15/08/2014

15 Août : Nouvelle des guerres du Moyen Orient

Le front syrien : Un éternel recommencement

Confusion en Syrie
Les rebelles ont perdu du terrain à Alep cédant sous la pression des Jihadistes de l’Etat Islamique tandis qu’ils poursuivaient leur avance dans la région d’Hama. Par contre, les rebelles subissaient un grave revers à Mleiha, à quelques kilomètres à l’est de Damas, cette localité étant tombée aux mains des soldats d’Assad.

Hama
L'avance la plus remarquable des insurgés a eu lieu dans les environs de l'aéroport militaire de Hama où ils ont pris le village d'al-Sheyha et occupé plusieurs positions du régime à Arzeh et Tal al-Sheyha, s’approchant de 2 à 3 kilomètres de la base militaire.
Les insurgés soumettaient l'aéroport à un intense bombardement. Rappelons que cet aéroport militaire est le principal centre de  production de barils d’explosifs et c’est également là que sont stockés les missiles Grad d’où ils sont dispatchés aux forces d’Assad dans l’ensemble de la Syrie. 
Cette vidéo montre les rebelles à l’assaut de l’aéroport militaire de Hama :
https://www.youtube.com/watch?v=XFjvA-YIXps&feature=p...
L’armée d’Assad riposte en bombardant les zones tenues par les rebelles à l’aide de barils d’explosifs. Cette vidéo montre le bombardement aérien à l’aide de barils d’explosifs de la route du barrage dans la région de Hama :
https://www.youtube.com/watch?v=zQkzs59lT6s&list=UUni...
Cette vidéo, prise juste après un violent bombardement du quartier d’al-Latamné dans la ville de Hama, montre la population à la recherche des victimes :
https://www.youtube.com/watch?v=J9SOADwwrPU&list=UUni...

L’armée d’Assad s’affaiblit
Un signe que l’armée encore fidèle à Bachar el-Assad s’affaiblit à mesure des combats qu’elle doit livrer un peu partout,  est fourni par le fait que les effectifs qui luttent contre les insurgés sont de plus en plus composés de milices plutôt que de troupes régulières. L'opposition a également affirmé qu'elle avait capturé deux soldats iraniens parmi les défenseurs jeudi 14 août.
 
Morek sur la route Hama-Alep
Plus au nord, toujours dans la province de Hama, les insurgés continuent à infliger des pertes aux troupes de Bachar el-Assad qui ont tenté de prendre Morek, une localité stratégique située sur l'autoroute entre Hama et Alep. Jeudi 14 août, ils ont détruit un véhicule blindé BMP et tué la plupart de ses occupants.
 
Frontière libanaise - Qalamoun
Dans le sud-ouest, à la frontière libanaise, les insurgés ont pris deux positions du régime dans la région de Qalamoun entre Al-Dmeir et al-Rehaibeh. Les forces syriennes ont subi de lourdes pertes, de même que les combattants du Hezbollah qui tentaient d'entrer dans le Qalamoun à partir du secteur libanais d'al-Nahleh .
L'opposition a également attaqué les milices et les membres du Hezbollah al-Jrayjir.
Au début de la semaine, les insurgés ont investi deux points de contrôle et quatre casernes à Ras al-Maraa
Voir vidéo ci-dessous :
https://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&...
Cette vidéo montre les rebelles prenant le contrôle des dépôts d’armes et de munitions d’Abou Sanad et al-Masani dans le Qalamoun :
https://www.youtube.com/watch?v=XBjgFaWsLes&list=UUni...

