16/07/2016

Turquie : Tentative avortée de coup d'Etat en Turquie - 16 juillet 2016

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 16 juillet  2016
Extrait de la newsletter publiée le 16 juillet par Jean René Belliard hier  sur les évènements du Moyen Orient, d’Afrique du Nord et du Sahel. La totalité de la newsletter est accessible contre abonnement.
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Turquie : Tentative avortée de coup d'Etat en Turquie
Le président Recep Tayyip Erdogan a maintenu son emprise sur le pouvoir après une nuit chaotique marquée par des explosions, des tirs et des affrontements à Ankara et Istanbul qui ont fait au moins 265 morts tandis qu'un groupe d'officiers tentaient de renverser l'homme fort de Turquie. Plus de 3.000 militaires putschistes ont été arrêtés à la suite de cette  tentative de coup d'Etat manqué.
Le déroulement des évènements
Vendredi 15 juillet, en fin de soirée, des militaires et des membres des services de sécurité ont pris  le contrôle de l'aéroport international Atatürk d'Istanbul, deux ponts sur le Bosphore et les locaux des chaînes de télévision TRT et CNN-Turk.
Ils ont déclaré agir au nom d'un "Conseil pour la paix dans la patrie" et ont diffusé un message affirmant que l'armée était désormais en charge. Ils ont également annoncé l'imposition de la loi martiale et d'un couvre-feu dans tout le pays.
Les putschistes ont affirmé avoir lancé cette action pour défendre l'ordre constitutionnel, les droits de l'homme et la liberté en Turquie en dépit du fait que le pays est gouverné par des dirigeants démocratiquement élus.
Très vite il est apparu qu'une grande partie de l'armée ne suivait pas le mouvement et restait fidèle au président Erdogan, malgré les affirmations des putschistes.
Au fil des minutes, il fallait se rendre à l'évidence. La Turquie était en train de plonger dans le chaos. Des explosions retentissaient à l'aéroport d'Istanbul, ainsi qu'au Parlement d'Ankara. Les putschistes tiraient sur la résidence présidentielle et le siège des services de renseignement (MIT) situé dans la capitale turque.
Les putschistes ont engagé dans les affrontements des véhicules blindés, des chars, des avions de guerre et des hélicoptères. Général Akar.jpg
Cela n'a pas impressionné le pouvoir. Le Premier ministre, Binali Yildirim, a adressé aux forces restées fidèles d'abattre les avions pilotés par des putschistes. Et effectivement, quelque temps après, un chasseur F-16 turc abattait un hélicoptère qui était en train d'attaquer l'opérateur satellitaire Turksat situé à Ankara.
Alors que la nuit avançait, on apprenait que le chef d'état-major de l'armée turque, le général Hulusi Akar (photo ci-contre), qui avait été pris en otage par les putschistes, était libéré par les militaires loyalistes. Il devenait évident que le vent tournait en faveur du pouvoir.
Seize personnes qui participaient à la tentative de coup d'Etat étaient tuées au cours d'affrontements pour le contrôle du Q.G.de la police militaire.
Les putschistes ont perdu la partie
A la fin de la nuit, les dés étaient jetés. Les putschistes avaient perdu la partie.
Au moins 3000 d'entre eux, dont le général Memduh Hakbilen, chef d'état-major du commandement pour la région égéenne, étaient arrêtés à travers tout le pays. Certains d'entre eux se sont rendus, tandis que d'autres étaient détenus par des officiers loyalistes ou la population et remis à la police.
Erdogan a bien manœuvré
Le president Recep Tayyip Erdogan était en vacances sur la côte sud-ouest lorsque les militaires putschistes ont tenté de prendre le contrôle du pays. Il s'est d'abord adressé à la nation en utilisant FaceTime, une application iPhone, pour exhorter ses partisans à ignorer le couvre-feu et à sortir dans les rues pour protester contre le coup d'Etat.
Puis il a pris l'avion pour gagner l'aéroport Atatürk d'Istanbul, tôt le samedi, affirmant que le coup était terminé et promettant de «nettoyer» l'armée.
Erdogan déclarait également qu'il allait rester à l'aéroport jusqu'à ce que la situation revienne à la normale.
Erdogan accuse un adversaire politique d'être derrière le putsch Akin Erdal Ortuk.jpg
Le pouvoir s'empressait d'accuser le religieux musulman  Fethullah Gülen (autrefois un allié clé d'Erdogan) et son mouvement Hizmet qui bénéficie d'un large soutien en Turquie. Gülen a nié catégoriquement ces accusations, ajoutant qu'il condamnait le coup d'Etat. Rappelons que Gulen est aujourd'hui basé aux Etats-Unis. A ce propos, d'ailleurs, John Kerry, le secrétaire d'état américain, a déclaré qu'il n'avait pas reçu une demande du gouvernement turc pour l'extradition de Fethullah Gülen. Il y a fort à parier que le cas Gülen va provoquer une crise entre Washington et Ankara dans les jours prochains.
En fait, il apparait que le chef des putschistes pourrait être le général 4 étoiles Akın Erdal Ozturk (photo ci-contre), l'ancien chef de l'armée de l'air turque entre 2013 et 2015 et commandant de la 3ème armée.
Le nombre de victimes
Au moins 265 personnes, majoritairement des civils, ont été tuées dans les affrontements qui ont suivi la tentative de coup d'Etat. 1440 autres personnes ont été blessées.
La répression s'abat sur les putschistes
Cinq généraux et 29 colonels ont été limogés suite à tentative de putsch.
