28/06/2016

Syrie : L'énorme fiasco des forces du régime à Tabqa va avoir des conséquences - 28 juin 2016

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 28 juin 2016
Extrait de la newsletter publiée par Jean René Belliard hier,  lundi 27 juin, sur les évènements du Moyen Orient, d’Afrique du Nord et du Sahel. La totalité de la newsletter est accessible contre abonnement.
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Syrie : L'énorme fiasco des forces du régime à Tabqa va avoir des conséquences
La récente offensive du régime contre l'État islamique, visant à libérer de la présence de l'État islamique de grandes parties du désert dans la province de Raqqa, a pris une tournure dramatique quand une contre-attaque des Jihadistes a semé le chaos parmi les unités de l'armée syrienne. 
Une opération risquée et mal organisée
A l'évidence, l'état-major syrien s'était lancé dans une opération risquée sans suffisamment tenir compte des risques de contre-attaques de l'État islamique. L'offensive s'est effondrée et au lieu de capturer de grandes étendues de territoire, les forces du régime ont été contraintes à la défensive et ont risqué l'anéantissement total sur le chemin du retour vers leur point de départ.
Le moment était pourtant favorable
La surprise a été d'autant plus grande que l'armée semblait jouir d'un momentum, profitant de la concomitance d'une offensive des Forces démocratiques syriennes, une coalition arabo-kurde assistée par les Etats-Unis, contre l'Etat Islamique de l'autre côté de Raqqa.
L'objectif de l'offensive était de capturer la base aérienne et la ville de Tabqa. Mais les médias pro-régime voyaient déjà l'armée libérer Raqqa, la place-forte de l'Etat Islamique, coiffant sur le poteau l'offensive des Forces Démocratiques Syriennes sponsorisées par les Etats-Unis. C'est pourquoi on avait donné à l'offensive le nom de "pour Raqqa". D'où la confusion sur l'objectif réel. Si Tabqa avait effectivement été capturée, cela aurait complètement coupé les autres liaisons routières de l'État islamique vers le monde extérieur et  permis au régime d'utiliser Tabqa comme base de départ pour les opérations futures au cœur de l'État islamique. 
Malheureusement pour Bachar al-Assad, qui avait promis, dans un discours adressé au parlement syrien le 7 juin, de libérer "chaque pouce de la Syrie du terrorisme» , l'offensive s'est soldée par une débâcle.
On avait pensé un peu vite que l'Etat islamique n'était plus en mesure de se défendre
On a sans doute pensé un peu vite à Damas que l'État islamique n'était plus en mesure d'engager des forces suffisantes pour combattre sur deux fronts, un front au nord de Raqqa contre les Forces Démocratiques Syriennes, qui se sont finalement emparées de Manbij, et un front au sud-ouest de la province de Raqqa, où l'armée loyaliste a du pitoyablement rebrousser chemin après avoir subi de lourdes pertes en hommes et matériel. 
L'échec révèle l'état pitoyable des forces loyalistes
L'échec des forces loyalistes sur la route de Tabqa a finalement révélé au grand jour l'état pitoyable dans lequel se trouvent les forces armées syriennes. C'est également un revers pour la Russie qui voit ses "protégés" mis en échec alors que les forces sponsorisées par les Etats-Unis sont victorieuses contre le même ennemi.
Une erreur de calcul à la base
L'erreur de calcul du régime est sans doute du à la facilité avec laquelle le régiment Golan des Forces de Défense Nationale (FDN), une force paramilitaire pro régime, ont pu mener des combats autour d'Ithriya. Il en a déduit que l'Etat islamique n'était plus en mesure d'offrir de résistance à de futures offensives, sans se douter que les Jihadistes avaient peut être offert une piètre opposition, précisément pour tromper l'adversaire. Cette erreur de calcul s'est révélée catastrophique ultérieurement et il s'est avéré que la situation initiale rencontrée autour d'Ithiriya était en aucun cas représentative de la vraie force et de la volonté de se défendre de l'État islamique.
