20/05/2017

Comprendre l'après-Daech (Etat actuel du conflit en Irak) - Suite N°1 de la note de réflexion des SCRS et DGSE

Comprendre l'après-Daech (Suite N°1 - Etat actuel du conflit en Irak) 

Nous publions, pendant plusieurs jours compte-tenu de sa longueur, un document rédigé par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et le cercle de réflexion de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure française (DGSE).

Il ne s'agit pas d'un document analytique et il ne représente la position officielle d'aucun des organismes participants. Il s'agit des résultats de réflexions partagées par plusieurs spécialistes.
L'objectif est de favoriser un dialogue entre des professionnels du renseignement et des experts qui œuvrent dans différentes disciplines au sein d'universités, de groupes de réflexion, d'entreprises privées ou d'autres établissements de recherche, en France, au Canada et ailleurs. Il se peut que certains spécialistes qui ont participé à ce groupe de réflexion défendent des idées ou tirent des conclusions qui ne concordent pas avec les points de vue du SCRS ou de la DGSE, mais c'est précisément ce qui rendait utile la tenue d'un tel dialogue.
Le document a été publié en mai 2017 et mis à jour par nos soins compte tenu des derniers évènements


État actuel du conflit en Irak et réflexions sur l'avenir du pays après la reconquête de Mossoul

Plus de questions que de réponses

Daech est responsable dans une large mesure de la tournure violente des événements en Irak et dans la région depuis sa prise inattendue de Mossoul en juin 2014, laquelle a été lourde de conséquences.

L'armée irakienne mise K.O. par Daech au cours de l'été 2014

L'armée irakienne a pris du temps à se ressaisir à la suite des lourdes pertes infligées aux forces de sécurité irakiennes (FSI) et aux peshmergas de la région du Kurdistan à l'été de 2014. Toutefois, à la fin de 2015, des unités des FSI (Forces de Sécurité Irakiennes) ont amorcé des opérations en vue de reconquérir les territoires perdus aux mains de Daech. Elles ont réussi à reprendre Ramadi en décembre 2015 et à libérer Falloujah en mai de l'année 2016.

Mossoul : Une bataille plus difficile encore que prévu 

L'opération de reconquête de Mossoul, bastion de Daech dans le nord et siège du califat, a débuté à la mi-octobre 2016. Contrairement à la reprise de Ramadi et de Falloujah, la progression a été très lente, Daech ayant mis en place un dispositif de défense complexe qui a rendu l'avancée des unités des FSI dans Mossoul-Est (la « rive gauche ») plus difficile que prévu au départ. La lutte dans la moitié ouest de Mossoul (la « rive droite ») promettait d'abord d'être encore plus intense que dans l'est de la ville en raison de la géographie du terrain et de la plus grande densité de population. La réalité s'est toutefois révélée être plus complexe.

Contrairement aux attentes, les forces irakiennes sont constituées d'unités des forces du ministère de l'Intérieur, en particulier de sa division d'intervention d'urgence, plutôt que du Service du contre-terrorisme de l'armée (CTS). D'importants secteurs de l'ouest de la ville ont été libérés à partir du 19 février, mais ces avancées rapides n'ont en rien amoindri la brutale résistance de Daech. Les combats se sont intensifiés considérablement quand les forces irakiennes ont investi le centre de la partie ouest, en particulier la vieille ville.

Les combattants de Daech, originaires de Mossoul, défendent leur territoire  

De plus, les forces irakiennes et leurs alliés occidentaux ont été contraints de suspendre l'offensive après que des frappes aériennes sur le quartier de Jadida aient tué au moins 150 personnes le 17 mars 2017. Les semaines à venir s'annoncent extrêmement difficiles, car les combattants de Daech assiégés, principalement originaires de Mossoul même ou d'ailleurs dans la province de Ninive, se battront jusqu'au dernier souffle contre un ennemi irakien qui veut non seulement les défaire, mais les exterminer. Malgré cela Mossoul sera vraisemblablement libérée à l'été 2017.

Que signifie vraiment la libération de Mossoul ? 