Les Jihadistes de l’Etat Islamique poursuivent leur progression dans la province d’Alep
Les nouvelles continuent d’être très mauvaises pour les rebelles « libéraux » dans la province d’Alep. Les Jihadistes de l’Etat Islamique ont réussi à occuper huit villes et villages près de la frontière turque dont la localité de Baghaydin. Les Jihadistes poursuivent leur progression vers la ville frontalière d’Azaz et de Marea. Les affrontements ont tué au moins 40 combattants des groupes rebelles, ainsi que 12 Jihadistes de l’EI. Marea est un bastion du Front islamique, une coalition de groupes islamistes soutenus par l’Arabie saoudite et luttant contre les Jihadistes de l’EI. Azaz se trouve à côté d'un passage frontière avec la Turquie, ce qui serait un atout précieux pour les Jihadistes de l’EI qui cherchent à développer son "califat" sur le territoire qu'il occupe en Syrie et en Irak.
Les Jihadistes récupèrent ainsi le territoire qu'ils avaient perdu en Syrie en janvier 2014, chassés alors par les rebelles du Front Islamique et le Front al-Nosra (al-Qaïda en Syrie). La bataille est assez inégale car les Jihadistes de l’Etat Islamique surpassent leurs adversaires grâce au matériel pris à l’armée irakienne lors de son offensive de juin 2014.
L'opposition soutenue vaguement par l'Occident dans le nord de la Syrie est dans une très fâcheuse position et risque tout simplement l’anéantissement au profit des Jihadistes de l’Etat Islamique. En effet, si les Jihadistes de l’EI réussissent à s’emparer d’Azaz et de Morea, ils couperaient les lignes d’approvisionnement rebelles en Syrie. Il serait alors facile aux Jihadistes d’attaquer les zones tenues par les rebelles « libéraux » dans la ville d’Alep. 
Les pays occidentaux seraient alors confrontés à un problème au moins aussi grave que celui qu’ils connaissent en Irak avec l’arrivée en Turquie de centaines de milliers de réfugiés.

Alep
Dix personnes ont été tuées par des barils d’explosifs lancés d’hélicoptères de l’armée d’Assad. Les attaques visaient le quartier de Bab al-Nairab dans la vieille ville et le quartier Salahin au sud de la ville.

Damas
Les chars du régime bombardent le quartier de Qaddoum à Damas :
https://www.youtube.com/watch?v=WQjKPgy3Mkw&feature=p...

Mleiha – Banlieue de Damas
Les rebelles avaient annoncé qu’ils avaient rompu le siège de la ville de Mleiha. Leur victoire aura été de courte durée. L'armée syrienne a annoncé, jeudi 14 août, avoir pris le contrôle de la ville. Mleiha est une position stratégique car elle est la «passerelle» vers la Ghouta orientale, une zone où sont retranchés les insurgés du Front Islamique depuis près de deux ans. 
La victoire a été obtenue grâce à des «opérations spéciales décisives au cours desquelles l'armée a éliminé un grand nombre de rebelles retranchés dans la ville.
Vidéo de la Télévision de l’Etat, Sana :
https://www.youtube.com/watch?v=wTchalrsMaA&feature=p...
Cependant, l'insurrection a démenti l’annonce de la prise de la ville par les soldats d’Assad. Elle affirme que ses combattants se sont retirés de certaines positions dans la partie nord de la localité pour gagner des lignes défensives. Elle affirme que la preuve de ses affirmations est fournie par le fait que les forces d’Assad poursuivent leurs bombardements de la ville.
Cette vidéo montre le bombardement aérien de la localité rebelle de Hammouriya dans la région de Damas (Rif Damas) ;:
https://www.youtube.com/watch?list=UUnigacRk8PMRKK47soehL...

Deraa – à la frontière jordanienne
Les combats et les bombardements sont permanents.
Cette vidéo montre le bombardement à l’aide de barils d’explosifs du quartier d’Ankhel :
https://www.youtube.com/watch?v=bUIOab23U5Q&feature=p...
Par ailleurs, on a appris qu’au moins 14 personnes ont été tuées vendredi 15 août quand une voiture piégée a explosé devant une mosquée dans la localité de Namar, contrôlée par les rebelles. Namar se trouve dans la province de Daraa du sud de la Syrie.