Un terrain désertique difficile
L'état major syrien a également commis l'erreur d'engager un grand nombre de soldats et miliciens pro régime dans un terrain désertique, facile à défendre par un petit nombre de combattants. Et lorsque l'armée a du battre en retraite, celle-ci s'est révélée particulièrement vulnérable aux tirs d'un petit nombre de jihadistes, les soldats n'ayant aucun endroit où se mettre à l'abri et offrant ainsi des cibles faciles.
Des problèmes d'effectifs
L'autre erreur stratégique est que pour lancer son offensive en direction de Tabqa, l'état-major a réuni une force d'à peu près 5000 hommes en prélevant plusieurs unités sur d'autres fronts pour les envoyer à Ithriya, le point de départ de l'offensive. Mais l'armée, après cinq ans de guerre, n'a plus les effectifs suffisants pour mener de grandes offensives sur plusieurs fronts à la fois. Aussi, les brigades, régiments et milices prélevés ont fragilisé les fronts sur lesquels ils avaient été retirés.
L'Armée arabe syrienne n'est plus le corps dominant des forces du régime
Un autre problème est le manque de coordination entre le commandement militaire et celui des Forces de Défense Nationale (FDN) ou des milices pro régime plus ou moins importantes commandées par des Qaïds du régime. 
L'armée arabe syrienne n'est plus aujourd'hui la force principale du régime, disséminée par les désertions, le grand nombre de réfractaires, les pertes dues à cinq années de combats incessants. Elle reste déployée sur un grand nombre de bases militaires à travers le pays mais n'a plus les capacités offensives suffisantes pour mener de grandes opérations militaires. Sans compter que ses capacités offensives restantes en personnel et équipements ont également été dépouillées et remises aux diverses milices considérées comme plus fiables par le régime. C'est la raison pour laquelle les grandes brigades mécanisées de l'armée syrienne, qui disposaient avant la guerre civile de 2500 blindés, ont pratiquement disparu.
Les milices préférées par le régime pour leur fidélité
Les Forces de Défense Nationale (FDN)  ont été créées dans le but de constituer des unités prêtes à défendre leur ville ou leur quartier contre les incursions des rebelles. Ces unités des FDN étaient composées d'habitants armés chargés de tenir des postes de contrôle et de patrouiller leur quartier ou leur ville. Ce sont en fait des milices. Lorsque l'armée syrienne a été réduite de moitié par les désertions, les FDN ont occupé la place de l'armée pour défendre le régime.  L'enrôlement des citoyens dans les FDN a été encouragé par le pouvoir. On a fait appel à toutes sortes de gens, même des condamnés, en les attirant par des soldes importantes et en prélevant l'armement nécessaire sur les stocks de l'armée.
Nombreuses et bien armées, les milices pro régime se sont chargées de missions autrefois exécutées par l'armée comme garder les quartiers et même mener des offensives pour reprendre des localités ou des champs d'hydrocarbures et d'autres installations stratégiques.
La conséquence est que les milices, souvent composées des minorités, ont été affectées à des missions sécuritaires dans les villes majoritairement sunnites. Outre les tensions entre miliciens et populations sunnites de ces villes, ces miliciens, qui s'étaient enrôlés pour défendre leurs propres quartiers, ont trop souvent pris la fuite au lieu de faire face à une offensive des rebelles ou des Jihadistes, parce qu'ils ne voyaient aucun avantage personnel à défendre l'endroit où ils avaient été affectés et qui n'étaient pas le leur.
Très rapidement, il a fallu se rendre à l'évidence : les Forces de Défense Nationale étaient inefficaces pour quoi que ce soit hors tenir des postes de contrôle. Mais l'état-major avait commis l'erreur de leur affecter un grand nombre de véhicules blindés, les prélevant aux puissantes formations blindées existant avant la guerre civile, par crainte qu'elles ne se tournent contre le régime. Tel et si bien qu'aujourd'hui, il n'existe que quelques unités capables de mener de grandes offensives et ces unités, comme les Forces Tiger, s'épuisent à courir d'un front à l'autre.
