04/03/2016

Retour de l'inquiétude pour le Liban - 4 mars 2016

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 4 mars  2016
Jean René Belliard publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigé à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants. Ci-dessous, un extrait de la newsletter du 2 mars 2016 – Et beaucoup d’autres informations importantes dans la newsletter envoyée aux abonnés.
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Retour de l'inquiétude pour le Liban
Un cargo chargé d'armes à destination du Liban arraisonné par la marine grecque
Un cargo battant pavillon togolais et transportant des armes et des explosifs à destination du Liban a été arraisonné par les garde-côtes grecs à proximité de la côte turque.
Le bâtiment de 76 mètres de long et 11 mètres de large, immatriculé Kuki Boy et en provenance de Turquie, a été forcé de s'arrêter à 102 kilomètres au sud-est de la ville de Bodrum. Le navire a été escorté vers le port de Souda, en Grèce où une inspection est en cours.
Le cargo a éveillé les soupçons des garde-côtes grecs le 28 février, lorsqu'il n'a pas respecté leur signal d'arrêt. Selon les informations de Dogan, « le navire avait levé l'ancre dans un port international de la province d'Izmir, à destination du Liban ».
Selon le site libanais al-Nashra citant Haber Turk, le bateau transportait six conteneurs, dont deux remplis d'armes et de munitions. Il rapporte que l'équipage, composé de six Syriens, quatre Indiens et un Libanais, a été arrêté par les autorités turques.
Cette affaire du cargo chargé d'armes à destination du Liban résonne comme un signal d'alarme à destination du Liban.
Pour le journal al-Akhbar, proche du Hezbollah, l'envoi de ce bateau pourrait bien être l'œuvre des services de renseignement turcs, et il accuse les responsables turcs, avec les Saoudiens, à chercher à déstabiliser le Liban.
Ces craintes se croisent avec celles de sources sécuritaires libanaises pour qui l'envoi d'un bateau chargé d'armes veut dire que la scène libanaise est désormais dans la ligne de mire et que certains protagonistes œuvrent pour faire exploser la situation dans le pays.
Le journal al-Akhbar dit aussi détenir des informations selon lesquelles la Turquie aurait entrepris un décompte au Liban pour recenser les libanais d'origine turque, et dont le nombre s'élèverait à 84.000.
Al-Akhbar prétend que les Turcs coopéreraient avec les Qataris, dans les régions du nord libanais afin de consolider la position du parti islamiste libanais, Jamaat Islamiyyat. Le but serait de les pousser  à se distinguer du parti du Courant du Futur, dirigé par l'ancien Premier ministre Saad Hariri, et de les inciter à le critiquer ouvertement ainsi que le Hezbollah dans le but d'attirer leur base populaire attisée par les slogans confessionnels.
Oubliée l'élection présidentielle
On a cru un moment, pourtant, que la crise constitutionnelle allait enfin être résolue et qu'un nouveau président pourrait être élu. Mais, malgré les concessions de Samir Geagea, le chef des Forces Libanaises (une coalition de mouvements chrétiens) pour débloquer la situation, le Hezbollah, sans doute sur ordre de Téhéran, n'a pas permis d'élire un nouveau président. Ni le général Michel Aoun ni  Sleiman Frangié, tous deux Chrétiens maronites et membres du "camp du 8 mars" pourtant alliés du Hezbollah, n'ont bénéficié de "l'adoubement" de Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, la toute-puissante milice chiite.
Le Hezbollah a continué à entraver l'élection tout en claironnant haut et fort son soutien indéfectible à Michel Aoun, le chef du bloc du Changement et de la Réforme. Mais il est clair que la candidature de Michel Aoun semble être devenue impossible aujourd'hui en raison de l'aggravation de la rivalité entre Riyad et Téhéran. C'est également le cas de celle de Sleiman Frangié, lui-aussi membre du "Camp du 8 mars" dirigé par le Hezbollah. Aucun candidat sponsorisé par l'axe syro-iranien ne peut plus espérer faire l'objet d'un consensus entre Libanais. Il faudrait une personnalité échappant aux deux camps, celui du 8 mars et celui du 14 mars pour qu'une élection soit envisageable. Encore faudrait-il compter sur la bonne volonté des parrains iranien et saoudien, ce qui est loin d'être facile. Et d'ailleurs quelle autorité aurait un président élu sur la base du consensus national et de la formule ni vainqueur ni vaincu, pour satisfaire à la fois Riyad et Téhéran et leurs représentants locaux ?
