22/11/2015

Guerre à outrance contre l'Etat Islamique - 22 novembre 2015

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 22 novembre 2015
Jean René Belliard, auteur de "Beyrouth, l'enfer des espions", publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigé à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants. Ci-dessous, un extrait de la newsletter du 22 novembre  2015 – Et beaucoup d’autres informations importantes dans la newsletter envoyée aux abonnés.
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Guerre à outrance contre l'Etat Islamique
Né en 2006, l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL) a éclaté à la face du monde en s'emparant de la ville de Mossoul en juin 2014. Quelques semaines plus tard, son chef, Abou Bakr el-Baghdadi, proclamait la création d'un nouveau califat à cheval entre la Syrie et l'Irak.  Conséquences de la proclamation du califat, l'organisation Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) devenait plus simplement Etat Islamique (EI) sans limitation de territoire.
Un territoire grand comme la Grande Bretagne peuplé de 8 à 10 millions de personnes
L'Etat Islamique n'est pas seulement une internationale jihadiste omniprésente sur le Web. À la différence de sa rivale al-Qaïda, il est aussi un mouvement territorialisé qui s'appuie sur un ancrage local.
L'EI contrôle aujourd'hui un territoire de 300 000 km2 peuplé de 8 à 10 millions de personnes entre la Syrie et l'Irak.
L'EI ressemble de plus en plus à un État, une espèce de Sunnistan, qui a pour capitale politique Raqqa, en Syrie, et pour capitale économique Mossoul. Il a un gouvernement, une police, une administration, une monnaie, un système judiciaire, un système de santé et une armée de jihadistes. Il prélève des taxes et peut s'appuyer sur ses propres ressources : production agricole, hydrocarbures, pillage archéologique, sans compter la saisie des avoirs de la Banque de Mossoul. L'EI contrôle également des postes-frontières entre l'Irak et la Syrie, faisant de cette vaste étendue de désert entre la province sunnite d'al-Anbar et celle de Raqqa un Etat indépendant de fait. Ses conquêtes lui ont en outre permis de mettre la main sur d'importants dépôts d'armes américaines en Irak, et russes en Syrie.
Une organisation hybride entre l'islamisme radical et le Baas irakien
L'Etat Islamique a bénéficié de l'expérience d'années de luttes contre l'armée américaine en Irak, mais aussi du ralliement de nombreux officiers sunnites de l'armée de Saddam Hussein qui ont permis à l'EI de bénéficier des méthodes du Baas. L'encadrement militaire vient d'ailleurs essentiellement de ces anciens officiers qui ont rejoint l'Etat Islamiste notamment au moment de la grande offensive éclair de juin 2014.
Même s'il ne doit pas être surestimé, ce mélange entre le salafisme jihadiste et le parti Baas irakien est l'une des spécificités de l'EI. A cela s'ajoute le fait qu'il a su attirer l'adhésion des populations sunnites irakiennes marginalisés par l'arrivée au pouvoir des chiites à Bagdad après l'invasion américaine de 2003.
Un califat à vocation mondiale
Parallèlement à son implantation en Syrie et en Irak, l'EI s'est implanté partout où il y avait le chaos. Ils s'étend aujourd'hui en Libye, où il a mis la main sur la ville de Syrte. Il est également solidement implanté dans le Sinaï égyptien. Il prend de plus en plus d'importance au Yémen. Il est aujourd'hui actif en Asie, comme le Bangladesh, ou en Afrique noire ou plusieurs groupes islamistes armés lui ont fait allégeance. Cette implantation rampante lui permet désormais de revendiquer des attaques et attentats sur plusieurs fronts à la fois.
L'Etat Islamique s'est joué de l'inaction des puissances mondiales
L'EI est devenu non seulement l'organisation jihadiste la plus puissante du monde, mais aussi un acteur mondial, capable de dicter son agenda politique et médiatique avec toujours une longueur d'avance sur ses adversaires.
Cette montée en puissance est due à sa nature à la fois polymorphe et polycéphale, qui lui a permis de s'adapter aux circonstances locales et de recruter des profils très variés de Jihadistes. 
