29/09/2015

L'intervention russe : le dernier espoir pour mettre un terme à la guerre civile syrienne ?

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 29 septembre 2015
Jean René Belliard, auteur de "Beyrouth, l'enfer des espions", publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigé à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants. Ci-dessous, un extrait de la newsletter du 29 septembre 2015.
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Israël : Toujours des échauffourées autour de l'esplanade des Mosquées
Des échauffourées sporadiques ont de nouveau éclaté aux abords de l'esplanade des Mosquées mardi 29 septembre 2015. Les Palestiniens ont tenté de perturber les visites de juifs, nombreux dans la Vieille ville de Jérusalem en raison des célébrations de la fête de Soukkot. 18 Palestiniens ont été blessés au cours des incidents. Les forces de sécurité israéliennes ont utilisé pour disperser les manifestants des balles en caoutchouc et des balles réelles.
Des affrontements ont en outre opposé des dizaines de Palestiniens jetant des pierres sur des soldats israéliens près d'un check-point près du village de Beit El, à l'entrée de Ramallah en Cisjordanie. Les services de sécurité palestiniens n'ayant pas essayé d'empêcher la manifestation, ce sont les soldats de Tsahal qui sont intervenus, faisant douze blessés parmi les Palestiniens.
Ces heurts ont éclaté en marge d'une manifestation à l'appel de mouvements palestiniens. Selon Ahmed Assaf, porte-parole du Fatah, le parti du président Mahmoud Abbas, ce rassemblement visait à montrer que "le peuple palestinien est prêt à défendre ses lieux saints".
"C'est un message aux Israéliens: le peuple palestinien refuse les attaques contre Al-Aqsa", a renchérit Issam Bakr, un des organisateurs, en allusion aux récentes violences sur l'esplanade des Mosquées qui abrite la mosquée Al-Aqsa.
A Jérusalem-Est, annexée par Israël et où se trouve la Vieille ville et l'esplanade, la police a arrêté 12 Palestiniens, qui viennent s'ajouter à la centaine d'autres appréhendés depuis le début des violences sur et autour de l'esplanade depuis la mi-septembre.
Parmi les personnes arrêtées figurent deux Palestiniens, sous le coup de mesures judiciaires d'éloignement de l'esplanade pour "troubles à l'ordre public" et agression de juifs, ainsi que deux adolescents pour jets de pierres sur Israéliens, selon la police.

