24/05/2016

Le nord de l'Irak en morceaux - 24 mai 2016

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 24 mai   2016
Extrait de la newsletter publiée par Jean René Belliard le lundi 23 mai sur les évènements du Moyen Orient, d’Afrique du Nord et du Sahel. La totalité de la newsletter est accessible contre abonnement.
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Le nord de l'Irak en morceaux
Le recul de l'Etat islamique au nord de l'Irak provoque des tensions intercommunautaires dues aux aspirations kurdes à l'indépendance
L'Etat islamique est en recul dans le nord de l'Irak sous les coups de boutoir des forces kurdes, de la coalition internationale menée par les Etats Unis, l'armée irakienne et les milices chiites. Mais ce recul, loin de ramener la paix dans la région suscite au contraire le retour des rivalités entre les différentes communautés kurde, yazidi, arabe, chrétienne, turkmène, chiite, sunnite. La raison est qu'en raison des aspirations kurdes à une certaine indépendance du pouvoir central irakien, lui-même affaibli par des dissensions internes, aucune entente politique sur l'avenir de cette région n'a encore vu le jour.  Et cette incertitude quant à l'avenir de la région au sein de la communauté nationale irakienne ou non provoque l'explosion des tensions intercommunautaires.
Heurts entre Turkmènes chiites et Peshmergas (kurdes) à Tuz Khormatu
Des heurts sont survenus le 24 avril 2016 entre une milice turkmène chiite et les Peshmergas de l'Union Patriotique du Kurdistan (UPK) faisant neuf morts dans la ville de Tuz Khormatu, au sud du Kurdistan irakien. Ces milices paramilitaires chiites, encouragées par Bagdad, avaient pour objectif de contrer l'essor de Daech en appuyant l'armée irakienne d'une force supplémentaire. Aujourd'hui, elles se retrouvent à sécuriser les mêmes zones que les Kurdes, de confession sunnite, avec qui elles entretiennent des relations parfois houleuses.
Tuz Khormatu est une ville qui a souffert de l'arabisation menée par Saddam Hussein, aussi, la disparition de l'autorité du pouvoir central réanime d'anciennes rancœurs et rivalités.
Les offensives et contre-offensives menées par les Islamistes de Daech et les forces loyalistes ou les forces kurdes ont provoqué un exode de milliers de réfugiés arabes, chrétiens, musulmans sunnites et chiites fuyant tantôt leurs villes et villages conquis par l'Etat Islamique tantôt les territoires libérés par les milices chiites. La raison est que les milices chiites se sont souvent montrées impitoyables envers les Arabes sunnites qu'elles accusent de collusion avec Daech. Ainsi, certaines personnes préfèrent se réfugier en zone kurde dans les camps de Tuz Khormatu. Ce qui déclenche également d'autres conflits.
Affrontements sporadiques entre Peshmergas kurdes et Yazidis
À Sinjar, au nord ouest de l'Irak, les tensions sont provoquées par le même problème : l'absence de l'autorité du pouvoir central laisse les Kurdes seuls maîtres de la région, ce que n'acceptent pas obligatoirement les Yazidis. Depuis que les Peshmergas ont repris la ville de Sinjar des mains de l'Etat islamique en novembre 2015, des accrochages sporadiques ont éclaté entre les Peshmergas et les Yazidis. Ces derniers, reprochant aux Kurdes de les avoir abandonnés en août 2014 et ils se méfient aujourd'hui de leur présence pourtant nécessaire dans la montagne de Sinjar.
Les Yazidis soupçonnent également les Kurdes d'avoir laissé les mains libres aux Jihadistes de l'EI pour les éliminer de la région. Le génocide des yazidis perpétré par Daech s'était produit alors que les Peshmergas avaient brusquement fui dans la nuit sans même tenter de protéger les civils. Aujourd'hui les yazidis se tournent de plus en plus vers Bagdad pour assurer leur autonomie face au Parti démocratique du Kurdistan (PDK).
Rivalité entre Kurdes du PDK de Massoud Barzani et PKK, le parti kurde de Turquie
Malgré une lutte commune contre l'État islamique, les différentes forces armées kurdes en Irak mènent entre elles une guerre d'influence. Dans la région de Sinjar, les peshmergas du PDK emmenés par leur leader Massoud Barzani souhaitent étendre leur frontière et ainsi assoir et assurer leur indépendance vis-à-vis de Bagdad.