Elle est également due à la faiblesse des réactions en Syrie et en Irak, tant de la part des puissances occidentales que de la part de celles qui soutenaient le régime syrien de Bachar al-Assad ou le régime irakien de Nouri al-Maliki. Chacun des camps adverses cherchant à instrumentaliser l'Etat Islamique pour marquer des points contre l'autre camp.
Pour des raisons stratégiques propres à chacun, aucun des pays qui ont affirmé combattre l'Etat Islamique ne s'est engagé franchement dans le combat. Pire, certains acteurs, qui combattent l'EI, avaient même un intérêt à ne pas le voir disparaître à court ou à moyen terme. C'est le cas de la Syrie de Bachar el-Assad qui a misé sur l'EI pour affaiblir les autres groupes rebelles armés et déconsidérer l'aide militaire apportée par les pays occidentaux. C'est également le cas de la Turquie qui a pendant longtemps laissé passer les jihadistes par sa frontière dans l'espoir que l'EI allait régler le compte des Kurdes au nord de la Syrie. C'est aussi le cas de l'Iran et de l'Arabie saoudite, qui, pour des raisons diamétralement opposées, avaient intérêt à ce que l'EI ne soit pas vaincu trop vite, même s'il constitue une menace directe et sérieuse pour l'un comme pour l'autre. Quant à la coalition internationale, conduite par les États-Unis, on peut se poser la question de savoir ce que faisaient réellement les avions de cette coalition qui étaient supposés détruire l'infrastructure de l'EI depuis le mois de septembre 2014 et dont force a été de constater qu'elle n'avait en rien réduit son potentiel militaire. Il aura fallu attendre l'intervention de l'armée de l'air russe pour passer aux choses sérieuses et voir de quoi une campagne de bombardements était capable.
Cette complexité régionale, cette imbrication des acteurs et des intérêts, a indéniablement profité à l'EI qui a pu, à un moment donné, conclure dans le même temps une sorte de pacte de non-agression avec la Turquie et avec le régime syrien, pourtant frontalement opposés.
Heureusement, cette situation a aujourd'hui radicalement changé après l'intervention massive de l'armée de l'air russe qui ne s'est pas encombrée de ce genre de considérations.
Une propagande extrêmement efficace
L'EI a attiré des dizaines de milliers de combattants venus essentiellement des pays du Golfe, du Maghreb et de l'Europe, mais également des États-Unis ou même de Chine, d'Australie ou de Russie.
Il doit ce succès à son discours s'inscrivant à la fois dans un univers coranique fantasmé et dans un imaginaire orientaliste et hollywoodien. Il le doit également à sa parfaite maîtrise des réseaux sociaux où il a su jouer sur des arguments irrationnels comme la peur, la puissance, le sacrifice, la pureté et l'idéal et sur des arguments plus rationnels comme le salaire, une position, un mariage et des logements.
Cette propagande attire  naturellement les jeunes avides de violence autant qu'il effraie les populations adverses. Elle utilise également la théorie du choc des civilisations entre l'islam et l'Occident  pour justifier ses appels à la guerre sainte contre l'Occident.
Mais là où l'organisation se démarque d'al-Qaïda, c'est qu'elle appelle en priorité à la guerre contre les chiites, présentés comme des mécréants, profitant ainsi des contextes politiques spécifiques à la Syrie, à l'Irak et au Yémen et à la rivalité croissante entre les deux branches de l'islam, chacune supportée par une puissance régionale, l'Arabie saoudite ou l'Iran.
Une conception religieuse qui plait à une bonne partie de la population musulmane
L'EI est un mouvement salafiste jihadiste, qui prône, dans les territoires qu'il contrôle, la stricte application de la charia. Or il ne faut pas se le cacher, malgré les déclarations des leaders de la communauté sunnite en Europe, l'imposition de la charia plait à une partie de la population sunnite, tout comme elle plait aux nouveaux Islamistes à la recherche d'une doctrine accessible à tous. L'idéologie jihadiste offre en effet aux nouvelles recrues un véritable brevet de "musulmanisme", l'appartenance, quelque soit leur origine, à une sorte d'islam mondialisé complètement déconnecté de son univers culturel arabe. Elle propose des idées qui n'étaient plus appliquées depuis des siècles par les Musulmans, comme la recherche de la pureté, la recherche du martyr, du sacrifice suprême, des thèmes qui ont pu exister au temps héroïque de la lutte contre les Croisés, d'où l'importance exceptionnelle de la Syrie pour l'Etat Islamique. La Syrie est considérée comme le Bilad al-Cham, la terre sacrée des Musulmans au temps des Croisades .