On craint un nouveau "7 mai"
On parle aujourd'hui d'un nouveau "7 mai" par référence à la journée du 7 mai 2008 lorsque des miliciens du Hezbollah avaient investi par la force des armes les quartiers sunnites de Beyrouth suite à un bras de fer entre le gouvernement de Fouad Siniora, membre du "Camp du 14 mars", souverainiste et anti-syrien et le Hezbollah qui prétendait à l'époque contrôler l'aéroport international de Beyrouth et disposer de son propre réseau de télécommunication.
"Nous ressentons toujours les flammes du 7 mai, le procès (de l'ancien ministre Michel) Samaha et les tensions avec l'Arabie saoudite en sont les preuves", a souligné M. Geagea, le leader des Forces Libanaises. Pourtant, Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, avait affirmé mardi 1er mars, que son parti n'allait pas mener un nouveau "7 mai". Il est important de maintenir l'accalmie sur le plan interne, a-t-il dit, même si la guerre se poursuit ailleurs, en l'occurrence avec l'Arabie saoudite.
Le Liban enjeu de la rivalité entre Riyad et Téhéran
Le Liban est depuis des décennies la caisse de résonance des conflits régionaux. Or, aujourd'hui, l'exacerbation de la rivalité entre le camp sunnite, dirigé par l'Arabie saoudite, et le camp chiite, mené par l'Iran, fait craindre le pire pour le pays du Cèdre.
Signe de la montée des tensions entre Sunnites et Chiites, la décision prise par l'Arabie saoudite d'arrêter la livraison d'armes à l'armée libanaise. Ces armes étaient pourtant nécessaires aux soldats libanais pour faire face à la menace sécuritaire que posent les incursions incessantes des Jihadistes du Front al-Nosra ou de l'Etat Islamique à l'est du pays. Refuser les armes à l'armée libanaise revient à l'affaiblir face à l'insurrection sunnite ou face à la dégradation sécuritaire qui menace dans plusieurs régions du pays.
Des pays tiers ont alerté le premier ministre libanais
Le Premier ministre Tammam Salam aurait été alerté par des pays tiers sur les risques d'une dégradation sécuritaire que pourraient susciter les tensions communautaires latentes dans le pays. Ces mises en garde coïncident avec les appels lancés par les pays du Golfe à leurs ressortissants leur conseillant d'éviter de se rendre au Liban.
L'Arabie saoudite et les pays du Golfe exaspérés par le Liban
L'Arabie saoudite et les pays du Golfe semblent en effet décidés à punir le Liban pour n'avoir pas réussi à convaincre le Hezbollah chiite de retirer ses combattants de Syrie.
Le 19 février 2016, Riyad annonçait la suspension de son aide militaire de 4 milliards $ aux forces armées libanaises, après avoir accusé le gouvernement libanais de favoriser son rival iranien, sous l'influence du Hezbollah. Et le jeudi 25 février, Riyad expulsait 90 Libanais.
Il semble que les Saoudiens n'aient plus l'intention de veiller à ne pas exacerber la discorde sectaire qui règne dans le pays du cèdre, au risque de raviver les tensions entre les deux communautés sunnite et chiite.
Face au conflit sunnite-chiite qui fait rage dans la région et semble s'amplifier, la diplomatie libanaise a bien du mal à maintenir le principe qu'elle a mis un point d'honneur à appliquer et qui est : « le Liban est aux côtés des Arabes s'ils s'entendent, et il adopte une position de neutralité s'ils sont en conflit ».
L'attaque de l'ambassade de l'Arabie saoudite en Iran, au début du mois de janvier 2016, a montré les limites de ce principe. Le gouvernement libanais aurait du comprendre qu'il ne pouvait pas se permettre de se prévaloir de cette politique de distanciation alors que les Arabes, dans leur écrasante majorité, avaient condamné cette attaque. Et le refus de Beyrouth de s'associer à la condamnation de la Ligue arabe contre l'Iran, le Hezbollah et le terrorisme, a rejeté le Liban dans le camp des adversaires de Riyad.
Comment, par ailleurs, parler de "distanciation" et n'avoir rien à redire lorsque le Hezbollah envoie ses combattants se battre en Syrie ?
Des incidents à Beyrouth
Une série d'incidents ont ponctué ces derniers jours les rues de Beyrouth et ses environs; ce qui a contribué à raviver les craintes et à susciter toutes sortes de rumeurs folles sur des déploiements de miliciens ici ou là.
Des incidents ont éclaté la semaine dernière, par exemple,  entre des partisans du Courant du Futur, le parti sunnite de Saad Hariri, et des éléments des Brigades de la résistance à Saadiyate, à la sortie sud de Beyrouth.