Toutefois, cette libération suscite déjà plus de questions que de réponses. Que signifie vraiment la « libération» de Mossoul ? À quoi va ressembler la défaite de Daech ? Comment Daech réagira-t-il à la perte de la ville ? Qui gouvernera la province de Ninive et les autres régions de l'ancien « État islamique » dans les mois et les années à venir ? Et, élément sans doute le plus important, qu'est-ce que la libération de Mossoul et la défaite de Daech, quelle que soit la façon dont elles sont définies, signifient pour l'orientation future et la stabilité politique de l'Irak et, à terme, l'avenir même du pays ?

Accalmie entre deux tempêtes

Il serait naïf de croire que le retrait de Daech de Mossoul marquera le début d'une nouvelle ère dans l'évolution politique de l'Irak, où tout rentrera dans l'ordre. Jusqu'à tout récemment, c'était sans doute ce qu'espéraient, assez naïvement d'ailleurs, les pays occidentaux et leurs organes médiatiques qui suivent la situation en Irak. En fait, ils ont eu tendance à voir Daech en particulier comme une organisation exogène à la société sunnite irakienne, comme l'était la nébuleuse al-Qaïda en Irak (AQI) d'Abou Moussab al-Zarkaoui.

L'Irak de l'après-campagne de Mossoul risque de retomber dans la tourmente
Logiquement, le retrait de Daech devrait permettre un retour à la « normale » sur la scène politique irakienne. Toutefois, ce point de vue présuppose deux hypothèses importantes qui vont à l'encontre des faits. La première est que Daech est exogène à la société irakienne et la seconde, que la situation politique en Irak était à peu près normale sur le plan des relations entre les groupes ethniques et religieux, entre les régions, entre le gouvernement et les autres groupes au pouvoir et entre le centre et les régions.
Ainsi, plutôt que de repartir sur de nouvelles bases à la suite des bouleversements vécus pendant la période de 2014 à 2017, sur les plans de la politique et de la sécurité, l'Irak de l'après-campagne de Mossoul risque de replonger dans la tourmente qui a marqué les années 2010 à 2012.
Les événements liés à la prise, à l'occupation et à la perte du territoire par Daech ne feront qu'amplifier la dynamique dangereuse et instable qui caractérisait cette période. Viendront exacerber la situation le renforcement de la position des Kurdes et la nouvelle lutte pour le pouvoir politique entre les partis chiites et les organisations qui se sont manifestées depuis l'été de 2014 où tout a basculé.

Il faut toujours se méfier de ce qu'on souhaite 

En examinant l'état actuel du conflit en Irak et ce que pourrait réserver l'avenir, le vieil adage selon lequel il vaut mieux se méfier de ce que l'on souhaite semble de plus en plus pertinent. Il est vrai que Daech a fait peser une terrible menace sur les Irakiens, et ce, non seulement sur les chiites et les Kurdes, mais aussi sur les sunnites. Sans les mesures énergiques des puissances occidentales et de l'Iran à l'appui des forces irakiennes et kurdes en Irak, d'une part, et des puissances occidentales, de l'Iran et de la Russie à l'appui (souvent conflictuel) du régime syrien, de l'opposition syrienne ou des forces kurdes en Syrie, d'autre part, l'effet transformateur d'une avancée de Daech et de la consolidation de sa position aurait bien pu menacer des pays au-delà de l'Irak et de la Syrie et contribuer à redessiner les frontières de la région. Toutefois, le fait que Daech a à peu près été contenu en Irak, du moins depuis l'hiver de 2014, a effectivement créé un certain sentiment d'apaisement dans le reste de l'Irak, sauf chez les personnes vivant dans l'« État islamique » proclamé par Abou Bakr al-Baghdadi en juillet 2014.