Certaines unités des FDS sont en fait des armées privées
Aujourd'hui, le régime ne peut pas faire grand chose car certaines de ces milices sont devenues si puissantes qu'elles sont devenues de véritables armées privées.
Bon nombre de ces unités d'élite sont constituées principalement d'Alaouites, originaires de la région côtière  de la Syrie et sont extrêmement sectaires. Ces unités constituent une grande partie des capacités offensives du régime. Elles ont reçu la plus grande partie de l'armement russe fourni en 2015, y compris des chars T-90.
Des centres de commandement multiples
Les Forces Tiger, une unité paramilitaire d'élite, du colonel Souheil al-Hassan et la brigade Souqour al-Sahara (Les Faucons Desert) sont les exemples les plus connus de ces armées privées. Elles n'obéissent ni au commandement de l'armée arabe syrienne ni aux Forces de défense nationale (FDN), mais prennent leurs ordres directement du régime syrien ou même du clan al-Assad. Cela signifie que si l'une de ces deux unités est en opération aux côtés de l'armée ou des FDN, elle prendra ses ordres à des sources différentes de celles de l'armée ou des FDN alors que leur objectif peut être le même. Cela crée toute une série de problèmes car la plupart des milices indépendantes ont horreur de recevoir des ordres d'un autre centre de commandement que le leur. C'est précisément ce qui s'est passé au cours de l'offensive sur Tabqa. Le problème à été moindre lors de l'offensive contre Palmyre (Tadmor en arabe), car c'est l'état-major de l'armée russe qui avait pris le contrôle de l'ensemble de l'opération.
Epuisement des seules unités réellement combatives
Un autre problème tient au fait que les unités les plus capables (Souqour al-Sahara et les Forces Tiger) sont constamment appelées sur les fronts les plus divers à travers la Syrie pour venir sauver une position menacée par une offensive de l'adversaire.
Cela a conduit à une série d'offensives inachevées coûteuses en carburant, en équipement et en effectif. Cela vaut également pour la capture de Tadmor (Palmyre), dont la prise aurait été justifiée si l'opération s'était poursuivie  vers la ville assiégée de Deir ez-Zhor. Mais au lieu de chasser l'État islamique tout le long de la route jusqu'à Deir ez-Zhor, ce qui était relativement facile car il n'y avait pas de grands bastions de l'Etat islamique entre Tadmor et Deir ez-Zhor, le régime a mis fin à ses opérations après avoir saisi Tadmor. Comme la ville de Tadmor et ses vestiges archéologiques avaient peu de valeur militaire au régime, sa capture semblait plus avoir été un coup de Relations Publiques visant à montrer au monde que le régime syrien et la Russie étaient capables de vaincre le terrorisme en Syrie et de sauver les trésors de l'humanité.
Des offensives menées dans la plus grande confusion
La progression de l'armée syrienne et des FDN en direction d'al-Sukhna, située entre Tadmor (Palmyre) et Deir ez-Zhor, avait, de toute façon, débuté dans la plus grande confusion, les forces loyalistes étant constituées d'unités mal formées opérant dans un méli-mélo d'équipements et d'armes. Bien que soutenues par l'armée russe, elles ont subi d'énormes pertes quand un véhicule kamikaze bourré d'explosifs de l'Etat islamique a réussi à atteindre leurs positions, ce qui a entraîné la mort d'un militaire russe et d'un grand nombre de combattants du régime. En outre, le temps qu'a mis l'offensive pour démarrer, après la prise de Palmyre, a permis à l'Etat islamique de construire ses lignes de défense, ce qui aurait obligé le régime à engager ses unités d'élite des Forces Tiger et des Souqour al-Sahara au prix de lourdes pertes.
