21/05/2017

Comprendre l'après Daech (Suite N°2 - Etat d'avancement de la campagne de Mossoul)

Comprendre l'après-Daech 
Nous publions depuis deux jours un document publié par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et le cercle de réflexion de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure française (DGSE). En raison de sa longueur, nous publions ce document par morceaux.
Il ne s'agit pas d'un document analytique et il ne représente la position officielle d'aucun des organismes participants. Il s'agit des résultats de réflexions partagées par plusieurs spécialistes.
L'objectif est de favoriser un dialogue entre des professionnels du renseignement et des experts qui œuvrent dans différentes disciplines au sein d'universités, de groupes de réflexion, d'entreprises privées ou d'autres établissements de recherche, en France, au Canada et ailleurs. Il se peut que certains spécialistes qui ont participé à ce groupe de réflexion défendent des idées ou tirent des conclusions qui ne concordent pas avec les points de vue du SCRS ou de la DGSE, mais c'est précisément ce qui rendait utile la tenue d'un tel dialogue.
Le document a été publié en mai 2017 et adapté par nos soins compte tenu de l'évolution récente de la situation.


État d'avancement de la campagne de Mossoul

Comme il a déjà été mentionné, les unités des FSI (Forces de Sécurité Irakiennes) se sont emparées en grande partie des secteurs est et nord de Mossoul, jusqu'au Tigre. Certaines personnes déplacées à l'intérieur du pays ont commencé à rentrer chez elles dans le secteur est de la ville, ce qui indique que la sécurité y a été rétablie.

Daech a organisé une défense très coordonnée et efficace de Mossoul-est

Toutefois, la lutte pour libérer ce secteur de Mossoul semble avoir été intense et avoir été menée selon un rythme et une méthode dictés non pas par les FSI et leurs alliés occidentaux, mais par les commandants sur le terrain de Daech. La défense de Mossoul-Est semble avoir été assurée de façon très coordonnée et efficace, ce qui porte à croire que Daech possède une structure de commandement et de contrôle bien ordonnée et intégrée. Il semblerait aussi que les forces de Daech se soient préparées depuis 2014 à défendre la ville, en établissant un vaste réseau de tunnels et d'habitations dont les murs intérieurs ont été enlevés afin de faciliter les mouvements rapides et indétectables.
Loin d'être une force démoralisée à la structure floue, Daech à Mossoul était très motivé et avait un plan tactique efficace et détaillé qu'il a suivi de près, ce qui ne présageait rien de bon pour les combats sur l'autre rive, c'est-à-dire dans Mossoul-Ouest.

Mossoul-ouest : une affaire encore plus complexe 
 
La configuration de Mossoul-Ouest suscitait de vives inquiétudes pour les stratèges des FSI. Mossoul-Ouest comprend le cœur de la vieille ville arabe, ce qui signifie que ce secteur est beaucoup moins moderne que Mossoul-Est. Il s'agit davantage d'une ville plus ancienne qui s'est construite au fil du temps, Mossoul-Ouest est caractérisé par une zone urbaine labyrinthique et dense, idéale pour les défenseurs dans les conflits urbains, mais posant des problèmes considérables pour ceux y mènent une offensive. En outre, c'est dans cette moitié de la ville que Daech a établi ses installations, ses organisations et ses centres symboliques, si bien que la lutte promettait d'être encore plus intense.

Les très lourdes pertes des FSI ont compliqué la situation 
 
Les très lourdes pertes subies par les unités des FSI qui se battent actuellement et, plus particulièrement, les principales unités des forces d'élite du contre-terrorisme (CTS ou Division d'or) ainsi que les 16e et 9e Brigades de l'armée ont encore compliqué la situation.
Ces pertes ont obligé le premier ministre al-Abadi à accepter de déployer en renfort dans le nord d'autres unités des CTS et de l'armée stationnées à Bagdad ainsi que des militaires encore en entraînement, laissant ainsi dans un état précaire les opérations de stabilisation en cours dans la vallée de l'Euphrate ainsi que dans les provinces d'Anbar et de Salaheddine.
Ces mouvements ne sont pas passés inaperçus, si bien qu'à la fin de janvier 2017, Daech a recommencé à mener des opérations autour de Tikrit, dans la province de Diyala, et dans la vallée de l'Euphrate. Il se préparait peut-être ainsi à rejoindre ses forces qui tentaient en même temps d'étendre leur contrôle sur la province de Deir ez-Zor, plus haut dans la vallée, en Syrie.