Front irakien - Les atrocités se succèdent

Jalawla
Après avoir capturé lundi 11 août la ville de Jalawla, une ville située à 130km de Bagdad revendiquée à la fois par le Kurdistan et le gouvernement central de Bagdad, les jihadistes de l’Etat Islamique ont  détruit une "husseiniyah" (mosquée chiite)chiite et exécuter le muezzin devant la mosquée.
Dans la localité de Sayed Ahmad, au nord de Jalawla, les jihadistes ont également exécuté six policiers.

Mossoul
« À Mossoul, 700 femmes yazidies ont été vendues sur la place publique à 150 dollars pièce... »
Un Irakien réfugié à Paris, Nabil Younan, a témoigné des atrocités commises par les Jihadistes de l’Etat Islamique devant des journalistes français et étrangers, à l’initiative du Chredo (Coordination des chrétiens d'Orient en danger). Patrick Karam, conseiller général et président du Chredo, a réussi à mobiliser  plus de 120 élus de l'Assemblée nationale et du Sénat pour écouter les témoignages de victimes et de survivants des massacres commis tout récemment en Irak par l'État islamique (EI). La réunion a eu lieu le jeudi 14 août dans une salle de la mairie du 16e arrondissement.
Nabil Younan, a affirmé qu'entre autres barbaries, les terroristes de l'EI ont vendu aux enchères sur une place publique de Mossoul, il y a seulement trois jours, 700 femmes yazidies au prix moyen de 150 dollars par esclave. « Cela s’est passe au vu et au su de la communauté internationale », a-t-il dit, avant de lancer un appel poignant au monde entier pour qu'une intervention immédiate empêche de tels actes de se poursuivre.
D'autres témoignages ont été entendus, notamment celui du R.P. Amir Geagea, supérieur dominicain à Bagdad, et celui du père dominicain Anis Hanna, joints par téléphone et interrogés en duplex par l'assistance. Ils ont raconté que des barrages avaient été établis par l'EI aux sorties de Mossoul afin de dépouiller les chrétiens.

Et on reparle du retrait curieux des Peshmergas cessant soudainement de protéger les localités chrétiennes et yazidies
Un intervenant a également abordé la question de l'abandon par les peshmergas kurdes de leurs positions dans des villages chrétiens de Ninive. « C'était comme s'ils invitaient les tueurs de l'EI à occuper nos villages », a-t-il déclaré. Il s’est alors interrogé sur l'utilité d'un envoi d'armes françaises aux Kurdes. À ce propos, un des intervenants du Chredo a rappelé que cet abandon des peshmergas est intervenu presque au lendemain de l'entretien téléphonique entre les présidents français François Hollande et kurde Massoud Barzani, le premier promettant des armes françaises au second, en même temps qu'une aide humanitaire aux déplacés yazidis.

Jean René Belliard (Auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

 

 

 

07/08/2014

De curieux évènement au Liban

Les jihadistes enhardis par leur succès en Irak
On savait que les succès des jihadistes de l’Etat islamique en Irak et en Syrie allaient galvaniser leurs frères se battant à la frontière entre le Liban et la Syrie. Depuis quelque temps déjà, on avait constaté que des éléments de l’Etat Islamique (Daesh) avaient rejoint la région montagneuse du Qalamoun, à la frontière libanaise, pour se battre aux côtés des jihadistes du Front al-Nosra avec lesquels ils sont à couteaux tirés dans toutes les autres régions de Syrie. Ceci explique, d’ailleurs, la raison pour laquelle, depuis quelques semaines, les forces d’Assad et le Hezbollah essuyaient revers sur revers au prix d’importantes pertes humaines. On avait constaté ces faits sans en tirer une quelconque analyse.