L'Iran a renforcé son emprise sur les principales fonctions liées à la sécurité

L'Irak connaît depuis un interrègne assez particulier marqué par une transformation de la vie politique. Pendant cette période, les partis chiites à Bagdad et dans le sud ont eu beaucoup tendance à se concentrer sur leurs propres états d'âme et, jusqu'en 2016, ont choisi pour la plupart de faire abstraction de la nécessité de vaincre Daech et de libérer les régions des provinces d'Anbar, de Ninive, de Salaheddine et de Diyala sous l'emprise d'Abou Bakr et de ses lieutenants. La communauté chiite a également adopté une attitude beaucoup plus militante et sectaire, une réaction compréhensible vu les ravages que les forces militaires à majorité chiite ont subis aux mains de Daech jusqu'en 2014. Par ailleurs, l'Iran en est venu à exercer une influence sans précédent sur les institutions du gouvernement d'Irak et a réussi à renforcer son emprise sur les principales fonctions liées à la sécurité grâce à l'expansion des milices sous l'égide des Forces de mobilisation populaire (FMP ou Hached al-Chaabi), dont de nombreuses unités agissent directement au nom des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) d'Iran.

Les Kurdes sont ressortis beaucoup plus forts depuis 2014 

Les Kurdes ont sans doute profité encore plus que les chiites de la chute de Mossoul. Ayant échappé à un anéantissement presque complet en août 2014, lorsqu'un assaut sur plusieurs fronts de Daech a presque entraîné la perte d'Erbil, capitale de la région du Kurdistan, les Kurdes en sont ressortis beaucoup plus forts. Avec la protection de l'Iran au départ, puis avec un important soutien de l'Occident, les Kurdes défendaient, peut-être pour la première fois de leur histoire, des intérêts qui cadraient directement avec ceux des puissances occidentales.
D'abord perçu comme une influence déstabilisatrice sur la scène politique irakienne, à cause de ses demandes incessantes d'une plus grande autonomie en prévision d'une éventuelle sécession et des tensions entourant ses exportations de pétrole contestées, qui ont presque éclaté en conflit ouvert avec le gouvernement al-Maliki avant la chute de Mossoul en 2013, le gouvernement régional du Kurdistan (GRK) est devenu maintenant un précieux allié dans la lutte contre le terrorisme international, occupant la première ligne dans la lutte contre l'Etat islamique. Pour les pays occidentaux qui étaient prêts à déployer leurs armées en Irak afin de libérer Mossoul, la présence de quelque 150.000 soldats kurdes (peshmergas) a fait des dirigeants kurdes des partenaires très appréciés qui devaient être soutenus et protégés et avec lesquels il fallait cultiver des relations.

La relation entre Erbil et Bagdad s'est également améliorée de façon marquée, notamment parce que les deux entités n'ont pas partagé de frontière pendant quelque temps après 2014. Le fait d'avoir Daech comme ennemi commun et de subir les pressions exercées par les puissances occidentales pour qu'elles se concentrent sur la menace que représentait le groupe plutôt que sur leurs propres luttes intestines, Erbil et Bagdad ont commencé à trouver des solutions à court terme aux problèmes qui empoisonnaient leur relation depuis 2003.
Avec l'arrivée au pouvoir de Haïdar al-Abadi en septembre 2014, en remplacement de Nouri al-Maliki, les dirigeants kurdes avaient enfin quelqu'un avec qui ils pensaient pouvoir engager un dialogue constructif. Pendant cette période, des ententes ont été conclues sur l'exportation du pétrole de Kirkouk vers la Turquie, en passant par l'oléoduc situé dans la région du Kurdistan, et ce, avec l'aide directe apportée aux peshmergas par les militaires occidentaux et même la possibilité, invoquée tacitement, d'une éventuelle indépendance du Kurdistan, aussi lointaine soit-elle. Il restait, bien sûr, des points sensibles à régler, mais il demeurait que la présence de Daech créait de nouvelles réalités au sein de la région du Kurdistan et du gouvernement d'Irak, et entre ceux-ci, des réalités positives et séduisantes par rapport à ce qui avait existé avant la chute de Mossoul. Non seulement les relations interrégionales étaient meilleures, mais la situation politique dans les régions était plus stable, les contestations internes houleuses s'étant apaisées vu qu'Erbil et Bagdad étaient effectivement en guerre contre un ennemi commun. Du point de vue des Kurdes en particulier, mais aussi de celui des dirigeants chiites comme al-Abadi (sinon al-Maliki), un monde sans Daech créerait plus de problèmes, de préoccupations, d'instabilité et d'éventuels conflits qu'un monde où Daech occupe Mossoul.  

Jean René Belliard

ptolemee@belliard74.com

 

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