18/06/2016

Syrie : Trêve à Alep ; bombardements de rebelles aidés par le Pentagone dans le sud : autant de messages de Moscou 6 18 juin 2016

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 18 juin 2016
Extrait de la newsletter publiée par Jean René Belliard hier,  vendredi 17 juin, sur les évènements du Moyen Orient, d’Afrique du Nord et du Sahel. La totalité de la newsletter est accessible contre abonnement.
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Syrie : Trêve à Alep ; bombardements de rebelles aidés par le Pentagone dans le sud : autant de messages de Moscou
Un observateur non initié pourrait avoir du mal à comprendre la stratégie menée par Moscou en Syrie. Rappelons quelques faits.
Dès les premiers jours de l'entrée en action de la Russie dans la guerre civile syrienne, à la fin du mois de septembre 2015, Moscou a tenu à faire comprendre à ses partenaires syriens et iraniens que son intervention se cantonnerait aux seuls raids aériens. Les quelques troupes déployées au sol se borneront à des missions de protection des bases russes, de formation, et de renseignement. Moscou envoyait également des officiers pour la cellule d'opérations.
Les Russes ont également insisté pour garder le commandement des batailles auxquelles ils participeraient.
Ils ont également fait savoir qu'ils étaient venus en Syrie afin de régler le problème de l'avenir du régime syrien. Pour eux, il n'était pas question que leur participation les entraine vers une confrontation avec les Américains. Même la tension avec la Turquie n'aurait pas été à l'ordre du jour de Moscou, si l'armée de l'air turque n'avait pas abattu un bombardier russe.
Le premier objectif des Russes : rétablir l'équilibre des forces en Syrie
Le premier objectif de l'intervention russe  était de rétablir l'équilibre des forces pour éviter l'effondrement du régime à un moment où les forces loyalistes reculaient sur pratiquement tous les fronts. Moscou pensait que la réalisation de cet objectif permettrait à la délégation du régime d'entrer dans les négociations de Genève dans une meilleure posture.
Les Russes pensaient avoir atteint leur premier objectif en février 2016
Les Russes ont cru avoir atteint ce premier objectif vers la fin du mois de février. C'est pourquoi, le 28 février 2016, ils ont pris avec les Américains la décision unilatérale d'imposer une trêve à toutes les parties belligérantes à l'exception des mouvements jihadistes du Front al-Nosra (la branche syrienne d'al-Qaïda) et de l'Etat Islamique. En application de cette trêve, quelques avions sont retournés vers leurs bases sur le territoire russe et quelques troupes ont été rapatriées.
La décision de Moscou n'a pas manqué de provoquer une crispation des relations avec Damas et Téhéran, même si Vladimir Poutine a tenu bon de préciser que ses troupes pouvaient revenir en quelques heures sur le théâtre syrien si la situation tournait à nouveau au désavantage des forces pro régime.
Les espoirs russes d'avoir créé des conditions favorables pour une négociation ont cependant été vite déçus et ce pour plusieurs raisons.
Le Pentagone, inquiet de la montée en puissance de Moscou dans la région
Pour les Etats-Unis, inquiets de la montée en puissance de l'influence russe dans la région, il devenait urgent de trouver une parade. Et il semble qu'il l'ait trouvée !
Abandonnant leur première idée de former de petits contingents rebelles "modérés" triés sur le volet et qui s'est soldée par des échecs cuisants, les Américains se sont tournés vers les milices kurdes et des groupes rebelles arabes pour former ce qu'on appelle désormais les Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Entrainées, conseillées et assistées en armement U.S. et en munitions, les miliciens arabo-kurdes ont rapidement pris le dessus sur les Jihadistes de l'Etat islamique, au risque de se retrouver un jour face à face à l'armée arabe syrienne appuyée par les Russes. Du coup, la Russie n'était plus la seule à être en mesure de mener le jeu en Syrie.
Moscou mis en échec à Genève par l'Arabie saoudite
Les pourparlers de Genève ont en fait évolué dans un sens différent de celui qu'espérait Moscou. Riyad a pris soin de mettre la main sur la délégation de la rébellion, nommant même comme chef de cette délégation le responsable du groupe islamiste rebelle Jeich al-Islam, totalement inféodé à l'Arabie saoudite.
Washington laisse faire Riyad sans broncher
Curieusement, Washington a laissé faire, sachant pertinemment que la délégation du pouvoir et celle menée par Riyad allait s'affronter sur le problème du rôle de Bachar al-Assad dans une future Syrie, ce qui n'a pas manqué de se produire. Vladimir Poutine se retrouvait en difficulté. Il ne pouvait abandonner Bachar al-Assad car cela revenait à abandonner en rase campagne l'armée arabe syrienne qu'il cherchait précisément à redresser. Pourtant, au départ du plan, l'avenir de Bachar al-Assad dans une future Syrie réconciliée était le dernier des soucis de Vladimir Poutine. La seule chose que le président russe voulait était d'éviter que le régime syrien s'effondre brutalement, laissant libre cours à une guerre sans fin entre de multiples factions plus ou moins islamistes.
L'accalmie mise à profit par les belligérants pour reconstituer leurs forces
Pour la rébellion, l'échec des négociations n'a jamais constitué un drame, les rebelles ayant mis à profit l'état de relative accalmie pour reconstituer leurs forces en hommes et armements, grâce à la bienveillance saoudienne et turque. Aussi, pendant qu'on parlementait pour rien à Genève, les formations rebelles opposées à divers titres au régime de Damas se renforçaient dans le nord-est grâce aux Américains et dans les provinces d'Alep et d'Edleb grâce au soutien de la Turquie et de l'Arabie saoudite. Vous noterez qu'il n'y avait pas d'accord tactique entre ces différentes puissances.