L’objectif des jihadistes de l’Etat Islamique : créer un émirat islamique au Liban
Les Jihadistes de l’Etat Islamique auraient reçu pour mission du calife Ibrahim (Abou Baker al-Baghdadi) de créer un « émirat du Liban » qui devrait couvrir Ersal, Baalbeck, la Békaa-Ouest, le Akkar, Tripoli et éventuellement s'étendre du côté de l'Iqlim el-Kharroub. Le leader druze, Walid Joumblatt, devait avoir eu vent de ce projet et c’est sans doute la raison pour laquelle il avait lancé, il y a peu, un véritable cri d’alarme.
Si ce scénario se révèle exact, cela signifierait que la soudaine attaque des jihadistes à Ersal ne serait pas une simple réaction à l’arrestation d’un chef islamiste, mais bien l’exécution d’un vaste plan. Ce plan s’inscrirait dans l’ensemble des développements qui ont lieu actuellement en Syrie et en Irak. C’est aussi la raison pour laquelle les incidents se sont étendus très rapidement à la ville de Tripoli au Nord Liban.

Le Hezbollah pourrait avoir « piégé » l’armée
Les doutes à ce sujet sont fondés sur les mystères de l’arrestation d’un chef jihadiste, Imad Ahmad Jomaa, à un barrage de l’armée alors qu’il transportait vers un hôpital de la ville libanaise d’Ersal un membre de son groupe armé, blessé au cours de combats dans le Qalamoun syrien. Visiblement, les militaires qui ont arrêté Jomaa ne connaissaient rien de l’importance de leur prisonnier. C’est la raison pour laquelle ils ont été surpris par l’ampleur de l’attaque de représailles jihadiste.
Alors comment ont-ils pu arrêter cet homme puisqu’ils ne le connaissaient pas et que celui-ci circulait avec de faux papiers ? Tout simplement parce qu’ils ont reçu une "information" des services de renseignement du Hezbollah.
Le parti chiite avait tout à gagner à provoquer un affrontement entre l’armée libanaise et les Jihadistes. Cela mettait de facto les soldats libanais de leur côté dans la bataille qui oppose la milice chiite libanaise aux Jihadistes dans le Qalamoun.
Et surtout, cela lui permettait de reprendre pied dans un secteur qui échappait totalement à son contrôle, le jurd de Ersal, un secteur d’une importance stratégique primordiale pour parvenir à chasser définitivement les rebelles syriens du Qalamoun.

Ce n’est pas la première fois que le parti chiite « piège » l’armée libanaise
Ce n'est pas la première fois que le Hezbollah « piège » l'armée en la mettant dans une situation où elle se retrouve sans le vouloir du côté de la milice chiite. Dernièrement, il y a eu les affrontements à Abra (banlieue de Saïda) entre les soldats et les Islamistes de Cheikh Assir qui réclamaient simplement l’évacuation des combattants du Hezbollah des positions qu’ils occupaient à côté de la place-forte des Islamistes. Il y avait eu également un bref et meurtrier incident entre l’armée libanaise et les soldats de Tsahal au moment même où Hassan Nasrallah devait s’adresser au peuple libanais pour le convaincre des bienfaits de l’union « peuple-armée-résistance ». Les combats entre l'armée libanaise, appuyée par le Hezbollah et l'armée israélienne valaient mieux qu'un discours !

Le parti chiite piège les musulmans libéraux
En provoquant une véritable guerre entre l’armée et les Jihadistes sunnites, c’est toute la communauté sunnite qui se retrouvait du côté des ennemis de l’armée. Aujourd'hui, après ce qui s'est passé à Ersal, tous les Libanais sont appelés à afficher leur soutien à l’institution militaire…et par voie de conséquences au Hezbollah autoproclamé « la résistance ».