L'intervention russe : le dernier espoir pour mettre un terme à la guerre civile syrienne ?
La plupart des Occidentaux, à part la France de Hollande, voient finalement d'un bon œil le débarquement des soldats russes et de leur énormes moyens militaires en Syrie. Les Etats-Unis n'avaient de toute façon aucune intention d'envoyer leurs boys sur le terrain syrien, par crainte d'une réédition du scénario irakien.  Et malgré ce qu'ils en disent, ils sont bien contents de voir quelqu'un d'autre décider de faire le "sale boulot" à leur place.
L'intervention russe sonne le glas des espoirs iraniens de contrôler la "Syrie utile"
Il y a une autre raison de la satisfaction de Washington : L'intervention russe satisfait l'Arabie saoudite, la Turquie et aussi les Etats-Unis car elle met un terme au rôle que Téhéran s'était arrogé en Syrie, à savoir celui de défenseur d'une "Syrie utile" allant de la côte méditerranéenne à Damas en passant par Homs. L'intention des Iraniens était de maintenir une continuité territoriale de Damas à la frontière libano-israélienne par l'intermédiaire du Hezbollah.
L'objectif de Moscou est de protéger l'armée loyaliste
Or, Moscou ne poursuit pas le même schéma iranien. L'objectif de Moscou est de protéger l'armée syrienne loyaliste, et par voie de conséquences, le pouvoir en place de Bachar al-Assad en attendant qu'une conférence de paix accouche finalement d'un accord politique. Les Russes ne tiennent pas particulièrement à maintenir Bachar al-Assad en place, mais, disent-ils, il ne faut pas brûler les étapes. La priorité est de maintenir la seule légalité du pays, celle du pouvoir actuel.
Il y avait urgence à l'arrivée des Russes car la résistance de l'armée syrienne craquait de toute part. Les effectifs étaient réduits de moitié par rapport au début de la guerre civile et le moral au plus bas. Le matériel était usé jusqu'à la corde. La défense du pouvoir dépendait de plus en plus sur des milices pro-gouvernementales dont on évalue le nombre entre 150.000 et 250.000 membres, ce qui posait également un problème en soi.  Et ni le Hezbollah; qui avait dépêché 8000 hommes sur le théâtre syrien, ni les Gardiens de la Révolution Islamique d'Iran, au nombre de 7000 combattants n'avait permis d'arrêter la progression des rebelles, tous plus ou moins islamistes, ainsi que des Jihadistes de l'Etat Islamique.
L'intervention russe pourrait avoir un effet bénéfique régional beaucoup plus large
En mettant fin aux velléités iraniennes de se poser en maître du jeu en Syrie et par là même de devenir la puissance régionale dominante, l'intervention russe met un terme, au moins en Syrie, à la rivalité arabo-perse, avec l'espoir que cela réduise la tension entre Riyad et Ankara, d'une part, et Téhéran de l'autre. Ce qui pourrait contribuer à régler d'autres conflits dans le monde arabe (Irak et Yémen)
Moscou avait préparé son coup de longue date
On peut être surpris de voir les réactions occidentales, les hésitations à reconnaître l'importance de l'arrivée en force du corps expéditionnaire russe dans la région. Les responsables arabes avaient pourtant défilé à Moscou, celle du général-président égyptien, le général Abdel Fattah al-Sissi, pour commencer ou encore le ministre saoudien de la défense, parmi les plus remarquables. La visite du redoutable chef syrien de la sécurité syrienne, le général Ali Mamlouk, à Riyad et au Caire, comme celle, à deux reprises, du chef des forces spéciales iraniennes al-Qods, Qassem Souleimani, à Moscou, auraient pourtant du nous alerter.
Ostracisé par l'Occident en raison de son rôle en Ukraine, Vladimir Poutine est revenu en force en jouant la carte du Moyen Orient
Vladimir Poutine avait besoin de redonner à la Russie un rôle central sur l'échiquier mondial alors que les puissances occidentales l'avaient mis sur la touche en raison de son rôle dans la crise ukrainienne.
Un évènement va lui permettre de revenir au centre du jeu. Il s'agit des efforts déployés par Washington pour que le groupe 5+1 signe avec l'Iran un accord sur le nucléaire, au grand dam de l'Arabie saoudite et des émirats du Golfe. Pour "punir" les Etats-Unis, ceux-ci se sont tournés vers la Russie qui n'attendait que ça.
Poutine est crédible sur ce sujet. La Russie est, elle-même, confrontée à la menace jihadiste. La Russie compte 20 millions de musulmans et est membre observateur de l'Organisation de la coopération islamique. Plusieurs milliers de Russes, originaires du Caucase et d'Asie centrale, combattent dans les rangs de l'Etat Islamique.
Pourquoi la Russie a-t-elle  besoin de l'Egypte ?
L'Egypte est le seul pays arabe, majoritairement sunnite, capable de pacifier un autre pays arabe sans provoquer un soulèvement généralisé. C'est tout au moins ce que les Russes peuvent espérer. Tout le monde se souvient que l'intervention russe en Afghanistan a été à l'origine de l'islamisme sunnite armé, que l'invasion de l'Irak par l'armée américaine a jeté dans les rangs d'al-Qaïda des dizaines de milliers d'Irakiens et abouti à la création de l'Etat Islamique. 
Vladimir Poutine est parfaitement conscient qu'il ne pourra pacifier la Syrie par le seul moyen d'un corps expéditionnaire russe sur place.  Pour éliminer dans un premier temps l'Etat Islamisme, il devra s'appuyer  sur :
- Une armée syrienne revigorée et réarmée
- Un fort contingent égyptien - le seul acceptable par les puissances régionales (Iran comme Arabie saoudite ou Turquie) - L'Egypte devrait d'ailleurs disposer des moyens de projection (les fameux Mistral) dans un proche avenir.
- Un contingent russe à base d'aviateurs et d'infanterie de marine en appui de l'armée syrienne et du contingent arabe égyptien
- Et sans doute des contingents de pays d'Asie centrale comme des Tadjiks, des Ouzbeks ou des Kazakhs.
Le seul point faible du plan russe : la dispersion géographique de l'Etat Islamique
Les chefs de l'organisation jihadiste ont compris qu'ils allaient être pris pour cible par une coalition internationale dirigée par la Russie et que cette coalition n'allait pas se contenter de mener seulement des frappes aériennes. Depuis quelques temps, elle disperse ses éléments et s'implante un peu partout dans le monde. Depuis que la Turquie a rendu plus hermétique sa frontière avec la Syrie, l'Etat Islamique a ordonné à ses partisans de rester dans leur pays d'origine et de faire des actions sur place. Et depuis peu de temps, l'organisation jihadiste a entrepris de mieux former et préparer les candidats au Jihad, restés dans leur pays d'origine, pour exécuter des missions plus efficaces et plus sanglantes, c'est-à-dire du type des actions kamikazes menées en Irak et en Syrie où les morts se comptent par dizaines.
Or, la guerre que la Russie a l'intention de mener en Syrie et, sans doute, avec l'Iran et les forces irakiennes en Irak, risque de radicaliser une plus grande partie de la population sunnite, foncièrement anti-occidentale (Russie comprise). Des pays comme l'Arabie saoudite, le Yémen, l'Afrique du nord, risquent bien d'être emportés par cette vague de radicalisation, répétant finalement le schéma auquel on a assisté en Afghanistan, en Libye et en Irak comme conséquence des interventions étrangères.
Bachar al-Assad est un problème secondaire
Pour les Russes, le problème du maintien au pouvoir de Bachar al-Assad ou non est franchement un problème secondaire. Ils ne comprennent pas l'insistance des Hollande et Obama à en faire la pierre angulaire de leur solution pour la Syrie. D'ailleurs, observez bien ce que dit Vladimir Poutine à chaque intervention. Il parle de soutien au pouvoir en place. Il ne prononce pas le nom de Bachar al-Assad. Il parle également de soutien à l'armée syrienne.