A noter que les officiers qui ont rejoint la tentative de coup d'état appartiennent pour la plupart aux rangs subalternes. Les officiers supérieurs, qui avaient été nommés par le régime d'Erdogan après la purge qui avait conduit 150 officiers en prison il y a quelques années, ont fait bien attention à ne pas prendre part à l'insurrection militaire.
Plus de 100 membres de l'armée de l'air de la 8e escadre aérienne basée à Diyarbakir ont été placés en détention. Cette base joue un rôle important dans la lutte contre l'Etat islamique.
 La base de l'OTAN d'Incirlik a également été frappée. Le commandant de la base et quatre pilotes ont été appréhendés. La base est isolée du reste du pays. L'électricité et l'eau ont été coupées et la base est fermée jusqu'à nouvel ordre.
Le corps judiciaire est également visé par la répression. 2745 juges, parmi lesquels 10 juges de la cour d'appel, ont été arrêtés et des mandats d'arrêt ont été dressés contre 140 autres. En outre 48 des 156 membres du Conseil d'Etat ont été détenus. Le corps judiciaire avait causé quelques soucis à Erdogan.
Chez les putschistes, c'est le sauve-qui-peut
Huit officiers supérieurs putschistes ont réussi à fuir la Turquie et gagner la Grèce en hélicoptère où ils ont aussitôt demandé l'asile politique. Le gouvernement d'Ankara a exigé d'Athènes leur renvoi immédiat vers la Turquie.
A Malatya, c'est la population qui a empêché d'autres putschistes de prendre la fuite en avion en bloquant la piste de décollage.
Le coup d'Etat pourrait avoir un impact négatif sur la lutte contre Daech
L'utilisation de la base d'Incirlik permet d'augmenter le temps de vol au-dessus de la Syrie et de l'Irak, si on la compare aux bases utilisées par le Pentagone dans les pays du Golfe.
Si la fermeture de la base d'Incirlik se poursuit, cela pourrait affecter l'activité militaire menée par les Etats-Unis contre l'Etat Islamique. En effet, les Américains dépendent largement de la Turquie dans leur lutte contre l'Etat islamique depuis que les forces américaines ont accès à la base aérienne d'Incirlik, située à environ 100 km de la frontière syrienne. Un escadron d'A-10 stationné à Incirlik depuis octobre 2015 a effectué un tiers de toutes les opérations de ravitaillement menées dans le cadre de la coalition internationale contre l'Etat Islamique.
Et en effet, un responsable américain annonçait samedi 16 juillet que les missions aériennes américaines contre l'Etat islamique depuis la base aérienne d'Incirlik étaient suspendues du fait d'une fermeture de l'espace aérien.
Autre conséquence : Les forces armées turques pourraient se retrouver désorganisées et affaiblies pendant un long moment ce qui pourrait avoir un effet négatif sur leur engagement contre les Jihadistes de l'EI.
Enfin, le pouvoir va sans doute concentrer son attention sur la sécurité intérieure, bien mise à mal depuis quelque temps, plutôt que sur la lutte contre Daech dans le cadre de la coalition internationale.
Un impact également dans la lutte du régime contre les rebelles Kurdes du PKK
A Sirnak, par exemple, l'un des flashpoints de l'insurrection kurde, près de 309 militaires ont été mis sous les verrous, parmi lesquels un général et deux commandants.
Les leaders mondiaux ont soutenu mollement les autorités démocratiquement élues
Très vite il est apparu que les putschistes, trop peu nombreux, ne l'emporteraient pas. Cela a certainement encouragé les leaders mondiaux, qui n'aiment pas spécialement Erdogan, a le soutenir, même si cela a été du bout des lèvres.
Le président américain, Barack Obama, par exemple, a exhorté toutes les parties en Turquie à "faire preuve de retenue" et à "éviter la violence."
Heureusement que John Kerry, le secrétaire d'Etat américain, a été un peu plus explicite. Il a qualifié les événements de la nuit de "situation très fluide", ajoutant que les États-Unis soutenaient le gouvernement civil turc "démocratiquement élu et les institutions démocratiques."
Et John Kerry s'empressait d'ajouter, pour couper l'herbe sous le pied de tous ceux qui soupçonnaient les Etats-Unis, d'avoir une responsabilité quelconque dans le coup d'Etat, que les Américains ignoraient tout de ce putsch.
"Quand vous préparez un coup d'Etat, vous n'en faîtes pas vraiment la publicité auprès de vos partenaires de l'OTAN", a expliqué John Kerry à des journalistes qui lui demandaient comment les services de renseignement américains avaient été pris par surprise.
"Tout le monde a été surpris, y compris les gens en Turquie", a ajouté le chef de la diplomatie américaine.
Et de conclure : "Je dois dire que le putsch des soldats rebelles ne semble pas avoir été vraiment bien planifié ni exécuté". Comme à regret !
De son côté, le président du Conseil européen, Donald Tusk, tweetait que les tensions et les défis ne peuvent être résolus avec des fusils. "Les coups militaires n'ont pas leur place dans la Turquie moderne."

Jean René Belliard

Liste des thèmes abordés dans la newsletter envoyée aux abonnés le 16 juillet 2016 :

France : La France confrontée à un attentat "d'un type nouveau"

Syrie : Nord de la province de Lattaqié - L'armée a repris la localité de Kansabba
Syrie : A Damas et Alep on célèbre le coup d'Etat contre Erdogan

Turquie : Tentative avortée de coup d'Etat en Turquie

Jihad global : Daech recule mais sa capacité de nuisance mondiale s'accroit

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