Même la communauté internationale se retrouve piégée
L’Arabie saoudite et la France avaient promis des armes à destination de l’armée libanaise. Elles n’ont pas encore été livrées uniquement parce que certains « intermédiaires » veulent des assurances sur le paiement de leur commission. Mais en livrant ces armes à l’armée libanaise, on se retrouverait automatiquement du côté du Hezbollah chiite et de Bachar el-Assad contre les Jihadistes syro-libanais. Difficile de reconnaître ses amis et ses ennemis entre Jihadistes et Hezbollahis. Sans compter qu’Israël va très certainement rappeler à ses « amis français» qu’ils sont en train de rompre des accords bilatéraux.

Un nouveau drame pour les réfugiés syriens
Un grand nombre de civils et de combattants syriens avaient trouvé refuge dans des camps de réfugiés installés à Ersal après les succès militaires du Hezbollah et des soldats d’Assad dans le Qalamoun. On estime le nombre des réfugiés entre 120.000 et 140.000 alors que la population de la ville ne comptait que de 30 à 40.000 habitants. Un poids énorme pour les autorités d’Ersal. Mais aussi un risque important pour le Hezbollah qui savait qu’un grand nombre de combattants parmi les réfugiés n’avaient qu’une idée en tête : en découdre avec les miliciens chiites.
Il suffisait d'une étincelle pour allumer le feu et c’est le Hezbollah qui semble l’avoir allumée en provoquant l’arrestation de ce chef jihadiste par l’armée libanaise.

Mon ami Nabil Halabi légèrement blessé
Mon ami Nabil Halabi, directeur de l’Institut libanais pour la démocratie et les droits de l’homme, était précisément à Ersal avec des dignitaires sunnites pour tenter de trouver une solution au conflit et s’assurer que les civils syriens, réfugiés à Ersal, et qui n’ont rien à voir avec les évènements, ne seraient pas maltraités. Il semble que 200 d’entre eux aient perdu la vie au cours des combats.  
https://www.youtube.com/watch?v=i-K_hOaigT4&feature=p...

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l’enfer des espions

04/08/2014

Que se passe-t-il à la frontière libano-syrienne de la Bekaa ?

La bataille de Qalamoun une caisse de résonnance de l’évolution de la rivalité entre Arabie saoudite et Iran
La bataille de Qalamoun, dans le rif de Damas, et à la frontière libanaise, notamment du côté de Ersal, continue de faire rage malgré la victoire proclamée par l’armée d’Assad et le Hezbollah. Ils avaient cru qu’en prenant les villes et villages de la région, ils en avaient fini avec l’Armée Syrienne Libre et le Front al-Nosra (al-Qaïda en Syrie). Les évènements ont démenti cet optimiste. La bataille fait rage et les pertes sont lourdes des deux côtés. Le Qalamoun est le seul secteur de Syrie où Armée Syrienne Libre, les Jihadistes du Front al-Nosra et ceux de l’Etat Islamique luttent côte à côte.

Le jurd d’Ersal, une base arrière des rebelles syriens
Les rebelles utilisent, depuis des mois, le jurd autour de la localité libanaise d’Ersal comme base arrière. Cette région a de tous temps été un lieu de contrebande en tout genre entre la Syrie et le Liban et de planque pour les hors-la-loi libanais ou syriens.

Hassan Nasrallah a une lourde responsabilité en engageant le Hezbollah dans le conflit syrien
La situation s’est envenimée lorsque le Hezbollah a été engagé dans le conflit syrien, aidant l’armée de Bachar el-Assad à combattre les rebelles. Il obéissait, en cela, à un ordre de Téhéran, soucieux de conserver « l’arc chiite » dans son intégralité. « L’arc chiite » est une expression utilisée pour la première fois par le monarque jordanien pour désigner la continuité de la présence chiite allant de Téhéran à la frontière israélo-libanaise en passant par l’Irak et la Syrie. En s’engageant aux côtés de la communauté alaouite qui exerce de facto le pouvoir en Syrie, quand bien même les représentants d’autres communautés y participeraient, le Hezbollah a clairement pris le risque de provoquer une déflagration au Liban. La communauté sunnite du Liban et de Syrie a bien compris que le Hezbollah exécutait un plan régional sur une base confessionnelle. Et ce ne sont pas les déclarations du contraire par les leaders de la milice chiite qui vont la convaincre qu'elle se trompe.

