19/01/2016

Le rapprochement entre L'Iran et les Etats-Unis signifiera-t-il la fin de la crise constitutionnelle au Liban ? 19 janvier 2016

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 19 janvier 2016
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Le rapprochement entre L'Iran et les Etats-Unis signifiera-t-il la fin de la crise constitutionnelle au Liban ?
(En coopération avec notre correspondant de Beyrouth)
L'accord entre l'Iran et les grandes puissances a mis fin à un contentieux de plus de 13 ans et peut être considéré comme un succès majeur de la politique étrangère suivie par Hassan Rohani, en rupture complète avec le comportement agressif adopté par son prédécesseur, Mahmoud Ahmadinejad.
Le président iranien, Hassan Rohani, a salué la levée des sanctions économiques comme  une « nouvelle page » entre l'Iran et la communauté internationale.
Même s'il fait naître des espoirs, l'amorce d'un rapprochement entre Téhéran et Washington, bien qu'encore timide, inquiète au plus haut point les alliés traditionnels des États-Unis dans la région - Arabie saoudite et Israël en tête -, qui redoutent l'influence croissante de la puissance chiite.
Et comme toujours au Moyen Orient, tout bouleversement géopolitique fait que des alliances se font et se défont.
Samir Geagea a compris ce que le rapprochement entre Téhéran et Washington allait signifier pour le Liban
Samir Geagea, le chef des Forces libanaises, une coalition de mouvements chrétiens libanais issue de la guerre civile, a été le premier à comprendre la signification du rapprochement entre les Etats-Unis et l'Iran. Et il n'a pas tardé à en tirer les conséquences.
La rapidité à s'adapter aux circonstances est un trait de caractère de Samir Geagea. Déjà, en 1989, lorsque le général Michel Aoun était aux prises avec le président syrien Hafez al-Assad, il n'avait pas hésité à ouvrir les régions "libres" du Liban à la soldatesque syrienne, provoquant la chute de Michel Aoun et l'occupation du Liban par la Syrie pendant une quinzaine d'années.
Aujourd'hui, c'est de Michel Aoun que Samir Geagea a choisi de se rapprocher. Pour lui, le camp souverainiste "du 14 mars" n'était plus un cheval gagnant. Les "Forces Libanaises" constituaient pourtant la principale composante de ce camp avec le Mouvement du Futur du leader sunnite Saad Hariri.
Mais il était clair que malgré les efforts déployés par la diplomatie U.S. pour rassurer les Saoudiens, les grands bénéficiaires de ce rapprochement entre Téhéran et Washington étaient l'Iran et son allié libanais, le Hezbollah.
A quoi bon, dans ces conditions, s'entêter à s'afficher avec la communauté sunnite libanaise, qui en outre présentait l'inconvénient d'être de plus en plus "gagnée" par l'idéologie salafiste. Cela revenait à s'allier avec ceux-là même qui pourchassaient la communauté chrétienne en Irak et en Syrie. Une position difficilement tenable.
Samir Geagea soutient la candidature de Michel Aoun à la présidentielle
Lundi 18 janvier dans la soirée, Samir Geagea et ses lieutenants ont reçu dans leur fief de Meerab, le général Michel Aoun pour lui signifier que les "Forces libanaises" avaient décidé de soutenir sa candidature à la présidence de la République.
Ce ralliement signifiait la réunification des deux principales composantes de la communauté maronite libanaise. Michel Aoun devenait le seul et unique candidat à la fois du Bloc du Changement et de la Réforme, son parti, mais aussi des "Forces Libanaises". Cela revenait à réaffirmer le rôle central de la communauté maronite, en vertu du Pacte de 1943 qui avait institutionnalisé la distribution des hautes fonctions de l'Etat selon des critères confessionnels.
Il était temps car le camp chrétien était devenu atone, voire inexistant face à la toute puissance des Chiites, regroupés autour du Hezbollah, et de la communauté sunnite dont chacun observait avec attention et angoisse les soubresauts et les brusques accès de fièvre attisés par la guerre civile syrienne.
Les dirigeants sunnites piégés par la décision de Geagea
Les dirigeants sunnites du Courant du Futur sont devant un dilemme. S'ils refusent le choix de la majorité des Chrétiens de soutenir la candidature de Michel Aoun, cela reviendrait à remettre en question l'esprit du Pacte de 1943 dont ils profitent eux-mêmes. Si, au contraire, ils soutiennent la candidature de Michel Aoun, cela signifie que le Hezbollah est le grand gagnant. Dans tous les cas, d'ailleurs, le Hezbollah remporte la mise, que les Sunnites se rangent derrière la candidature de Michel Aoun ou pas.
L'élection présidentielle n'est pas garantie pour autant
Les dirigeants de Téhéran et ceux du Hezbollah n'ont jamais fait mystère que la solution de la crise constitutionnelle libanaise dépendait du résultat des négociations pour ramener la paix en Syrie et décider du sort de Bachar al-Assad, le président syrien.
