23/09/2015

L'intervention russe en Syrie bouleverse les rapports de forces au Moyen Orient

Blog sur le Moyen Orient et l’Afrique du nord du 23 septembre 2015
Jean René Belliard, auteur de "Beyrouth, l'enfer des espions", publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigé à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants. Ci-après un extrait de la newsletter du 23 septembre 2015.
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L'intervention russe en Syrie bouleverse les rapports de forces géopolitiques au Moyen Orient
L'intervention russe en Syrie sonne le glas des espoirs de défaire par les armes l'armée syrienne loyaliste et donc de voir tomber le président syrien Bachar al-Assad. Américains, Français, Saoudiens, Turcs et autres Qataris vont devoir réécrire entièrement le script syrien.
Il faut se rendre à l'évidence : Bachar al-Assad va rester au pouvoir
On peut dire en toute sécurité que le déploiement des forces militaires russes en Syrie signifie que le régime sera en mesure de se maintenir au pouvoir, et qu'une transition sans Assad est aujourd'hui plus qu'improbable.
Pour les Russes, la stratégie occidentale n'est pas "raisonnable"
On ne peut pas reprocher aux Russes de manquer de sérieux. Pour eux, faire tomber le régime de Bachar al-Assad consisterait à plonger la région dans l'inconnu. On a déjà vu comment un tel scénario a plongé la Libye dans le chaos. Les Russes ont donc beau jeu de rappeler aux Occidentaux l'aventurisme de leur politique dans le monde arabe.
Deux scenérii : la négociation ou la guerre à outrance
Deux scénarii sont désormais possibles : Soit l'opposition accepte de reprendre le chemin de Moscou pour aborder une nouvelle phase de négociations en abandonnant la condition du départ préalable de Bachar al-Assad, soit l'opposition décide de mener contre le contingent russe une guerre du type de celle menée par les Talibans contre le contingent russe. Déjà on entend ici ou là un appel à la "guerre sainte" contre les Russes.
La coalition rebelle de Jeich al-Fateh, par exemple, a déjà revendiqué le tir de missiles Grad contre une base utilisée par les Russes. Il est peu probable cependant que les roquettes aient atteint leur cible en raison de la distance qui sépare les bases des positions des rebelles syriens dans la province de Lattaquié. L'autre raison qui fait douter de la véracité de cette revendication tient au fait que les avions russes sont toujours bien alignés sur la base militaire. Ceci confirme qu'ils ne craignent pas d'être atteints par un quelconque missile.
N'oublions pas non plus que  2400 Jihadistes tchétchènes, ingouches et autres russes sont présents en Syrie pour combattre dans les rangs de l'Etat Islamique ou du Front al-Nosra (al-Qaïda en Syrie). Plusieurs dizaines d'entre eux ont des années d'expérience de lutte contre l'armée russe dans le Caucase et ils n'ont sûrement pas l'intention de déposer les armes sous prétexte que l'armée russe a déployé des Sukhoï en grand nombre dans la région.
La Russie devient la seule grande puissance dominante au Moyen Orient
Avec l'intervention russe en Syrie on assiste à rien d'autre qu'à l'émergence d'une nouvelle alliance entre la Russie, l'Iran, l'Irak, la Syrie et le Hezbollah à laquelle pourrait encore se joindre la Chine. L'Iran, par exemple, s'est très vite rallié à Moscou. Les dirigeants iraniens, l'ayatollah Ali Khamenei en tête, se sont empressés de rassurer les Russes sur le fait que la conclusion de l'accord sur le nucléaire ne signifiait nullement que la République islamique d'Iran était devenue l'alliée des États-Unis.
Même le premier ministre israélien s'est précipité à Moscou pour obtenir des asurances. Le président russe aurait à cette occasion signifié au Premier ministre israélien de limiter ses activités à une zone précise et de ne pas entraver les plans russes en Syrie. Il lui aurait notamment conseillé de ne pas gêner les manœuvres des 90.000 militaires de  l'armée russe qui effectuent des manœuvres au large des côtes syriennes.
L'objectif russe, même s'il est officiellement de mener la lutte contre les Jihadistes et le terrorisme en général, revient en fait à sortir de Syrie et d'Irak les Etats-Unis et ses alliés locaux que sont l'Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie pour devenir la grande puissance dominante dans la région.
Un total fiasco de la stratégie américaine
Il faut bien avouer que la politique américaine vis-à-vis de la Syrie est un total fiasco. Ils ont commencé par miser sur une opposition syrienne modérée jusqu'à ce qu'il devienne clair qu'il n'y avait pas d'opposition modérée mais seulement des rebelles d'obédience islamiste. Les Américains ont alors décidé d'un programme de sélection (vetting) de rebelles pour entraîner et former une unité uniquement destinée à lutter contre l'Etat Islamique. La sélection consistait à s'assurer qu'il n'y aurait pas d'Islamistes dans les stages de formation.  Mais le programme a été entravé par la mauvaise humeur des Turcs et des Saoudiens pour qui l'objectif prioritaire était la fin du pouvoir de Bachar al-Assad. Et finalement, les rebelles formés à grand frais par les Etats-Unis ont été soit éliminés par les Jihadistes d'al-Qaïda à leur retour en Syrie, soit ont rallié avec armes et bagages les brigades islamistes luttant contre le pouvoir syrien. On apprenait encore cette semaine qu'un autre revers cuisant avait été infligé au programme américain lorsque le commandant d'un deuxième groupe de 75 combattants avait fait défection avec armes et bagages pour rejoindre le Front al-Nosra (al-Qaïda en Syrie), en promettant de ne plus coopérer avec les Etats-Unis.
