11/02/2016

La diplomatie américaine en grande difficulté en Syrie - 11 février 2016

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 11 février  2016
Jean René Belliard publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigé à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants. Ci-dessous, un extrait de la newsletter du 10 février 2016 – Et beaucoup d’autres informations importantes dans la newsletter envoyée aux abonnés.
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La diplomatie américaine en grande difficulté en Syrie
(De notre correspondant à Beyrouth)
Dans une lettre envoyée à l'administration Obama cette semaine, la Russie a proposé d'arrêter ses bombardements le 1er mars prochain. En d'autres termes, cela signifie que la Russie pense venir à bout de la résistance de la rébellion syrienne dans ce délai de trois semaines.
Les Américains sont les grands perdants en Syrie face à la Russie
Cette annonce devrait provoquer un énorme soulagement parmi les diplomates américains qui peinent sur le dossier syrien et qui apparaissent aujourd'hui comme les grands perdants dans cette région stratégique du monde face à une Russie qui semble emporter la mise. Oui, les diplomates américains ont hâte de reprendre la main sur le dossier politique en Syrie, à défaut du dossier militaire.
Les Américains apparaissent comme les grands perdants car ils ont démontré leur incapacité à s'imposer face à Moscou, ne serait ce que pour faire cesser les frappes aériennes russes contre les rebelles dits "modérés" ("modérés" dans le jargon U.S.). Ils se sont apparemment trompés sur l'estimation qu'ils pourraient amener les Russes et les Iraniens à concentrer leurs opérations militaires contre l'Etat Islamique exclusivement, dans le cadre d'une coalition internationale élargie.
Enfin, la plupart de leurs alliés régionaux, Jordaniens, Saoudiens et Turcs entretiennent désormais des relations tendues avec Washington qu'ils accusent de les avoir abandonnés au milieu du gué par peur d'un affrontement avec la Russie. Ou par souci d'aborder une nouvelle phase des relations entre les Etats-Unis et l'Iran après qu'un accord ait été trouvé sur le nucléaire iranien.
La diplomatie américaine s'est retrouvée impuissante face à l'échec des pourparlers de Genève
Conclusion : l'administration Obama n'a rien pu faire pour éviter l'échec prévisible de la conférence de paix organisée à Genève en janvier 2016. Elle n'a rien pu faire car il était irréaliste de croire que l'opposition syrienne allait négocier avec le régime syrien alors qu'elle subissait un déchaînement de raids aériens de la part de la Russie et une vaste offensive de l'armée syrienne appuyée par les CGRI iraniens et les mercenaires chiites afghans et irakiens.
Un autre élément qui ajoute à la confusion sur le terrain et autour du tapis vert de la négociation est fourni par la Turquie. Les Turcs ont réussi à éliminer les Kurdes de la conférence de Genève alors que ceux-ci sont soutenus sur le terrain par Washington qui est pourtant allié à la Turquie dans le cadre de l'OTAN.
Les Turcs inquiets pas les progrès kurdes à leur frontière
Les Turcs craignent à juste titre que les Kurdes, qui jouent actuellement le rôle de bras armé de la coalition internationale sur le terrain contre l'Etat Islamique, donnent un coup de main aux Kurdes de Turquie qui sont engagés dans un violent conflit pour leur indépendance. Or, précisément, ce mercredi 10 février, on annonçait l'ouverture d'un bureau des PYD, le parti kurde de Syrie, à Moscou, et une déclaration des Kurdes syriens annonçant leur soutien militaire au PKK. Cette annonce ne va sûrement pas contribuer à apaiser les relations entre Ankara et Washington qui utilise les Kurdes syriens dans leur lutte contre l'Etat Islamique.
Les Américains d'un côté pour les Kurdes à l'est et de facto contre les Kurdes à l'ouest de la Syrie
Ce qui alarme les Turcs, c'est que les Kurdes progressent. Ils gagnent du terrain le long de la frontière turque non seulement à l'est mais également à l'ouest d' Alep, profitant du recul des forces rebelles sous les coups de boutoir de l'armée de l'air russe et des forces soutenant le président syrien Bachar al-Assad. Washington se trouve, par la force des choses, en même temps du côté des Kurdes qui repoussent les Jihadistes de l'Etat Islamique dans le nord-est syrien et du côté des rebelles qui luttent contre les forces du régime et ces mêmes miliciens kurdes à l'ouest d'Alep. Une situation pas facile à gérer.
Le président turc hausse le ton contre Washington
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a haussé le ton, dimanche 7 février, et exigé que les Etats-Unis choisissent clairement entre la Turquie et le Parti Démocratique Kurde de Syrie, le PYD. "Est-ce que je suis votre partenaire ? Ou alors ce sont les terroristes de Kobané ?" a demandé le président turc à Washington. Et le gouvernement turc a convoqué l'ambassadeur américain à Ankara, John R. Basse, mardi 9 février, après que le porte-parole du département d'Etat, John Kirby, ait déclaré que les États-Unis ne considèraient pas les Kurdes syriens comme des terroristes, tout en reconnaissant que la Turquie les considérait comme tels.
Et mercredi 10 février, le président turc revenait à la charge contre l'administration Obama, dénonçant violemment le soutien militaire américain aux Kurdes de Syrie et affirmant que la politique de Washington avait fait de la région une "mare de sang".
Les Saoudiens en quête d'un rôle de protecteurs des Sunnites
Quant à Riyad, l'annonce de l'envoi de troupes au sol dans le cadre d'une coalition menée par les Etats-Unis contre l'Etat islamique est bien embarrassante pour Washington. Bien sûr, le gouvernement américain s'est empressé de saluer cette déclaration comme allant dans le bon sens. Mais à y regarder de plus près, elle signifie que Riyad a abandonné l'espoir de voir Bachar al-Assad quitter le pouvoir dans un avenir proche en raison du soutien dont il bénéficie de la part des Russes et des Iraniens.
Les Saoudiens mettent donc en place les premiers éléments d'une dislocation de la Syrie, bientôt suivie par un processus identique en Irak. L'objectif des Saoudiens est de se poser en protecteurs des communautés sunnites de ces deux pays, quitte à créer de part et d'autre de la frontière irako-syrienne un "Sunnistan wahhabite" qui serait inféodé à Riyad et donc débarrassé au préalable des Jihadistes qui prétendent s'émanciper de son autorité. Tout dépendra évidemment de la politique moyen-orientale que mènera le futur président américain. Tout dépendra également de la politique hégémonique ou non suivie par Téhéran dans la région. Tout dépendra enfin des limites que s'imposera Moscou à son intervention en Syrie.

Jean René Belliard

 

Commentaires

A la célèbre maxime "On ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments" (citée de mémoire) il faudrait ajouter pour les Etats-Unis d'Obama une phrase qui remplace "bonne littérature" par "bonne politique".

Écrit par : Mère-Grand | 11/02/2016

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