08/09/2015

Blog sur le Moyen Orient et l'Afrique du nord du 8 septembre 2015

Jean René Belliard, auteur de "Beyrouth, l'enfer des espions", publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigée à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants. - Lire un extrait ci-dessous de la newsletter du 8 septembre.
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La crise des réfugiés en Europe révèle l'urgence d'un traitement politique de la guerre civile syrienne
(de notre correspondant à Beyrouth - GH)L'exode désespéré de la population syrienne fuyant la guerre dans leur pays frappe désormais l'Europe de plein fouet.

Plusieurs remarques en préambule
Les dirigeants européens semblent soudain réaliser qu'il y a des guerres effroyables aux portes de l'Europe ; Qu'elles n'ont pratiquement rien fait pour venir en aide à des pays comme la Turquie, le Liban ou la Jordanie qui ont supporté sans broncher une masse considérable de réfugiés ; Les Etats européens n'ont pas non plus été capables d'assister l'Agence de l'ONU pour les réfugiés obligés de réduire drastiquement le montant des aides versées aux personnes déplacées en raison de la réduction  de son budget pour raisons politiques ; Alors quelle crédibilité peut-on donner aux déclarations bellicistes d'un François Hollande ou d'un David Cameron qui, en outre, donnent plus l'impression de vouloir frapper tout en sachant parfaitement n'en attendre aucune efficacité sur le terrain.

Frapper et après ?
On ne va pas recommencer en Syrie le fiasco libyen !
Le problème n'est pas de frapper des cibles de l'Etat Islamique ou d'autres organisations considérées comme jihadistes ou menaçantes. Il n'est même pas de chasser du pouvoir le président Bachar al-Assad. On a déjà vu ce que donnait l'élimination du pouvoir d'autres dictateurs. On peut déjà écrire le scénario.
Le problème est après. L'Irak, comme la Syrie - et on pourrait ajouter de nombreux autres pays créés à l'époque coloniale ou après la première guerre mondiale - ne forment pas des communautés nationales unies. Ces pays sont des rassemblements, souvent transfrontaliers, de peuples, de tribus et de communautés confessionnelles souvent hostiles les unes aux autres. Et même dans le cas où une autorité despotique a été remplacée par un pouvoir plus démocratique - comme en Irak - cela ne suffit pas pour mettre fin aux conflits et rallier les populations à son autorité.

Pas de situation politique en vue pour l'instant
Cette situation nous amène à penser qu'il n'y a pas, pour l'instant, de solution en vue, d'autant plus qu'il y a actuellement une divergence d'opinion entre puissances mondiales (USA-Russie) et régionales (Arabie saoudite-Iran) apparemment insoluble sur le point qui semble pourtant le plus facile à régler, à savoir l'avenir du président Bachar al-Assad dans une Syrie pacifiée. Alors on peut facilement imaginer que l'étape suivante - celle qui n'a pas été réalisée au Liban ou en Libye - et qui est le désarmement de tous les groupes armés en dehors de l'armée nationale sera encore plus difficile à réaliser. Or aucun pays ne peut vivre en paix lorsque les milices font la loi. Et sans paix, pas de retour dans leurs foyers des réfugiés.

On avait pourtant eu un espoir
La conclusion de l'accord sur le nucléaire entre l'Iran et les grandes puissances avait suscité l'espoir qu'on pourrait peut être s'entendre avec Téhéran sur d'autres sujets brûlants de la région comme la guerre en Irak, en Syrie et au Yémen. Des réunions de haut niveau ont bien eu lieu à ce sujet, grâce notamment à la diplomatie russe. Mais elles n'ont rien donné à ce jour.

Il y a urgence : Les forces fidèles à Bachar al-Assad perdent du terrain
Les forces fidèles au pouvoir de Damas montrent des signes de fatigue, tout comme le matériel. On peut renouveler le matériel, pas les hommes!  Cela veut dire que les pays comme la Russie ou l'Iran qui se sont beaucoup engagés dans leur soutien à Bachar al-Assad, vont être obligés de s'impliquer de plus en plus directement sur le terrain sou peine de perdre leur mise.
L'Iran a déjà engagé des hommes sur le théâtre syrien et on sait que le commandement de l'armée syrienne sur le front nord est assuré à partir de son QG de Jourin (plaine d'al-Ghab) par un officier supérieur iranien. Il y a également des rumeurs, depuis quelques temps, sur une présence de forces spéciales et de conseillers russes près de Lattaquié et dans la province de Homs. Il ne s'agit encore que de rumeurs qui restent à confirmer. Les seuls photos vues à ce jour sont des leurres ou des photos anciennes prises au Caucase. Mais le secrétaire d'Etat américain, John Kerry doit en savoir un peu plus car il semble avoir reçu des rapports signalant une augmentation de la participation russe. Il a fait part de son inquiétude à ce sujet au  ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, au cours d'un appel téléphonique, le samedi 5 septembre.
M. Lavrov lui a répondu que "la partie russe n'avait jamais caché livrer des équipements militaires aux autorités syriennes pour lutter contre le terrorisme".
Vendredi 4 septembre, le président russe Vladimir Poutine avait affirmé qu'il était encore trop tôt pour parler d'un engagement militaire de la Russie en Syrie pour combattre le groupe extrémiste Etat islamique (Daech).
Il a toutefois rappelé que Moscou vendait depuis longtemps des armes au régime du président syrien Bachar el-Assad.

et les conflits s'internationalisent petit à petit
Petit à petit, sans qu'on fasse gare, les conflits qui ravagent plusieurs pays arabes actuellement, sont en passe de s'internationaliser. Le Yémen, par exemple, voit arriver des renforts de plus en plus importants de soldats saoudiens, qataris, bahreïnis et émiratis sur le terrain.