Si les forces du régime avait démarré leur offensive aussitôt après la prise de Palmyre, elles auraient profité du fait que les Jihadistes de l'EI étaient en déroute sans ordre ni coordination et auraient pu être facilement anéantis, ce qui aurait permis d'atteindre Deir ez-Zhor assez facilement.
Une situation identique lors de l'offensive en direction de Tabqa
Cela nous ramène à l'offensive en direction de Tabqa où une mauvaise planification, des flancs fortement exposés à une contre-attaque et un manque de soutien aérien de la Russie ont conduit à une véritable catastrophe.
La force chargée de capturer la base aérienne  et la ville de Tabqa comprenait pas moins de onze groupes et factions différents appartenant à trois (en fait quatre) pays. Il y avait la brigade Souqour al-Sahara, l'armée arabe syrienne (comprenant au moins deux régiments supposés avoir fait partie de la 4e Division blindée), l'armée de l'air syrienne, les Forces de Défense Nationale (subdivisées en régiment Golan et plusieurs autres régiments plus petits), le Parti social national syrien (PSNS), les brigades du parti Baath, la Garde Nationale Arabe, la Garde républicaine, le Hezbollah, l'armée russe et la force aérienne russe, chacune disposant de ses propres blindés et aquipements. Les Navy Seals syriens ont également pris part à l'opération, même si on ignore à quel centre de commandement ils obéissaient réellement. Aucune milice chiite ne semble avoir pris part aux combats de Tabqa, probablement pour les maintenir sur le front au sud d'Alep.
Les forces engagées dans l'offensive pour Tabqa disposaient d'un nombre impressionnant de chars, d'artillerie, de lance-roquettes multiples (LMR), de la Force aérienne arabe syrienne (SyAAF), y compris les chasseurs-bombardiers et les hélicoptères d'attaque, la 291ème brigade d'artillerie de l'armée russe avec ses canons de 152mm 2A65 Msta-B et des hélicoptères Mi-24 de la force aérienne russe déployés sur la base aérienne de Kweiress.
L'énumération des blindés utilisés par les différentes branches et les factions impliquées dans l'offensive donnent une image claire de l'état actuel de l'armée du régime et le cauchemar logistique pour fournir à chaque blindé le bon type de munitions et de pièces de rechange. Ont participé à l'offensive des T-90, T-72Bs, T-72AVs, un T-72AV 'Turms-T', T-72M1s, T-62 Modèle 1967 et T-62 modèle 1972, T-55As, T- 55ms et T-55 (A) MVs et BMP-1.
Le soutien de l'artillerie était fourni par des canons de 122 mm anti-aériens montés sur camions , obusiers D-30 et des canons de campagne de 130mm M-46 montés sur camion, des  LMR de 107mm, BM-21s de 122mm, IRAMs et BM-27s de 220mm. L'armée russe a fourni une batterie 2A65 obusiers Msta-B de 152mm.
Étonnamment, la force aérienne russe a limité son soutien à quelques hélicoptères Mi-24, laissant l'armée de l'air syrienne fournir un appui aérien aux troupes qui avançaient. L'armée de l'air syrienne reste cependant incapable de fournir le même degré de soutien aérien que l'armée de l'air russe. Les hélicoptères d'attaque SA-342 et Mi-25 de l'armée de l'air syrienne ont également fait une apparition sur le champ de bataille, mais ont fini par avoir presque aucune utilité lors de l'offensive en raison d'un manque de coordination entre l'armé de l'air et les forces sur le terrain.
Une force formidable sur le papier
Il s'agissait d'une force formidable sur le papier. L'appui aérien fourni par l'armée de l'air syrienne aurait normalement du être un atout considérable à l'offensive menée en terrain désertique, les défenseurs ne pouvant se déplacer sans risquer d'être éliminés par les chasseurs bombardiers ou les hélicoptères.
