18/05/2017

Comprendre l'après-Daech

Comprendre l'après-Daech
Nous allons publier, sur plusieurs jours, compte-tenu de sa longueur, un document rédigé par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) et le cercle de réflexion de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure française (DGSE).
Il ne s'agit pas d'un document analytique et il ne représente la position officielle d'aucun des organismes participants. Il s'agit des résultats de réflexions partagées par plusieurs spécialistes.
L'objectif est de favoriser un dialogue entre des professionnels du renseignement et des experts qui œuvrent dans différentes disciplines au sein d'universités, de groupes de réflexion, d'entreprises privées ou d'autres établissements de recherche, en France, au Canada et ailleurs. Il se peut que certains spécialistes qui ont participé à ce groupe de réflexion défendent des idées ou tirent des conclusions qui ne concordent pas avec les points de vue du SCRS ou de la DGSE, mais c'est précisément ce qui rendait utile la tenue d'un tel dialogue.
Le document a été publié en mai 2017. Il a été mis à jour par nos soins lorsque cela s'avérait nécessaire en raison de l'évolution des évènements depuis sa parution.


Résumé du document 

La difficulté de la bataille de Mossoul a dégarni dangereusement d'autres fronts
La situation en Irak laisse peu de place à l'optimisme. Il y a certes eu des progrès réels - quoique lents - dans la campagne pour reprendre Mossoul, mais l'efficacité et la détermination de Daech dans sa défense de la ville a rendu l'offensive difficile et forcé le gouvernement irakien à y déployer des unités stationnées dans d'autres provinces du pays. Cela a nui à l'exécution des opérations de stabilisation dans les autres régions à majorité sunnite, notamment dans la province sunnite d'al-Anbar, et permis à Daech de rétablir une présence dans d'autres, notamment autour de la ville de Tikrit.
Il est probable que la libération de Mossoul soulève autant de problèmes qu'il en résoudra. Nous expliquerons pourquoi dans de prochains chapitres.
Le régime de Bachar al-Assad est en meilleure posture aujourd'hui 
Le régime de Bachar al-Assad en Syrie, qui apparaissait pourtant vulnérable il y a quatre ans, est aujourd'hui en meilleure posture qu'à aucun moment depuis 2011, grâce aux interventions russe et iranienne. Ces appuis extérieurs ont permis de compenser les faiblesses majeures, au sol et dans les airs, de la machine militaire du gouvernement syrien. De plus, l'opposition est désorganisée et fragmentée, et ne pose donc pas une menace stratégique à la survie du régime Assad.
Daech en déclin partout 
Après une période d'expansion qui a duré de 2014 à 2015, Daech a connu un déclin graduel. Principalement en raison de la pression exercée par la coalition menée par les États-Unis, le groupe a ainsi dû relever de nombreux défis de nature administrative et financière ou liés au recrutement.
Enfin, la « campagne d'Europe » de Daech est antérieure aux bombardements de la coalition, qui ont commencé en août 2014. Elle est donc préméditée, et non pas lancée en guise de représailles.
4 sources alimentent la dynamique mondiale de Daech
Quatre sources alimentent la dynamique mondiale de Daech : la guerre contre la terreur menée par les États-Unis ; la contre-révolution lancée par plusieurs régimes arabes depuis 2011 ; l'affaiblissement, voire la disparition de plusieurs États arabes ; et la possibilité pour Daech de se construire un berceau à Raqqa, cette dernière éventualité étant aujourd'hui fortement remise en question.
Les grandes tendances pour les 24 prochains mois  
Le deuxième fil conducteur de l'atelier a porté sur les grandes tendances qui guident aujourd'hui les évolutions politiques et sécuritaires en Iraq et en Syrie, et qui continueront à le faire au cours des douze à vingt-quatre prochains mois.
En Irak : Résurgence de plusieurs conflits latents mis en sourdine par la nécessité de lutter contre Daech 
En Irak, d'abord, la menace posée par Daech depuis 2014 a poussé le gouvernement à Bagdad et le gouvernement régional du Kurdistan à mettre de côté, temporairement, plusieurs de leurs nombreux différends. Cependant, l'affaiblissement de Daech est de nature à distendre les liens entre le pouvoir central et les autorités Kurdes et à provoquer, à terme, une réémergence des conflits qui avaient été plus ou moins subordonnés, depuis 2014, à la lutte contre cet ennemi commun. Plusieurs conflits latents depuis trois ans risquent donc de refaire surface en Irak en 2017 et en 2018, notamment entre Kurdes et chiites, et entre les deux principaux partis politiques kurdes.