Les autorités libanaises sont effrayées par les risques sécuritaires
La classe politique libanaise, dans son ensemble, est effrayée par les risques d’explosion au Liban et fait tout pour rejeter sur des agents extérieurs au Liban les incidents sécuritaires qui frappent régulièrement le pays. Les leaders modérés de la communauté sunnite, en commençant par Saad Hariri, tout en condamnant l’engagement du Hezbollah aux côtés des troupes d’Assad, appellent au calme et au respect des institutions. Mais parlons-en justement de ces institutions quand une partie de la classe politique, celle qui est engagée dans la défense de Bachar el-Assad et de l’Iran, maintient le pays dans le chaos institutionnel au lieu de se dépêcher de mettre le pays à l’abri du danger en se dépêchant d'élire un nouveau président et de donner au gouvernement les moyens d’agir au lieu de se battre pour des prérogatives insignifiantes au regard du danger.

L’armée libanaise – l’armée de tous les dangers
Tant que le pays reste attaché à la cohésion nationale et protège ses institutions, l’armée sera le bras armé de l’indépendance libanaise et recevra l’aide des pays occidentaux. Mais si la classe politique et le peuple se divisent, l’armée, dont la composition est peu ou prou identique à la nation libanaise, volera en éclats. On a déjà connu ce cas au cours de la guerre (que j’hésite à appeler civile) lorsque l’armée libanaise s’est divisée en Armée du Liban Arabe (ALA) alliée de l’OLP,  l’Armée du Sud Liban (alliée d’Israël) et d’autres unités rejoignant un camp ou un autre.
La première intervention de l’armée libanaise à la fin du mois de juin 2013 n’a pas été un succès sur le plan politique, même si les Islamistes partisans de Cheikh Assir ont été rapidement défaits. Le problème est que l’armée est clairement apparue comme intervenant pour le compte et aux côtés des miliciens du Hezbollah. Pourquoi dans ce cas désarmer les miliciens sunnites et laisser les miliciens du Hezbollah se pavaner avec leurs armes et leurs uniformes à l’intérieur du pays et s’affubler du nom de « Résistance » ? C’est naturellement la question que se posait la rue sunnite qui n’avait pas particulièrement de sympathie pour ce Cheikh extrémiste mais qui voyait bien qu’il y avait deux poids deux mesures.

Union nationale derrière l’armée – En est-on si sûr ?
Les politiciens libanais jurent leurs grands dieux qu’ils sont tous derrière l’armée libanaise. Mais en coulisse on regrette une nouvelle fois que l’opération militaire menée dans le jurd d’Ersal serve à prêter main forte au Hezbollah en difficulté dans le Qalamoun. 
L’armée dit vouloir fermer les frontières aux rebelles syriens et aux Jihadistes pour protéger le Liban, mais on voit bien que la frontière n’est pas fermée pour tout le monde et que le Hezbollah continue d’acheminer armes et bagages à ses unités déployées de l’autre côté de la frontière. La tension qui monte à Tripoli et dans d’autres régions du Liban est la preuve que la fameuse « union sacrée » n’est pas aussi réelle qu’on veut bien le dire.

Ersal et le problème des « réfugiés » syriens
Ersal en quelques chiffres, c’est une localité sunnite de 30 000 habitants dans une région où villages sunnites et chiites se côtoient. Les villages chiites sont des places fortes du Hezbollah et les localités sunnites ont généralement pris fait et cause pour la rébellion syrienne. A Ersal se trouvent près de 120.000 réfugiés syriens. Il y a parmi eux beaucoup de rebelles et de jeunes désoeuvrés qui rêvent d’en découdre avec le Hezbollah et l’armée d’Assad car la plupart ont fui la Syrie après l’intervention du Hezbollah.