Par ailleurs, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), considéré comme une organisation terroriste aux yeux de la communauté internationale, cherche à instaurer au nord de l'Irak une base arrière de sa lutte pour l'indépendance de la région kurde en Turquie. Les deux groupes armés, aux idéologies diamétralement opposées, communiquent certes lors des offensives menées contre Daech. Mais  la présence du PKK au Kurdistan irakien provoque régulièrement des tensions avec le PDK. Lors de la libération de Sinjar, par exemple, l'enrôlement des Yazidis au sein des YBS, branche yazidie entraînée par le PKK, était vu d'un très mauvais œil par les hommes du PDK.
Affrontements entre Kurdes de l'UPK et des Kurdes salafistes
À Tuz Khormatu, dont on a parlé plus haut, des salafistes kurdes s'opposent aux forces de l'UPK.
Rivalité entre milices chiites
Les territoires sont également disputés entre les groupes locaux d'une même communauté.
Plusieurs milices chiites coexistent. Elles comptent à peu près 3 000 hommes en moyenne chacune. Deux d'entre elles, Asaïb Ahl al-Haq et les Brigades de Badr, se défient régulièrement. "L'affaiblissement du pouvoir central à Bagdad a contraint les forces irakiennes à reléguer une partie de leur autorité à des milices locales qui, au fur et à mesure que l'État islamique recule, règlent leur compte et se disputent les territoires libérés. Ces milices sont aujourd'hui en arme et les foyers de tension sont de plus en plus nombreux. Un risque de guerre civile se dessine," explique Arthur Quesnay chercheur à l'Institut français du proche-orient (Ifpo) à Erbil.
Entre Bagdad et Erbil un accord difficile
Toutes ces tensions intercommunautaires, ces affrontements et ces rivalités inquiètent naturellement le gouvernement irakien tout comme les autorités kurdes de l'UPK. Mais en l'absence d'un accord politique sur l'avenir des relations entre le Kurdistan irakien et Bagdad, aucune force mixte n'a été mise en place.
La présence de champs pétroliers complique le dossier
La difficulté de parvenir à un accord est encore aggravée par le fait que la région convoitée par le Kurdistan est riche en pétrole. Comment dans ces conditions parvenir à s'entendre sur un tracé frontalier entre Erbil (Kurdistan) et Bagdad quand on sait que cela revient à déterminer à qui appartiendra les richesses en hydrocarbure. À Kirkouk, par exemple, et dans la plaine de Ninive, région où les réserves de pétrole sont importantes, les Kurdes ont regagné du terrain sur l'État Islamique, mordant aujourd'hui bien au-delà des frontières initiales du Kurdistan.
Les forces irakiennes ont été expulsées de la région par l'offensive menée par Daech en juin 2014. Or, ce sont les Peshmergas kurdes, avec l'appui de la Coalition internationale soucieuse de trouver des combattants au sol, qui ont reconquis le terrain des mains de Daech et ils revendiquent aujourd'hui ce territoire comme leur appartenant. Ces conquêtes ont donné aux Kurdes des revenus pétroliers inattendus auxquels il est peu probable qu'ils renoncent, d'autant plus qu'ils permettent au Kurdistan irakien de davantage assurer son autonomie financière vis-à-vis de Bagdad.
Les minorités confessionnelles encore menacées par Daech mettent toujours leurs espoirs dans les Peshmergas
Sans oublier que la guerre contre Daech est loin d'être terminée. L'Etat islamique occupe toujours une partie du territoire irakien. Il existe encore des communautés minoritaires menacées par les Jihadistes de l'Etat Islamique, tels que les localités chrétiennes de Tellskof et Bakofa. Daech a fait une incursion dans ces villages en mai 2016. Et pour leurs populations, la menace ne vient pas des Kurdes mais des Jihadistes de Daech.

Jean René Belliard

Liste des thèmes développés le 23 mai dans la newsletter envoyée  aux abonnés :
Irak : Le nord de l'Irak en morceaux (dossier)
Irak : Bagdad annonce le lancement d'une offensive pour reprendre Fallouja

Israël - Cisjordanie - Gaza : Derniers incidents
Israël - Cisjordanie - Gaza : Difficultés dans les négociations pour une coalition gouvernementale

Syrie : Sanglants attentats dans deux bastions du régime : Au moins 121 morts
Syrie : De nombreux Ouïghours chinois combattent en Syrie (dossier)

Yémen : Attentat contre des recrues de l'armée à Aden


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