L'EI dispose d'un réservoir humain inépuisable
L'Etat Islamique semble avoir un réservoir humain inépuisable. Pour une centaine de ses membres qui meurent dans les combats ou les bombardements, il y a un millier de nouvelles recrues. Selon des statistiques sérieuses, près de 35 000 combattants étrangers enrôlés sous la bannière de l'EI seraient morts depuis 2012, mais l'organisation n'aurait toujours aucun problème de recrutement. Aujourd'hui, selon les chiffres avancés, il y aurait 10 000 combattants de nationalité européenne dans les rangs de l'État islamique.
Certains pays occidentaux, comme la France, ont favorisés le départ des Islamistes radicaux
Selon certains rapports diplomatiques en provenance des pays du BRICS, les SR français auraient même encouragé près de 3 500 islamistes français radicaux à se rendre en Syrie, dans l'espoir qu'ils ne reviennent pas en France : soit ils parvenaient à renverser le régime syrien, soit ils mouraient sur place et on en entendait plus parler. L'idée du retour en territoire français n'était même pas envisagée, ou alors dans de petites proportions, ce qui ne devait pas remettre en question la stabilité de la France.
La France n'avait rien fait depuis janvier 2015 car elle se croyait à l'abri
Après les attaques contre Charlie Hebdo et  l'Hyper casher on peut se demander pourquoi la France n'a pas vu venir la menace ? La réponse est que les autorités françaises auraient obtenu des assurances de la part de la Turquie, à la suite des attaques de janvier 2015, qu'Ankara pèserait de tout son poids sur l'Etat Islamique, pour éviter de nouvelles attaques en France. Mais il y a eu depuis plusieurs évènements qui ont fait que ses assurances ne pouvaient plus être valables. Il y a eu tout d'abord en août 2015  la mort d'Abou Moslem al-Turkmani, le bras droit d'Abou Bakr el-Baghdadi, le calife auto-proclamé. Al-Turkmani a été tué au cours d'un raid de la coalition internationale sur Mossoul. Or, al-Turkmani était une sorte d'intermédiaire entre les services turcs et l'organisation terroriste. Il y a eu ensuite les sanglants attentats de Suruc, le 20 juillet, et d'Ankara, le 10 octobre 2015. que les autorités turques ont imputé à l'Etat Islamique. Du coup la Turquie a décidé de se joindre à la coalition internationale et de mener une guerre sans merci aux Jihadistes de l'EI. Dans ces conditions, Ankara n'était plus en mesure d'intercéder auprès des responsables de l'EI pour qu'ils épargnent la France.
L'Etat islamique est devenue incontrôlable
Depuis que la Turquie a fermé ses frontières aux candidats au Jihad cherchant à gagner la Syrie ou l'Irak et surtout depuis que les infrastructures de l'Etat Islamique sont soumises à un pilonnage massif de l'armée de l'air russe, les chefs de l'EI ont ordonné à leurs partisans de ne pas chercher à les rejoindre. Ils ont au contraire disséminé leurs troupes, leur ordonnant de mener des actions partout où se trouveraient des "soft targets", des cibles peu protégées, généralement civiles. Les instructions datent du mois d'octobre et il semble qu'elles soient en cours de réalisation depuis une semaine. En effet, la Russie, le Liban, la France et le Mali, quatre pays sur trois continents différents, ont été frappés en huit jours par le terrorisme islamiste.  Les autorités sécuritaires du monde entier sont sur le pied de guerre car chacun sait que la liste des attaques ne va pas cesser de si tôt.

Jean René Belliard

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Commentaires

"Depuis que la Turquie a fermé ses frontières aux candidats au Jihad cherchant à gagner la Syrie"

Vous pourriez au moins donner la date... car j'aime bien le "depuis" quand il n'est pas encore évident que la frontière soit totalement fermée:

http://www.lanouvelletribune.info/international/annonces/26464-terrorisme-vers-la-fermeture-de-la-frontiere-entre-la-turquie-et-la-syrie

Entre l'annonce de la fermeture le 19 novembre et sa fermeture effective...

Écrit par : Johann | 22/11/2015

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