Pour Moscou il devenait urgent de remporter un succès militaire contre l'EI
Cela a été chose faite avec la libération de la cité historique de Palmyre à laquelle l'armée russe a effectivement participé. Mais l'euphorie a été de courte durée.
Dissensions entre Russes, Iraniens et pouvoir syrien après Palmyre
Très vite sont apparues des dissensions entre l'état-major russe et les états-majors iranien et syrien. Les Russes exigeaient de poursuivre vers Deir ez-Zhor, une importante ville et base aérienne assiégées par les Jihadistes de l'EI, et Raqqa, leur place-forte. Ils demandaient pour cela de stopper les opérations militaires à Alep, sans doute en application de l'accord de "cessation des hostilités" conclu avec les Américains et qui voulait qu'on épargne les groupes rebelles "modérés" dans les deux provinces d'Alep et d'Edleb, au motif qu'ils constituaient les dernières poches des forces de l'opposition qui participaient aux pourparlers de Genève.
Le Hezbollah a pris la tête de la fronde contre le projet russe, sous prétexte qu'il était l'exécution d'un plan américano-russe. La milice chiite libanaise, qui avait fourni un grand nombre de combattants aux forces loyalistes, a tout simplement refusé de prendre part à la bataille de Deir ez-Zhor et à celle de Raqqa.
La détérioration des relations entre Moscou, Damas et Téhéran a des répercussions sur le terrain
Cette crispation dans les relations entre Damas, Téhéran et le Hezbollah d'une part, et Moscou de l'autre s'est répercutée sur le terrain à travers un gel significatif des opérations militaires. Le principal souci de l'armée syrienne et de ses alliés s'est alors réduit à sauvegarder les zones conquises et à repousser les attaques des milices rebelles.
La progression des Forces démocratiques syriennes modifient la donne
La progression des miliciens des Forces Démocratiques Syriennes, reprenant une partie du territoire occupé par l'Etat Islamique le long de la frontière turque, a créé une nouvelle situation géopolitique. En effet, les FDS sont constituées à près de 80% de miliciens kurdes. Les conseillers américains ne pouvaient faire autrement, n'ayant pas assez de rebelles arabes fiables sous la main.
Les Turcs inquiets
C'est alors que les dirigeants turcs ont commencé à s'inquiéter. Ils ont accusé les Américains de mener un double-jeu, se prétendant alliés de la Turquie dans le cadre de l'OTAN et armant les Kurdes, ennemis de la Turquie. Washington, obnubilé par sa lutte au sol contre l'Etat Islamique, n'a fait que des réponses vagues, assurant Ankara de son amitié. Cela n'a pas satisfait les dirigeants turcs qui ont dépêché des émissaires à Moscou et à Téhéran pour faire part de leur disposition à conclure un compromis à condition d'avoir des garanties de ne pas accorder l'auto détermination aux Kurdes.
Il n'est pas sûr qu'Ankara aura gain de cause auprès de Moscou car les Russes ont de tout temps cherché à garder un contact étroit avec les organisations kurdes. Quant au président syrien, celui-ci a vu là une occasion de rendre la monnaie de sa pièce à la Turquie et à son soutien aux rebelles syriens en affirmant entretenir toujours des liens avec les Kurdes, tout en ajoutant qu'il n'était pas question de diviser la Syrie, et qu'il n'accepterait jamais une auto détermination des Kurdes qui n'ont pour l'instant, selon lui, effectué aucune démarche séparatiste.
Téhéran cherche à réconcilier les alliés
La diplomatie iranienne, cherchant à retrouver une dynamique qui sauverait son influence en Syrie et au Liban, s'est empressée d'organiser un sommet tripartite avec la Russie et la Syrie. Le sommet a eu lieu  à Téhéran le 9 juin. Selon le communiqué final, les priorités auraient été rétablies et les prochaines étapes définies. Il aurait permis, affirme un media proche du Hezbollah, de ramener la Russie à une meilleure compréhension du conflit, dégagée de l'influence américaine.
Moscou semble avoir eu gain de cause
De son côté, Moscou semble avoir eu gain de cause puisqu'il a été décidé de mener une importante opération militaire en vue d'une grande bataille à Deir ez-Zhor. C'est le  secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, Ali Chamkhani qui devrait la commander, et le Hezbollah qui y assumera un rôle central.
Sur le terrain, les forces loyalistes ont effectivement repris leur progression le long de deux axes en direction de Deir ez-Zhor.
Et dans le même temps, Moscou annonçait une trêve à Alep et bombardait une petite formation rebelle armée par les Américains, la Nouvelle Armée Syrienne (NAF) active dans le sud de la Syrie, ne serait-ce que pour signifier aux formations rebelles non jihadistes, qu'elles avaient tout intérêt à se tenir à carreau.
Question : les rebelles vont ils entendre ce message ? Rien n'est moins sûr.

Jean René Belliard

Liste des thèmes abordés dans la newsletter du 17 juin :

Irak : Bataille de Fallouja (suite) - Les forces gouvernementales reprennent le QG du gouvernement
Irak : Une douzaine de soldats irakiens tués dans la province de Salahuddine

Libye : Bataille de Syrte : L'Etat Islamique rapplique par des attaques suicides

Syrie : Les avions russes bombardent des rebelles "modérés" dans le sud syrien
Syrie : Trêve à Alep ; bombardements de rebelles aidés par le Pentagone dans le sud : autant de messages de Moscou
Syrie : Des diplomates américains réclament des frappes contre le régime de Bachar al-Assad

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