Quant à la grande offensive qui devait être menée au sud du pays avec l'assistance des Américains, des Saoudiens et des Jordaniens, la fameuse "tempête du sud", celle-ci a depuis fait long feu par manque de résultats militaires, et dernièrement par manque de personnel, les jeunes combattants ayant préféré grossir les cohortes de réfugiés qui tentent actuellement de gagner l'Allemagne plutôt que d'affronter à Deraa les forces spéciales de Bachar al-Assad.
Les options américaines
Le déploiement d'un corps expéditionnaire russe en Syrie a provoqué l'embarras, pour ne pas dire plus, au sein de l'administration Obama. Les discussions vont bon train pour décider des actions à entreprendre. L'une des options qui semble avoir fait l'objet de discussions au plus haut niveau serait de se rabattre sur les forces kurdes. Il existe une force kurde aguerrie de plus de 25.000 miliciens dans le nord de la Syrie. L'option serait de les convaincre de lancer une grande offensive contre les positions de l'Etat Islamique, et notamment la ville de Raqqa. Cette option permettrait de battre de vitesse les Russes, occupés à s'installer sur leurs bases de Lattaquié et donc de rendre sans objet la présence russe à partir du moment où les Kurdes, aidés par la coalition internationale, auraient éliminé la présence jihadiste dans la région.
Les Forces spéciales U.S. ont déjà fourni un soutien aérien, une formation, et des équipements militaires à la milice kurde des YPG. 
Mais une centaine de palettes de matériel militaire serait toujours en souffrance sur une base américaine dans le Golfe en attendant l'approbation de la Maison Blanche. La décision serait paralysée depuis une semaine en raison des discussions au sein de la Maison Blanche pour tirer les conséquences de l'escalade militaire russe en Syrie. Un des points des discussions concernerait également les conséquences que pourraient avoir une alliance trop exclusive et trop visible avec les Kurdes sur les relations avec la Turquie, elle-même engagée dans une guerre ouverte avec la résistance kurde. Un autre argument présenté par les adversaires d'une alliance avec les Kurdes serait de faire apparaitre les Etats-Unis alliés avec une ethnie régionale au détriment de la majorité arabe.
Le dernier point en discussion concerne toujours l'avenir de Bachar al-Assad. Certains, comme le général Petraeus, l'ancien directeur de la CIA, estime qu'il faudrait au moins empêcher l'armée de l'air syrienne de poursuivre ses bombardements des populations civiles avec des barils d'explosifs. Petraeus, bien sûr, n'est plus en fonction mais il a encore beaucoup d'influence auprès de membres de l'administration Obama.
L'Arabie saoudite a-t-elle voulu marquer sa mauvaise humeur vis-à-vis de Moscou en achetant les Mistral ?
L'Egypte avait déclaré qu'elle n'était pas intéressée par l'achat des Mistral commandés par la Russie aux chantiers navals DCNS de Saint Nazaire et que le président français avait refusé de livrer compte tenu de l'implication de Moscou dans la guerre civile ukrainienne. Mais la situation a radicalement changé avec l'arrivée du corps expéditionnaire russe en Syrie. L'Arabie saoudite, qui s'est beaucoup engagée pour faire tomber le régime de Bachar al-Assad, devait faire quelque chose pour montrer son mécontentement. C'est sans doute chose faite avec l'achat des deux navires porte-hélicoptères de type Mistral, le Vladivostok et le Sébastopol.
L'Arabie saoudite va payer mais c'est l'Egypte qui les réceptionnera. Un accord a été conclu entre Paris et Le Caire pour la fourniture des deux navires qui attendaient désespérément un acquéreur, amarrés depuis des mois à un quai de Saint Nazaire.
L'Arabie saoudite, qui compte sur l'armée égyptienne pour protéger ses intérêts dans la région du Golfe et au Yémen, pourra ainsi disposer de ces navires pour ses opérations militaires.
Chaque navire "Mistral" peut accueillir 700 soldats, 16 hélicoptères et 50 véhicules blindés.
Diplomatie russe
La Russie, de son côté, cherche depuis quelques temps à se rapprocher de l'Egypte. Elle avait déclaré, dans l'hypothèse d'un rachat d'un Mistral par l'Egypte qu'il ne serait pas nécessaire de retirer les équipements russes à bord des navires si ceux-ci étaient vendus à l'Egypte. Les Russes savent que les alliances se font et se défont et l'Egypte est pour eux, un pays stratégiquement important.

Jean René Belliard

 

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