En Syrie, l'insurrection devient une insurrection fragmentée et rurale 
On observe plusieurs tendances en Syrie. Les principaux groupes d'opposition sont de plus en plus divisés, fragmentés, souvent sous-équipés et démoralisés. À plusieurs égards, cette opposition se transforme peu à peu en insurrection rurale. Elle est également de plus en plus dominée par des groupes extrémistes islamistes, dont certains sont liés à al-Qaïda.
Retour en force de Moscou sur l'échiquier moyen oriental
Par ailleurs, l'intervention russe a permis à Moscou de se positionner comme acteur incontournable d'un éventuel processus politique en Syrie, ce qui était son objectif. Le conflit est ainsi de plus en plus régionalisé : le régime est dépendant de son soutien russe et iranien, alors que plusieurs factions de l'opposition armée sont parrainées par la Turquie, la Jordanie et les États-Unis. Malgré les succès du régime d'Assad et les difficultés de l'opposition, une solution politique et militaire au conflit demeure peu probable. Le conflit risque donc de se figer.
Daech se transforme ou engendrera d'autres formes de la résistance sunnite 
La trajectoire territoriale de Daech est à la baisse. Le groupe demeure solidement enraciné dans certaines régions, notamment dans l'est de la Syrie, mais c'est autant en raison de la faiblesse de ses adversaires locaux que de sa propre force. Cela influence les opérations d'information du groupe. Lorsque Daech était au sommet de sa force en 2014, le groupe mettait en valeur les prouesses territoriales du califat ; aujourd'hui, il met beaucoup plus l'accent sur sa dimension spirituelle.
Le mouvement djihadiste n'évolue pas en vase clos en Irak et en Syrie. Daech n'est pas exogène à la société irakienne ; l'évolution du contexte politique en Irak et en Syrie aura d'importantes conséquences sur son évolution. Or cet environnement va demeurer propice - en raison de la guerre en Syrie et de la dysfonction politique en Irak - à l'épanouissement de groupes extrémistes sunnites, que ce soit Daech ou une nouvelle mouture.
Les actions terroristes de Daech en Europe vont se poursuivre 
Malgré l'affaiblissement de Daech, la campagne d'Europe du groupe risque de perdurer même après la chute du califat. En effet, le groupe a réussi à implanter des cellules dormantes sur le continent qui vont survivre à son projet territorial au Moyen-Orient.
Incertitudes quant à l'avenir de la région
Comment, d'abord, vont évoluer les combats à Mossoul? Si une victoire militaire contre Daech dans la métropole du nord de l'Irak n'est plus qu'une question de semaines, la gestion de la ville par les autorités irakiennes soulève de nombreuses inquiétudes. Quelle forme de leadership sunnite remplira le vide laissé par l'effritement de Daech à Mossoul et, plus généralement, en Irak? Qui va constituer un pouvoir légitime et fonctionnel à Mossoul et dans les autres régions sunnites du pays? Il est peu probable qu'on trouve des réponses à ces questions au cours des deux prochaines années. L'aliénation des sunnites en Irak et en Syrie, qui a été l'une des causes principales de l'émergence de Daech, risque de perdurer bien au-delà de l'affaiblissement du groupe. Les sunnites vont vraisemblablement demeurer hors du jeu politique aussi bien en Syrie qu'en Irak, rendant les régions à majorité sunnites des deux pays vulnérables à des groupes extrémistes, que ce soit Daech ou un groupe successeur.
Le problème de la présence des milices chiites dans le nord ouest de l'Irak 
A souligner en particulier la complexité de la situation à Tal Afar, dans le nord-ouest de l'Irak. Plusieurs milices chiites se sont en effet empressées d'avancer sur la ville dès que la bataille de Mossoul a commencé au cours de l'automne 2016. Quelles seront les conséquences de la présence de ces milices, et donc de leur allié iranien? Comment va réagir la Turquie, qui ne voit pas cette présence d'un bon œil?
Incertitude quant à la politique que poursuivra Donald Trump 
Enfin, les participants ont souligné que l'approche que choisira la nouvelle administration Trump, aux États-Unis, représente une dernière grande incertitude qui aura probablement une incidence considérable sur l'évolution politique et sécuritaire en Irak et en Syrie.  
 
Jean René Belliard
 
Thèmes abordés dans la 645ème newsletter du 18 mai 2017 - Abonnement nécessaire pour lire ces documents. Pour plus d'informations, écrire à : ptolemee@belliard74.com
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