On a également signalé des mouvements de colère et de protestation de la part des Chiites dans plusieurs quartiers de la capitale et notamment à Zouk Mosbeh, où se trouve la chaîne MBC financée par les capitaux saoudiens. Celle-ci venait de diffuser la vidéo d'un critique saoudien, Khaled Faraj, parodiant le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui, pour de nombreux chiites libanais, est intouchable.
Dimanche 28 février dans la soirée, des manifestants ont défilé à nouveau dans les quartiers de la Corniche Mazraa, l'intersection Cola et les environs de l'ambassade du Koweït, forçant la troupe à intervenir rapidement pour calmer le jeu et empêcher les débordements.
La guerre fait rage entre les deux camps sur les médias sociaux
Sur les médias sociaux, la guerre des propos fait rage entre les partisans de l'un et l'autre camp, reflétant  la tension qui règne dans le pays. Dans les milieux salafistes, on s'échange depuis quelques jours les photos de banderoles affichées dans certains quartiers de la banlieue sud sur lesquelles on peut lire que les « Saoud » sont des gens « sales et malpropres ». Sortant de son mutisme, le fondateur du courant des salafistes, le cheikh Daï el-Islam el-Chahhal, a adressé au chef du courant du Futur Saad Hariri et au ministre de l'Intérieur Nouhad Machnouk un tweet dans lequel il affirme que « ce qui s'est passé samedi à Beyrouth est bien plus dangereux que ce qui s'est produit le 7 mai (2008) ».
Le Hezbollah tire à boulets rouges sur l'Arabie saoudite
Les figures de proue du Hezbollah se sont lancés dans la journée du dimanche 28 février dans une attaque en règle à l'encontre de l'Arabie saoudite. Le chef du bloc de la Fidélité à la résistance, Mohammad Raad, a été jusqu'à menacer le royaume wahhabite sans le nommer.
« Gare à toute partie, quelque grande qu'elle soit, qui chercherait à hypothéquer notre droit à la résistance », a-t-il dit. Avant d'ajouter à l'adresse des responsables saoudiens : « Vous devriez avoir honte et vous excuser de la nation arabe pour vos échecs et vos manœuvres décevantes. »
S'exprimant « au nom du Liban entier », le chef de l'instance chériée du Hezbollah, le cheikh Mohammad Yazbeck, a assuré que le « Liban ne s'excusera devant personne », en allusion à la demande formulée par les milieux du courant du Futur à l'intention des forces du 8 Mars, plus précisément du ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, l'invitant à s'excuser après ses propos considérés « désobligeants » à l'égard de l'Arabie saoudite.
Les Sunnites accusent le Hezbollah de faire la pluie et le beau temps au Liban
À son tour, l'ancien ministre de la Justice, Achraf Rifi, a tiré à boulets rouges sur le Hezbollah, l'accusant de faire la pluie et le beau temps au sein du gouvernement. « Nous en sommes arrivés au point où le Hezbollah a commencé à imposer les décisions au sein du Conseil des ministres et à bloquer pernicieusement des dossiers fondamentaux relatifs à la sécurité et aux relations avec les pays arabes », a-t-il dit, dans un entretien publié par le quotidien saoudien Okaz.
Les tensions ne sont pas prêtes de retomber
Les mesures saoudiennes et des pays du Golfe contre le Liban sont appelées à monter crescendo. À la demande de Riyad, la Ligue arabe devrait se réunir pour prendre une décision classifiant le Hezbollah comme organisation terroriste, en raison de son ingérence dans les affaires de certains pays du Golfe. Cette décision devrait contribuer à aggraver le conflit sectaire au Liban même, sans que le gouvernement libanais ait la moindre possibilité d'y faire face. Premièrement, le gouvernement est incapable d'exiger du Hezbollah qu'il retire ses miliciens de Syrie et qu'il cesse d'aider les Chiites yéménites. Deuxièmement, l'armée libanaise n'est pas de taille face à la milice surarmée du Hezbollah.
Les Etats du Golfe déclarent le Hezbollah organisation terroriste
Les six monarchies du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont déclaré organisation "terroriste" le mouvement chiite libanais Hezbollah, a annoncé mercredi 2 mars  le secrétaire général du CCG, Abdellatif Zayani.
Les Etats membres du CCG - Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Emirats arabes unis, Oman et Koweït - ont pris cette décision en raison de "la poursuite des actions hostiles des milices (du Hezbollah), qui recrutent les jeunes (du Golfe) pour perpétuer des actes terroristes", a ajouté Abdellatif Zayani.

Jean René Belliard

 

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