Nabih Berry, le président chiite de la Chambre des Députés libanaise, a fait état d'une autre condition avant de parvenir à élire un nouveau président. Il avait dit, après la signature de l'accord sur le nucléaire iranien, que le règlement de la crise libanaise n'aurait pas lieu avant celui de la crise yéménite.
L'Iran est toujours maître du jeu
Il est clair que l'Iran a bien l'intention de jouer la carte libanaise jusqu'au bout pour parvenir à ses fins, à savoir régler la crise syrienne dans un sens qui lui est favorable et obtenir l'arrêt de l'offensive saoudienne au Yémen. Bien sûr, l'accord sur le nucléaire iranien et la levée des sanctions internationales créent un climat favorable.
La crise entre Riyad et Téhéran n'augure rien de bon
Malheureusement, les relations entre Riyad et Téhéran se sont soudainement et brutalement dégradées après l'exécution d'un chef chiite saoudien et l'incendie, en représailles, de l'ambassade saoudienne à Téhéran. Aujourd'hui, les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues. Il n'y a plus de dialogue. Et il y a fort à parier que, d'un côté comme de l'autre, les deux puissances régionales vont pousser à la recrudescence des affrontements.
Ce n'est pas dans ce contexte de recrudescence de la guerre entre Chiites et Sunnites que Téhéran va abandonner la carte libanaise. Pour l'instant, il est maître du jeu au Liban. Il n'y a donc aucune raison qu'il prenne le risque de se retrouver privé de cette carte en laissant élire Michel Aoun, quant bien même serait il l'allié du Hezbollah. Un Liban sans président est une bien meilleure garantie qu'il restera assujetti au bon vouloir du Hezbollah et du pouvoir syrien qui peut toujours œuvrer à sa guise au Liban par l'intermédiaire de ses nombreux supporters.
Saad Hariri joue la carte d'un autre candidat : Sleiman Frangié
Le leader sunnite du Courant du Futur n'a plus beaucoup de choix. En fait, il ne lui en reste qu'un. Celui de soutenir la candidature à la présidentielle de Sleiman Frangié, le leader des Marada, le mouvement de la communauté maronite de la ville de Zghorta, proche de Tripoli.
Le clan des Frangié a toujours maintenu d'excellentes relations avec les Assad. Le grand père de Sleiman, Soleyman Frangié, qui deviendra président du Liban, et Hafez al-Assad, le père de Bachar, ont fui tous les deux la justice de leur pays pour chercher refuge chez l'autre à un moment de leur carrière.
Aussi Saad Hariri sait bien que, quelque soit le choix du futur président libanais, c'est le Hezbollah qui l'emportera car aussi bien Michel Aoun que Sleiman Frangié sont ses alliés au sein du "Camp du 8 mars". Saad Hariri peut seulement espérer, qu'en soutenant la candidature de Sleiman Frangié, celui-ci se rappellera de son soutien s'il arrive à la magistrature suprême.
Michel Aoun n'est pas sûr d'être le candidat du Hezbollah
Sleiman Frangié présente l'énorme avantage d'avoir la préférence du leader du Courant du Futur, Saad Hariri, qui était avec Samir Geagea l'un des deux piliers du camp souverainiste du 14 mars. L'élection éventuelle de Sleiman Frangié serait pour le Hezbollah un gain fabuleux et la garantie que plus rien ne s'opposerait désormais à son hégémonie, à part, peut être, quelques groupuscules extrémistes sunnites qu'il lui serait facile de mettre hors d'état de nuire. Hassan Nasrallah serait enfin parvenu à sa fameuse alliance : "Peuple - Armée - Résistance". Il pourrait alors se consacrer à la lutte contre ses deux principaux ennemis : l'extrémisme sunnite et l'Etat hébreu.
Samir Geagea n'a-t-il pas voulu mettre le Hezbollah au pied du mur ?
On sait que Samir Geagea est un homme rusé. En soutenant la candidature de Michel Aoun, il met le Hezbollah au pied du mur. Le mouvement chiite doit maintenant se prononcer sur la candidature de Michel Aoun, son allié.  Il s'agit d'un choix d'autant plus cornélien que Michel Aoun a sans doute donné des garanties au chef des "Forces Libanaises". Et ces garanties concernent assurément la défense du droit des Chrétiens libanais. Il y avait urgence, comme on l'a vu, après des années de division et de marginalisation.
Enfin, par cet accord,  Samir Geagea apparaît comme le véritable et honnête défenseur des Chrétiens libanais, alors que Michel Aoun, par son entêtement à devenir président, est beaucoup critiqué pour avoir mis la communauté chrétienne en danger.
Il reste un obstacle : l'Iran
Malheureusement, aucune décision ne sera prise tant que le bras de fer entre réformateurs et conservateurs ne sera pas terminé par la victoire de l'un des deux camps  en Iran. Des élections législatives vont avoir lieu le 26 février. C'est seulement alors qu'on sera lequel des deux camps a gagné. Si le clan des réformateurs sort vainqueur, tous les espoirs sont permis au Liban. Par contre, si ce sont les conservateurs qui remportent les élections, il est peu probable que la crise constitutionnelle qui paralyse le Liban trouve rapidement une solution. D'autant plus que Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, est considéré comme plus proche des conservateurs que des réformateurs.

Jean René Belliard

 

 

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