Que se sont dits Barack Obama et Vladimir Poutine ?
Très peu est ressorti de la réunion du lundi 28 septembre entre le président russe Vladimir Poutine et son homologue américain Barack Obama sur le conflit syrien.Réunion Obama-Poutine.png
C'était la première rencontre entre les deux hommes depuis plus d'un an. Celle-ci était particulièrement attendue en raison de l'arrivée en Syrie d'un corps expéditionnaire russe et le lancement d'une initiative politique de Moscou pour trouver une solution au conflit syrien.
Les Russes ont bouleversé les cartes en affirmant que Bachar al-Assad devait rester en place en attendant une solution politique. Les États-Unis, ainsi que plusieurs de leurs alliés comme l'Allemagne et la Grande-Bretagne, ont déclaré publiquement qu'Assad pouvait, en effet, ne pas démissionner tant que des discussions se poursuivraient pour déterminer l'avenir de la Syrie.
Pourtant, à l'issue de la réunion entre Barack Obama et Vladimir Poutine, un haut responsable américain a tenu à préciser que les deux côtés étaient «fondamentalement en désaccord» sur le rôle d'Assad: "Les Russes voient M. Assad comme un rempart contre les extrémistes; les Américains considèrent que M. Assad continue à attiser les flammes d'un conflit sectaire ".
Vladimir Poutine a confirmé ces propos en déclarant :
"La discussion d'aujourd'hui ... a été très significative, formelle et étonnamment très franche. Nous avons trouvé beaucoup en commun, mais il y a des différences ", ajoutant que ces différences sont bien connues.
"Mais à mon avis, il est nécessaire d'avoir l'occasion de travailler ensemble sur des problèmes communs."
Toutefois, le président russe a tenu à souligner que c'était les États-Unis et non pas la Russie qui avait demandé cette discussion: "Les partenaires américains ont proposé cette réunion, et ... aussi proposé deux options de temps. Nous avons choisi l'une d'elles ".
Dans son discours de ce matin, M. Obama a déclaré, "Les Etats-Unis sont prêts à travailler avec tout pays, y compris la Russie et l'Iran, pour résoudre le conflit."
Mais il a immédiatement déclaré : "Nous devons reconnaître qu'il ne peut y avoir, après tant de sang, tant de carnage, un retour au statu quo d'avant-guerre ... .le réalisme ... exige une transition sans Assad, vers  un nouveau leader, et un gouvernement inclusif qui reconnaît qu'il doit mettre un terme à ce chaos afin que le peuple syrien puisse commencer à reconstruire. "
Ce à quoi, Vladimir Poutine a répondu dans son discours, quelques heures plus tard, en accusant les Etats-Unis et ses partenaires d'avoir alimenté la violence et le chaos par leur soutien aux soulèvements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord:
"Au lieu du triomphe de la démocratie et du progrès, nous avons eu la violence, la pauvreté et le désastre social - et personne ne se soucie des droits de l'homme, y compris le droit à la vie. Je ne peux m'empêcher de demander à ceux qui ont provoqué cette situation : Vous vous rendez compte de que vous avez fait?"
Au lieu de discuter du processus de résolution politique en Syrie, le leader russe a insisté pour qu'il y ait une alliance avec le régime d'Assad - "similaire à la coalition anti-hitlérienne" - contre l'Etat islamique: "Personne d'autre que les forces armées du président Assad et la milice kurde peuvent vraiment se battre  [contre eux] ».

