saoudiennes, pouvaient menacer le royaume ! Non ! Les renforts égyptiens sont un acte d’allégeance du Caire à Riyad pour remercier les Saoudiens de les avoir soutenus lors du coup de force du général al-Sissi contre les Frères Musulmans. Et aussi parce qu’ainsi les Egyptiens affichent clairement leur camp, celui de Riyad contre Téhéran.

John Kerry en pleine patauge
Alors John Kerry se rend à Riyad pour convaincre les Saoudiens d’aider les Américains à combattre les Jihadistes en Syrie comme en Irak alors que ces mêmes Saoudiens sont précisément en train d’armer ces mêmes Jihadistes. Il n’aura pas obtenu grand-chose à Riyad si ce n’est une déclaration d’un chef de la coalition de l'opposition nationale syrienne, Ahmad al-Jarba, selon laquelle les combattants de l’Armée Syrienne Libre seraient prêts à combattre les Jihadistes de l’EIIL en Irak. J’espère que John Kerry n’aura pas pris cette déclaration au sérieux ! En fait, John Kerry a deux objectifs : signer un accord sur le nucléaire iranien et combattre les jihadistes où qu'ils soient. La survie du régime de Bachar el-Assad ou de celui de Nouri al-Maliki est le second de ses soucis. Ce n'est évidemment pas l'opinion de ses interlocuteurs saoudiens.

Le prince Bandar Ben Sultan serait de retour aux affaires
Et précisément, on parle d’un retour aux affaires de Bandar Sultan, l’ancien patron des services de renseignement limogé au début de 2014 pour plaire à Barak Obama. Le président américain lui avait reproché d’avoir aidé les groupes jihadistes syriens dans le but d’abattre coûte que coûte le régime de Bachar el-Assad. Il serait à nouveau chargé de suivre l’affaire irakienne.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)