5000 éléments armés à Ersal et dans le jurd aux alentours
Aucune information officielle n'a été fournie sur le nombre de rebelles présents à Ersal. Samir Mokbel, vice-premier ministre et ministre de la défense affirme que leur nombre « ne dépasse pas les 2 500 dans toute la zone d'Ersal, y compris le jurd ». Des sources militaires prétendent, elles, qu’il y aurait 5 000 combattants.
Pour le commandant en chef de l'armée, Jean Kahwagi, « ces éléments armés sont étrangers au Liban et relèvent des différentes formes actuelles de « takfirisme ». Ces éléments sont de diverses nationalités et se trouvaient en dehors des frontières. Ils sont arrivés au Liban après une coordination avec des individus implantés à l'intérieur des camps de réfugiés (syriens) ».  Pour l’armée libanaise, l’affaire est claire. Ces gens sont des terroristes, des membres d’al-Qaïda et de l’Etat Islamique, des Jihadistes. Il faut les "éliminer".

Les rebelles syriens affirment qu’il s’agit d’un complot pour chasser les réfugiés syriens du Liban
Ils demandent à la communauté internationale de veiller à ce qu’il n’y ait pas de grands massacres dans la région d’Ersal et le Qalamoun. 
Ils justifient leurs craintes par le fait qu’il y aurait dans la région, autour d’Ersal, environ 20.000 miliciens du Hezbollah revêtus d’uniformes de l’armée libanaise. Ces gens pour l’instant n’interviennent pas mais se trouvent immédiatement derrière 5000 militaires libanais engagés dans une opération pour chasser de la région tous les rebelles syriens et étrangers.
L’armée libanaise a déployé un matériel impressionnant : canons de 155 mm, tanks, des hélicoptères et des avions de combat.
Les régiments, dont une unité aéroportée, sont commandés par le général Roukoz, un allié par alliance de Michel Aoun, ce général politicien qui a pris fait et cause pour le Hezbollah et Bachar el-Assad alors qu’il avait alimenté la chronique en 1990 en affrontant l’armée syrienne.
L’objectif déclaré de l’armée libanaise est d'affirmer le contrôle de l’Etat sur la totalité du territoire libanais. Parfait ! Mais cela signifie en clair qu’il va falloir chasser les Jihadistes introduits au Liban. Ceux-ci sont malheureusement intégrés à la masse des réfugiés et il faut s’attendre à ce que l’affaire soit sanglante.
On a vu que la bataille du Qalamoun (côté syrien) était loin d’être achevée, malgré les cris de victoire des soldats d’Assad et du Hezbollah après la prise des quelques villes de la région. On peut prévoir que la bataille va également durer un certain temps dans le jurd d’Ersal avec le risque que le conflit s’étende à d’autres régions du Liban.

La bataille dans le jurd d’Ersal risque de provoquer un embrasement
La bataille ne s'arrêtera donc pas à Arsal mais atteindra Beyrouth et d'autres régions libanaises.
Ceci d’autant plus que beaucoup de Libanais aimeraient bien se débarrasser du Hezbollah.
Le Hezbollah pourrait être également intéressé à ce que l'affrontement s'étende. Un conflit à l’intérieur du Liban pourrait lui permettre de couvrir son échec flagrant en Syrie et retrouver une justification à son combat.

La communauté chrétienne pas concernée mais divisée
Encore une fois, la communauté chrétienne va se retrouver paralysée par un conflit qui, théoriquement, ne la concerne pas.
Les Chrétiens, dans leur majorité, n’aiment ni les Jihadistes qui veulent les chasser du Liban, ni le Hezbollah qui leur fait peur. Mais certains leaders chrétiens ont fait des alliances électorales avec l'un ou l'autre camp, ce qui les empêche, pour l'instant, de faire l'union sacrée face au danger.