Le problème de l'Etat Islamique
La lutte contre l'Etat Islamique devrait faire l'unanimité. C'est ce qu'on pourrait croire en écoutant les déclarations de la plupart des dirigeants qu'ils soient américains, russes, européens, australiens, canadiens, turcs, iraniens ou saoudiens.
Or on voit bien, sur le terrain, que là aussi, il y a une énorme différence entre ce qu'on affirme et ce qu'on observe. Cette différence est due à un tas de considérations annexes qui toutes se veulent plus "machiavéliques" les unes que les autres. La Turquie, par exemple, voudrait bien tordre le coup aux Jihadistes de l'EI, mais pas au point qu'ils ne représentent plus une menace pour les Kurdes. Les Américains veulent bien lutter contre l'EI en Irak ou en Syrie, mais pas au point d'apparaître comme les alliés de Bachar al-Assad dont ils veulent la chute en Syrie ou encore des milices chiites pro-iraniennes en Irak. Les Français (dixit François Hollande) veulent bien bombarder les cibles de l'EI mais ils veulent faire eux-mêmes les vols de reconnaissance et choisir leurs cibles en toute indépendance - l'Indépendance nationale chère aux dirigeants français ! Les Britanniques sont prêts à détruire les concentrations de Jihadistes mais leur parlement ne leur en a pas donné l'autorisation, etc. etc.
Les Iraniens sont aussi pour lutter contre l'Etat Islamique, tout comme l'armée de Bachar al-Assad, mais ils ne sont pas pressés de le faire car, pour l'instant, il faut avouer que l'EI leur donne un sacré coup de main en les remettant brutalement au devant de la scène internationale. Au point qu'eux, qui étaient ostracisés hier, semblent être considérés comme une solution du problème jihadiste aujourd'hui.
Washington pense désormais que le départ immédiat d'Assad conduirait à un effondrement du régime et une aubaine pour l'Etat islamique. Le dilemme est donc le suivant : Si Assad part, cela servira l'Etat Islamique, mais s'il ne part pas, la Syrie va éclater en morceaux.

La campagne de bombardements de la coalition internationale : inefficace
Malgré une campagne de bombardement menée par les USA contre l'Etat islamique (Daech) - 6000 raids depuis le début - les Jihadistes détiennent toujours de vastes zones en Syrie et en Irak et menacent même aujourd'hui la capitale Damas. Sans oublier qu'ils poursuivent leur extension dans un grand nombre de pays musulmans.

Conclusion : la guerre se poursuit - Assad résiste - et les Syriens vont continuer de fuir
Comme personne ne parle d'un départ de Bachar al-Assad et que personne ne veut le forcer réellement à partir en raison de l'inconnu d'un "après-Assad", les rebelles ne vont pas abandonner la lutte. Ils  poursuivront leur grignotage des positions loyalistes. L'Etat Islamique, comme il le fait dans d'autres pays, va mettre le chaos à profit pour progresser partout où il le peut, incorporant dans son "califat islamique" des populations civiles de plus en plus nombreuses, ce qui rendra le bombardement de ses positions encore plus difficile et le nombre des candidats à l'exode encore plus élevé.
La communauté internationale va accoucher de plans pratiquement irréalisables comme l'organisation d'élections législatives anticipées. Imaginez vous ! Dans un pays en guerre qui à 4 millions de réfugiés à l'extérieur du pays et 8 millions de déplacés à l'intérieur, des milices surarmées autour des urnes et des Moukhabarat (services de renseignement) omniprésents dans les régions encore contrôlées par le pouvoir. Qui pourrait croire sérieusement que des élections sont encore possibles dans l'état actuel des choses ?
En attendant, le médiateur de l'ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, invite les parties belligérantes à participer à des groupes de travail dirigés par l'ONU pour traiter de questions politiques et constitutionnelles. Pauvre Mistura ! Il n'aura même pas la chance de pouvoir s'appuyer sur une opposition crédible tant les rebelles sont divisés selon qu'ils sont appuyés par telle ou telle puissance sunnite (Turquie, Arabie saoudite ou Qatar).

Une situation sans espoir ?
Non ! mais n'ayons pas peur de le dire et je vais forcer le trait volontairement. Aujourd'hui, la solution n'est pas dans l'agitation médiatique comme on vient de le voir ces jours derniers. La solution passe par Moscou. Il faut que nos chers dirigeants, Obama, Hollande, Merkel et Cameron, passent la chemise de bure et mettent la corde autour du cou pour venir à Moscou demander pardon à Vladimir Poutine de l'avoir énervé à propos de l'Ukraine et l'implorer de mettre fin à la guerre civile syrienne.
Il ne faut pas oublier que Vladimir Poutine est sans doute le plus sensible de tous les dirigeants mondiaux au danger jihadiste en raison de son influence dans le Caucase.
Quant à l'Ukraine, il y a sûrement un moyen de s'entendre pour répondre aux aspirations des Ukrainiens et des Russe d'Ukraine pour qu'ils continuent de vivre en voisins pour le bonheur des peuples.

Jean René Belliard

 

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