L'armée russe amène six chasseur Su 34 sur la base de LattaquiéSu-34.png
La Russie a amené  6 chasseurs-bombardiers Su-34  sur la base aérienne de Bassel al-Assad située au sud de Lattaquié.
Les Su-34s (ci-contre) rejoignent les 28 avions de combat, ainsi que des avions de transport stratégique, des hélicoptères d'attaque, et des drones.
Les chasseurs-bombardiers SU 34, équipés de réservoirs détachables (drop tanks), ont atteint la Syrie sans ravitaillement.
 
L'armée russe a déployé des systèmes de défense anti-aérienne ultra-sophistiqués général  Philip Breedlove, commandant de l'OTAN en Europe.jpg
Le général  Philip Breedlove (ci-contre), commandant de l'OTAN en Europe, a averti que, selon lui, la Russie avait déployé des systèmes de missiles anti-aériens modernes de longue portée sur sa nouvelle base militaire en Syrie, et ces systèmes peuvent contrecarrer les actions des Etats-Unis et de ses alliés au Moyen-Orient.
Breedlove a précisé qu'il s'agissait des systèmes A2 / AD (Anti- Access / Area Denial, ) capables d'interdire l'accès aux zones de guerre à l'est de la côte méditerranéenne, ce qui serait un obstacle aux attaques aériennes de la coalition internationale.
Pour le général, l'objectif de la Russie n'est ne pas de se battre contre l'Etat islamique, mais de compliquer les opérations militaires américaines et des partenaires de la coalition - à la fois en Syrie et à l'étranger.

L'arrivée du contingent russe ne décourage pas les rebelles
Les rebelles ont repris leur offensive, la semaine dernière,  dans la province de Quneitra, pour faire jonction avec les territoires qu'ils contrôlent à l'ouest de la Ghouta, dans la région de Damas. Une attaque similaire a été lancée au nord-est de Damas pour prendre les secteurs stratégiques au niveau de Adra et Harasta, avec pour objectif de poursuivre l'encerclement de Damas.
Lundi, les rebelles ont réussi à l'emparer des positions de Trinjeh près de la base de la brigade 90 de l'armée loyaliste.
Vidéo des combats de Tal Ahmar (côté rébellion)Vidéo montrant les rebelles investissant un système de blockhaus et de tranchées de la base 90 (impressionnant) :
Vidéo du bombardement de la base 90

L'Iran envoie des troupes vers le Golan syrien
Selon des informations koweïtiennes, l'Iran et la Russie auraient conclu un accord sur une répartition des sphères d'influence en Syrie. L'armée russe contrôlerait la région de Lattaquié et d'Alep, à l'ouest et au nord ouest de la Syrie tandis que les Iraniens obtiendraient le secteur sud-ouest, y compris une partie des hauteurs du Golan syrien.  frontière syro-israélienne.jpg
Des officiers et des soldats de la première unité de l'armée régulière iranienne auraient effectivement commencé à se déployer en Syrie. Une centaine d'entre eux seraient arrivés à l'aéroport de Damas
Ces hommes auraient été transférés en Syrie à des fins spéciales. Ils sont spécialisés dans les opérations de combat en milieu urbain.
Si ces informations sont exactes, cette arrivée de soldats iraniens comporte un risque direct de confrontation entre Israël et l'Iran. L'Armée israélienne a l'habitude de réagir durement à toute attaque du  territoire israélien en provenance de la Syrie.
Rappelons que le 18 Janvier 2015, l'aviation israélienne avait éliminé, dans la région de Quneitra, plusieurs officiers du Hezbollah, ainsi qu'un général du Corp des Gardiens de la Révolution Islamique Iranienne (CGRI), le général Muhammad Allahdadi.
Israël aurait envoyé à l'Iran, par l'intermédiaire de la Russie, un message d'avertissement, tout en précisant que Tel Aviv ne recherchait pas la confrontation avec Téhéran.

Jean René Belliard

 

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