Jean Kahwagi, le commandant en chef de l'armée libanaise, tire la sonnette d’alarme
C’est pourquoi le général en chef de l’armée libanaise, Jean Kahwagi, a tiré la sonnette d’alarme : « La situation est beaucoup plus grave que d'aucuns veulent le croire », appelant « tous les responsables politiques et religieux à prendre garde à ce qui se prépare désormais pour le pays, puisque tout dérapage, dans n'importe quelle région, pourrait être très dangereux ». « Ce qui se passe à Ersal atteindra l'ensemble du territoire, parce que nous savons tous l'enchevêtrement des régions au Liban », a-t-il souligné, appelant également à une solution à la situation des réfugiés, « afin d'éviter le développement d'îlots de terrorisme ». Effectivement, les Brigades des sunnites libres de Baalbeck, une organisation jihadiste ayant déjà à son actif plusieurs attentats, déclaraient qu'elles étaient « prêtes à participer à n'importe quelle bataille jusqu'à la victoire ».

Le fil des évènements
Tout a commencé le 2 juillet lorsque « des éléments armés ont commencé à se regrouper en nombre impressionnant, peu après l'arrestation au barrage de Wadi Hmeid du commandant de la brigade islamiste Fajr al-Islam, un certain Imad Ahmad Jomaa, alors qu'il transportait un blessé de son groupe de combat vers un hôpital d'Ersal. 400 rebelles ont alors lancé un assaut contre des postes militaires du secteur pour obtenir la libération de Jomaa.

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Imad Ahmad Jomaa 

 

 

 

 

 

 

 

Les rebelles ont tenté d'encercler tous les postes de tous les côtés, et en grand nombre », a indiqué le général Jean Kahwagi. Des troupes héliportées de l’armée ont alors effectué une contre-attaque rapide pour libérer le périmètre autour des postes
Des renforts, incluant des unités d'élite et la huitième brigade, ont été dépêchés dans la région pour aider les unités héliportées à reprendre le terrain.
Des combats violents ont eu lieu au niveau de la caserne 83, située près de l'école technique d’Ersal. Les combats se sont étendus jusqu'aux limites du village chiite de Laboué, une place-forte du Hezbollah. 
Les combats du samedi 2 juillet ont coûté la vie à  quatorze militaires libanais, dont deux officiers, ainsi qu’à des dizaines de rebelles. 86 soldats ont été blessés et 22 sont portés disparus.
Les combats se poursuivaient le dimanche 3 et le lundi 4 juillet aux environs de la localité frontalière d'Ersal que les habitants continuaient à fuir.

Ersal est actuellement entre les mains des Islamistes sunnites
Ersal est actuellement sous le contrôle des groupes armés. Les membres de ces groupes sont sortis des camps de réfugiés syriens à la lisière de la ville pour attaquer l’armée dès l’annonce de l’arrestation de Jomaa.  Ces hommes appartiennent à différentes nationalités et sont très bien organisés. Habillés en noir et cagoulés, ils patrouillent dans les rues de la ville.

hommes armés à Ersal.jpg


Les Islamistes contrôlent Ersal












Le Hezbollah propose son aide
Déjà, au sein des milieux hezbollahis, on prétend que l’armée ne pourra seule gagner cette bataille. Ibrahim el-Amine, le rédacteur en chef du journal al-Akhbar, proche du Hezbollah, affirme : « Si l’armée n’appelle pas à un soutien direct de l’armée syrienne et des forces du Hezbollah, elle sera face à un grand problème, surtout qu’elle est en crise sur le plan des capacités militaires mais aussi sur le plan de l’action de renseignement nécessaire dans ce cas.
Alors que son ennemi possède de grandes expertises militaires, auxquelles s’ajoutent des orientations pédagogiques qui permettent de se sacrifier face à l’ennemi. Donc, il est illogique de prévoir une bataille rapide et décisive contre ces groupes », écrit al-Amine.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)