Le fer de lance de l'offensive a été fourni par la brigade Souqour al-Sahara, qui a déployé ses chars T-90, T-72Bs, GAZ Tigers, LMs Iveco et Ural-4320s fournis par la Russie. Les miliciens étaient également aidés par des conseillers russes. Derrière Souqour al-Sahara suivait le reste de la force, avec les unités plus expérimentées au plus près des miliciens de Souqour al-Sahara tandis que les unités mal formées se trouvaient en arrière et sur les flancs. Normalement, la progression d'une telle force composée par un si grand nombre d'unités doit bénéficier d'un système de communication de grande qualité pour informer en temps réel les autres unités dans le cas de contre-attaques ou pour coordonner une retraite éventuelle. Cela n'a pas été l cas. La communication entre toutes les unités était totalement insuffisante et a joué un rôle déterminant dans la défaite catastrophique.
Faiblesse sur les flancs de l'offensive
Un autre problème majeur a été le terrain choisi pour lancer l'offensive. Celle-ci s'est déroulée le long de l'autoroute Ithiriya-Raqqa, en plein terrain occupé par l'Etat islamique. Cela a laissé la principale force exposée sur ses deux flancs, les laissant extrêmement vulnérables aux contre-attaques. En outre, les forces désignées pour protéger ces flancs étaient mal organisées et mal équipées.
Succès au début
L'offensive, lancée le 2 Juin 2016, est partie d'Ithiriya à travers le territoire précédemment capturé au cours du mois de février. L'État islamique avait abondamment miné la route avant le début de l'offensive, 
Alors que certains engins explosifs improvisés avaient été soigneusement camouflés ou même déguisés en rochers, le placement de beaucoup de mines a souvent laissé à désirer.
Après deux jours de progression, le régime a commencé à crier victoire. On venait d'entrer dans la province de Raqqa, la place-forte de l'Etat islamique. C'était une revanche de la défaite subie par l'armée deux ans plus tôt lorsque les Jihadistes avaient capturé la province. 
Les forces du régime n'ont rencontré au début qu'une résistance sporadique, ce qui lui a permis d'avancer vers Tabqa avec une relative facilité.
L'État islamique n'a opposé que quelques T-55s, des technicals, des VBIED ou camions bourrés d'explosifs conduits par des kamikazes et de l'artillerie pour contrer ou au moins ralentir les progrès des forces du régime. Ces unités de l'EI ont facilement été éliminées par la puissance de feu supérieure du régime. Fait intéressant, l'État islamique a également déployé plusieurs drones sur le théâtre d'opération et au moins deux d'entre eux ont été abattus par l'utilisation de mitrailleuses AA de 14,5 mm ZPU-4 et de 23mm ZU-23s.
Les unités de tête de l'offensive ont atteint et capturé la petite colonie d'Abu al-Elaj le 4 Juin. C'est là où l'Etat islamique a livré sa première véritable opposition et a même tenté une contre-attaque pour reprendre le village. Cela aurait coupé la route entre Ithiriya et la tête de pont de l'offensive, ce qui, entre parenthèses, aurait du tirer le signal d'alarme sur la vulnérabilité de toute l'opération. En dépit des efforts des Jihadistes, Abu al-Elaj et ses environs sont restés sous le contrôle des forces du régime.
L'Etat islamique a répliqué en envoyant trois BMP VBIED (blindés bourrés d'explosifs conduits par des Kamikazes) contre l'avancée des forces du régime. Remarquablement, pas un seul a réussi à fait exploser sa charge utile contre les objectifs, et tous les trois ont été capturés après avoir été immobilisés par des tirs.
Après avoir sécurisé Abu al-Elaj et ses environs, les unités de tête de l'offensive ont poursuivi leur progression le long de l'autoroute Ithiriya-Raqqa, sécurisant plusieurs autres petites colonies le long de la route. La plupart de ces colonies ont ensuite été fortifiées pour se préparer à une contre-attaque surprise potentielle de l'État islamique.
Puis les forces du régime ont atteint le carrefour stratégique de Safiya et le champ pétrolifère de Sufyan situé à proximité. 
