21/10/2015

Le jeu complexe de Vladimir Poutine en Syrie - 21 octobre 2015

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 21 octobre 2015
Jean René Belliard, auteur de "Beyrouth, l'enfer des espions", publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigé à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants. Ci-dessous, un extrait de la newsletter du 21 octobre  2015 – Et beaucoup d’autres informations importantes dans la newsletter envoyée aux abonnés.
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Le jeu complexe de Vladimir Poutine en Syrie
Vladimir Poutine est parfaitement conscient des risques de son intervention en Russie. Il sait parfaitement que ce n'est pas en envoyant des dizaines de chasseurs bombardiers ultra-modernes soutenir l'armée syrienne qu'il va mettre fin de si tôt au terrorisme. Les Russes se souviennent de l'Afghanistan pour connaître les dangers de leur aventure militaire.
Mais en bon joueur d'échec, Poutine sait qu'il a bousculé le jeu de son seul adversaire sur l'échiquier mondial, les Etats-Unis.
Le président russe a voulu profiter du boulevard qui se présentait devant lui. Il savait que ni Washington ni l'Union européenne avaient la moindre intention de se laisser entraîner dans une escalade militaire en Syrie. D'ailleurs, lorsque Poutine a averti les Occidentaux et les Turcs de son intention d'intervenir en Syrie, la réponse de l'OTAN a été claire. L'OTAN protégera l'intégrité du territoire de la Turquie, membre de l'alliance atlantique. Point barre. Le message était clair :  L'OTAN se souciait de la Turquie, pas de la Syrie.
Neutraliser la Turquie
Il reste que Poutine pouvait à juste titre se méfier du président turc, Recep Tayyip Erdogan. C'est un proche des frères musulmans, et un soutien inconditionnel des rebelles syriens. Une action malencontreuse du pouvoir turc pouvait provoquer par inadvertance un affrontement entre grandes puissances. Il fallait donc faire comprendre aux Turcs qu'ils n'avaient pas intérêt à mettre des bâtons dans les roues au plan russe en Syrie. Curieusement, on cherche toujours qui est derrière les deux attentats meurtriers perpétrés en Turquie, plus précisément dans les villes de Suruc et Ankara. Les Turcs accusent Daech et le PKK pour la forme, mais ils ont aussi compris la leçon, à savoir qu'il y a des parties extérieures qui tentent de plonger la Turquie dans le chaos. Du coup,  le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n'a pas eu d'autre choix que de rappeler l'amitié indéfectible de son pays avec la Syrie.
Attention, je ne suis pas en train de dire que la Russie a quoique ce soit à voir avec ces attentats. Je signifie seulement que l'intervention russe peut très bien avoir convaincu certaines forces locales à tirer partie de cette intervention pour amener les Turcs à plus de neutralité dans le conflit syrien. La neutralisation de la Turquie est aujourd'hui un fait. Comme est un fait l'interdiction signifiée à Tel Aviv que ses avions ne peuvent plus, désormais,  survoler le territoire syrien.
Le temps presse pour Vladimir Poutine
Pour l'instant, l'intervention russe a pris les Occidentaux de court. Ils analysent les évènements et leurs conséquences et, franchement, ne savent pas très bien comment réagir dans l'immédiat face à l'intervention russe en Syrie. La seule action réellement entreprise à cette date est une forte pression sur le gouvernement irakien pour qu'il n'accepte pas une intervention de l'armée de l'air russe contre l'Etat Islamique en Irak. "C'est eux ou c'est nous", aurait fait comprendre le Pentagone à Haidar al-Abadi, le premier ministre irakien. On verra si ces menaces vont avoir l'effet attendu et si le Parlement irakien refusera de faire appel aux avions russes pour lutter contre l'EI.
Mais le président russe sait que les Occidentaux et les puissances régionales comme la Turquie et l'Arabie saoudite ne vont pas rester longtemps sans trouver une parade à sa stratégie.
Une rivalité entre des intérêts très divergents
Car ni Ankara ni Riyad ne vont renoncer à fournir un soutien militaire aux rebelles syriens. De même, les Américains ne sont pas restés inactifs. Ils font le forcing pour convaincre les tribus sunnites irakiennes de rejoindre la lutte contre l'Etat Islamique. Et en Syrie, ils ont rebaptisé une coalition de groupes rebelles considérés par Washington comme "fréquentables", du nom de "Coalition Arabe Syrienne". Cela signifie l'abandon du plan précédent américain qui était de former des rebelles au compte goutte après une sévère sélection pour s'assurer qu'ils n'avaient aucune arrière-pensée islamiste. Ce plan est aujourd'hui abandonné et les Américains ont même procédé à un parachutage massif d'armes et de munitions à la rébellion au nord de la Syrie. Ce n'est pas franchement le genre d'actions que vous entreprenez lorsque vous voulez donner des armes aux uns et pas aux autres !