Les unités engagées à l'ouest moins bien préparées et moins bien équipées 
 
Afin de consolider sa position, la réponse du gouvernement irakien a été de garder dans le même secteur le Service d'antiterrorisme des FSI et les divisions de l'armée irakienne qui avaient libéré la moitié est de Mossoul, en particulier la 16ème division et la 9ème division blindée - et non pas de les envoyer dans la partie ouest de la ville.
Les principales unités envoyées au combat dans l'ouest sont tirées de la 3ème, de la 5ème et de la 6ème division de la police fédérale, de même que de la division d'intervention d'urgence. Cela représente un changement important, car ces unités n'ont pas été formées par des partenaires occidentaux et utilisent de l'équipement désuet, irakien ou soviétique. Elles sont dirigées par le ministre de l'Intérieur, Qasim al-Araji, qui est également commandant de l'Organisation Badr, milice chiite.
Cette composition aura des conséquences sérieuses pour la stabilité de la région après l'opération : les forces qui occuperont alors Mossoul ne relèveront pas des FSI et seront associées aux Unités de mobilisation populaires ainsi qu'à l'un de leurs dirigeants les plus influents.

Le problème des milices chiites engagées dans la lutte contre Daech 
 
Aux problèmes du premier ministre en difficulté vient s'ajouter son incapacité à contrôler les unités des Forces de Mobilisation Populaire (Hashed al-Shaabi), une coalition de milices chiites irakiennes dont la plupart sont proches de l'Iran. Même s'ils étaient bien conscients que le recours à des milices chiites pour lutter contre Daech à Mossoul posait problème, peu d'observateurs ont compris que des éléments des Hashed al-Shaabi tenaient beaucoup plus à prendre le village de Tal Afar, à l'ouest de Mossoul, alors qu'il semblerait que, pour leur part, les CGRI (Corps des Gardiens de la Révolution Islamique d'Iran) cherchaient à s'emparer de l'importante base aérienne près de cette localité.

La Turquie hostile à l'offensive des milices chiites irakiennes à Tal Afar

Ankara, ayant assumé de son propre chef le rôle de protecteur de la communauté turkmène sunnite majoritaire à Tal Afar, s'est fermement opposé à l'offensive de la milice Badr contre Tal Afar à la fin d'octobre 2016.
Al-Abadi se trouvait soudainement aux prises avec un double problème : la libération de Mossoul des mains de Daech et la décision possible de la Turquie de procéder brusquement à une intervention militaire directe ou indirecte, par l'intermédiaire des peshmergas du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), contre les Forces de Mobilisation Populaires irakiennes qui, elles, bénéficiaient du soutien indéfectible de l'Iran. Afin de calmer le jeu, al-Abadi a encore une fois dû déployer plus d'unités des FSI à Tal Afar afin que les militaires se trouvant réunis à cet endroit aient l'air d'appartenir officiellement aux FSI et non à des « milices ». Cela signifiait encore une fois que des unités des FSI devaient être détournées de leurs plans et que les forces présentes dans Mossoul-Est auraient du mal à obtenir les renforts nécessaires. La situation à Tal Afar demeurait très instable en février 2017, la milice Badr étant sur le point d'entrer dans le village et les unités militaires turcs à la frontière étant prêtes à intervenir rapidement.  
 
Jean René Belliard
pour plus d'informations, écrire à : ptolemee@belliard74.com

 

 

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