Les forces loyalistes font une pause qui se révèlera désastreuse
Le gros des troupes devait maintenant quitter l'autoroute menant à Raqqa et se diriger au nord vers la base aérienne de Tabqa. Mais au lieu de poursuivre l'offensive et priver l'État islamique du temps nécessaire pour renforcer ses positions le long de la route menant à Tabqa, l'offensive a soudain marqué un temps d'arrêt.
On suppose que l'ordre avait été donné pour donner aux forces du régime le temps nécessaire pour fortifier leurs gains et sécuriser davantage la route.  Cela s'est avéré être une erreur fatale. Il a permis à l'État islamique de rassembler ses forces pour une contre-attaque. Les Jihadistes ont quitté Raqqa pour venir renforcer la défense de Tabqa. En grande partie constituées de combattants étrangers, ces forces bien équipées, ont fait preuve d'une détermination suffisante pour mettre un point final à l'offensive du régime.
Cela démontre une autre faiblesse du régime. Alors que le pouvoir syrien est connu pour disposer d'une foule d'informateurs dans la plupart des unités rebelles, il a été incapable d'infiltrer les rangs de l'Etat islamique. Le régime pensait pouvoir repérer les mouvements de troupes grâce à ses hélicoptères, ses avions et ses drones. Mais le déploiement des renforts jihadistes a échappé à la vigilance de l'armée de l'air syrienne.
Les Navy Seals syriens tombent sur les unités aguerries de l'Etat islamique
Inconscient du danger imminent, les Navy Seals syriens ont poursuivi leur chemin vers le champ pétrolifère de Thawra qu'ils ont atteint le 18 Juin. Peu défendu, Thawra a été capturé très rapidement. L'armée n'était plus qu'à quatorze kilomètres de la base aérienne de Tabqa et annonçait déjà sa prise imminente. Une question de un ou deux jours disait l'état-major. Thawra se révélera être la dernière position atteinte par les forces du régime au cours de leur offensive.
A peine avaient ils pris Thawra, les Navy Seals se sont accrochés à l'avant-garde de l'Etat islamique nouvellement arrivée de Raqqa, ce qui a conduit à de violents combats à la périphérie de Thawra.
N'ayant pas eu le temps de s'organiser pour défendre le champ pétrolifère, les Navy Seals ont reculé et demandé un appui de feu, qui a pris la forme d'un barrage d'obus d'artillerie ainsi qu'à un largage de bombes à sous-munitions par l'armée de l'air syrienne sur les positions de l'EI. Ignorant à quelle unité de l'Etat islamique ils avaient à faire, les  Navy Seals ont fait une autre tentative pour tenter d'avancer, mais ils sont tombés dans une embuscade de l'Etat islamique qui les a soumis à une pluie de missiles anti-chars ATGM contre les technicals et les camions des Navy Seals. Plusieurs véhicules, dont un blindé Ural-4320 russe, ont été détruits.
Submergés en puissance de feu, les Navy Seals se sont rapidement retirés vers le carrefour de Safiya et le champ pétrolifère tout proche de Sufyan où au lieu d'anticiper et de se  préparer à l'assaut imminent, la plupart des forces du régime ont tout simplement pris la fuite. On ignore ce qui a déclenché la fuite des forces du régime, mais on a déjà connu une débandade semblable en mai 2015. En quelques heures, les forces du régime sont remontées à bord de leurs engins et ont fui le long de la même route qu'ils avaient empruntée les semaines précédentes mais dans la direction opposée. Le pouvoir a expliqué qu'il s'agissait d'une '' retraite organisée ''. Même si une partie de la retraite a en effet donné l'impression d'être relativement bien organisée, le simple fait qu'elle n'avait pas impliqué toutes les forces qui participaient à l'offensive est une preuve de la mauvaise communication entre les unités. La partie du contingent qui a été laissée sur place a été rapidement submergée par les forces supérieures de l'Etat islamique.