De leur côté, les Iraniens ont envoyé en Syrie des milliers de combattants chiites iraniens, irakiens et afghans pour occuper le terrain et se rappeler au bon souvenir à la fois des Américains et des Russes. Ils sont également omniprésents en Irak par le biais des milices chiites qui participent aux combats contre l'Etat Islamique dans les provinces d'al-Anbar et Salaheddine. Le message de Téhéran est clair : Après les accords sur le nucléaire iranien, aucune crise moyen orientale (Yémen inclus) ne pourra être réglée en l'absence de Téhéran.
Chacun s'observe et fait mine de lutter contre le même objectif : l'Etat Islamique
Chacune des parties observe le mouvement des autres parties au conflit avec beaucoup d'attention, glissant si possible une peau de banane sous les pieds d'un concurrent. C'est ainsi, par exemple, qu'Ali Khamenei, interdit à présent toute communication directe avec les Américains en dehors de la mise en œuvre de l'accord nucléaire. Quant aux Russes, les Iraniens leur ont fait clairement comprendre qu'aucune offensive d'envergure ne peut être entreprise sans l'engagement des forces iraniennes. L'armée syrienne est encore trop exsangue pour obtenir des succès militaires sur le terrain, même avec l'appui massif des avions russes. Moscou semble admettre aujourd'hui cet état de fait et laisse faire les Iraniens, leur donnant même un coup de main. Mais attention ! Poutine ne se laissera pas entraîné dans le camp chiite. Il n'y a pas intérêt d'ailleurs. Et il y a fort à parier qu'il va trouver bientôt la parade pour remettre les Iraniens à leur place.
De beaux jours pour Bachar al-Assad
Bachar al-Assad doit bien s'amuser à l'intérieur des murs de son palais présidentiel. Bien sûr, il sait qu'un accord politique signifierait sans doute la fin de son pouvoir. Mais il n'a pas à se faire de souci. On est encore loin d'une solution politique. Or, l'intervention russe en soutien de son armée signifie pour lui la possibilité de s'émanciper de Téhéran, et surtout, devrait aboutir à mettre en pièces la rébellion la plus menaçante pour lui, celle des rebelles de Jeich al-Fateh (l'armée de la Conquête) qui réunit un grand nombre de brigades rebelles, y compris les Jihadistes d'al-Qaïda. Quant à l'Etat Islamique, il y a assez de monde dans le ciel syrien pour réussir à réduire un jour leur capacité de nuisance.
Russes et Américains se battent par proxies
Aujourd'hui, on se trouve dans la situation suivante : les Russes bombardent les rebelles soutenus par les Etats-Unis, l'Arabie saoudite et la Turquie tandis qu'Américains, Saoudiens et Turcs livrent à ces rebelles des missiles antichars de plus en plus sophistiqués avant de voir arriver les premiers missiles antiaériens.
On se retrouve finalement dans une situation assez semblable à celle qui existait au moment de l'invasion russe de l'Afghanistan, à savoir que les Américains livrent à des rebelles plus ou moins islamistes (alliés aux Jhadistes d'al-Qaïda) des armements et des munitions destinées à contrer l'offensive pilotée par les Russes en Syrie. On a vu ce que cela avait donné quelques années plus tard.
L'objectif final de Vladimir Poutine : Forcer les Occidentaux à négocier avec lui
En fait, Vladimir Poutine n'a pas non plus beaucoup de considération pour Bachar al-Assad. L'intervention russe en Syrie n'a pas plus pour objectif de sauver Bachar, qu'elle n'a pour objectif de permettre à l'Iran de devenir la grande puissance régionale. Poutine utilise la guerre contre le terrorisme islamiste comme un moyen de provoquer les Etats-Unis et les Européens et les forcer à négocier avec lui sur l'Ukraine et la sécurité stratégique.
Jusqu'à présent, il n'a pas obtenu le résultat escompté. Qu'à cela ne tienne, Poutine poursuivra son offensive en Syrie aussi longtemps qu'il faudra pour finalement obtenir des Occidentaux qu'ils acceptent de négocier avec lui.
Mais les Américains, de leur côté, savent que les Russes jouent un jeu risqué et laissent pourrir la situation, prétextant se concentrer sur la lutte contre l'Etat Islamique alors qu'ils font tout pour entraver l'action des Russes.
Vers un nouveau "Yalta"
Pendant ce temps, les Syriens fuient et se précipitent en Europe, provoquant un incroyable chaos, comme on en n'avait pas connu depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Jusqu'ici, l'Union européenne n'a toujours pas appelé la Russie à l'aide.
Il faudra bien le faire un jour, ce qui passera par une grande négociation entre Russes et Occidentaux de type "Yalta". Bien des frontières risquent de bouger !

Jean René Belliard

 

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