Après avoir réoccupé le carrefour de Safiya, les combattants de l'État islamique ont commencé à avancer le long de la même route à la poursuite des forces du régime. Ils ont  traversé le désert en convoi à grande vitesse, complètement épargnés par la Force aérienne arabe syrienne. Une tempête de sable aurait empêché l'armée de l'air syrienne de frapper les combattants de l'État islamique. Il y a bien eu une tempête de sable mais celle-ci a eu lieu plus tard et les vidéos disponibles montrent un temps clair et un ciel dégagé au-dessus de Safiya et le long de l'autoroute Ithiriya-Raqqa.
Du côté des forces loyalistes, la fuite ressemble à une débandade. Des blindés et des véhicules sont abandonnés sur place pour un simple ennui mécanique qui pouvait facilement être réparé. Des épaves jonchent la route et les bas côtés, atteints par des tirs de missiles antichars ou des tirs d'artillerie.
Parmi les épaves, on trouve les restes d'un camion de remorquage de pièces d'artillerie KAMAZ-63501AT utilisé par la 291ème brigade d'artillerie russe déployée sur le théâtre d'opération à l'appui des forces du régime. Un des camions a roulé sur un engin explosif improvisé au cours des premières étapes de l'offensive, ce qui a entraîné sa destruction. L'armée russe a annoncé que trois de ses soldats avaient été grièvement blessés.
Ne trouvant pas d'opposition face à lui, l'État islamique a repris la localité d'Abu al-Elaj et les tours de SyriaTel le long de l'autoroute Ithiriya-Raqqa. Les positions de défense échelonnées le long de la route, défendues par des troupes relativement mal formées, ont été incapable d'arrêter les combattants plus expérimentés et plus motivés de l'État islamique.
Conclusion
Un petit groupe de combattants de l'État islamiques avec des véhicules  et seulement deux blindés a complètement renversé une offensive menée par des milliers d'hommes avec des dizaines de chars, de l'artillerie et un appui aérien. Non seulement ils sont parvenus à reprendre tout le territoire que l'État islamique avait perdu lors de l'offensive du régime, mais les combattants de l'État islamique ont même gagné un nouveau territoire et marchent  maintenant vers la ville d'Ithiriya. Bien sûr, il est peu probable qu'ils soient capables de prendre réellement Ithiriya, mais le simple fait de menacer cette ville montre qu'il ne faut pas enterrer trop vite l'Etat islamique qui sait s'adapter aux situations même les plus difficiles.
Le régime cherche à sauver la face
Dans un effort pour défendre la catastrophe de Tabqa, le régime et ses partisans rivalisent d'efforts pour expliquer la défaite et cacher  l'incompétence de l'armée. Certains soutiennent que l'offensive n'était rien de plus qu'une attaque de sondage, pour voir ce que la réponse militaire de l'Etat islamique pourrait être. Difficile à croire compte tenu des effectifs et du matériel engagés. La Russie a été blâmée pour ne pas avoir fourni l'appui aérien nécessaire, bien que l'état-major russe avait précisé à l'état-major syrien l'appui qu'il fournirait avant de lancer l'offensive. On a prétendu que l'offensive était une idée de l'état-major russe et que l'armée syrienne avait été contrainte de s'exécuter. D'autres ont affirmé  que les conditions météorologiques avaient empêché l'armée de l'air syrienne de frapper l'État islamique, en dépit du fait que le temps était favorable pendant toute la durée de l'offensive. Certains ont même affirmé que l'État islamique avait lancé '' des centaines de VBIED '' submergeant les forces du régime. Les différents groupes qui ont participé à l'offensive se sont également accusées les uns les autres. L'armée a blâmé les milices d'être responsables de la débandade. Souqour al-Sahara a blâmé l'armée de l'air syrienne et les milices de ne pas s'être réellement engagées dans cette offensive, tandis que l'armée de l'air syrienne et les milices ont blâmé Souqour al-Sahara d'avoir soudain mis un terme à sa participation à l'offensive, laissant des unités mal entraînées obligées de se battre pour leur survie.

Jean René Belliard

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