02/09/2015

2 septembre 2015 - Une nouvelle révolte des peuples arabes ?

Jean René Belliard, auteur de "Beyrouth, l'enfer des espions", publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigée à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants.
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La crise migratoire et les manifestations en Irak et au Liban : une même cause
Le flux ininterrompu qui se déverse vers l'Europe depuis des mois et les manifestations qui se déroulent dans les rues de Beyrouth ou dans les grandes villes d'Irak (celles qui n'ont pas été conquises par l'Etat Islamique) ont une seule et même cause. Il s'agit du ras-le-bol des populations des pays du Moyen Orient, d'Afrique ou d'Asie : Un ras-le-bol des guerres, de l'insécurité, de l'absence endémique des services de base comme l'eau, l'électricité 24 heures sur 24, de la carence du ramassage des ordures et de la propreté en général. Ceci d'autant plus que les gens communiquent désormais d'un bout à l'autre de la planète en une nano seconde et qu'il est facile de comparer leur sort à celui d'autres populations plus favorisées.
Et puis il y a toutes ces promesses faites au niveau de l'Union européenne qui laissent croire que les gens, autochtones ou migrants, sont bien protégés, qu'on leur procure un salaire minimum, qu'on leur garantit un toit et qu'on leur trouvera même un travail, alors la comparaison avec l'Etat de son pays d'origine où règne souvent l'indifférence au sort des populations quand ce n'est pas la corruption, est sans appel.
Les premières révolutions arabes se sont terminées dans un bain de sang
Les peuples arabes ont commencé par se révolter en tentant de renverser, avec plus ou moins de réussite, des pouvoirs despotiques qui les dirigeaient depuis des décennies. Ces révoltes, qui ont débuté en Tunisie par un acte de désespoir d'un petit marchand de fruits et légumes devant l'inutilité de ses efforts pour s'en sortir économiquement et les vexations d'une police qui se croyait tout permis, ont vite fait l'objet d'une récupération politique. Cette récupération s'explique par le fait que les premiers manifestants n'avaient pas de leader jusqu'à ce que les rejoigne dans la rue la confrérie des Frères Musulmans, la seule force politique à peu près organisée qui n'avait pas collaboré avec le régime des Ben Ali, le président autoritaire de l'époque.
Il s'est passé à peu près la même chose en Egypte et en Libye. Donner une explication des mouvements qui ont secoué le Yémen et la Syrie demanderait un peu plus de temps. Disons simplement que le mouvement populaire de protestation dans ces deux pays s'est retrouvé englué dans un conflit entre les mondes sunnite et chiite, chacun des camps étant soutenu par une puissance régionale : l'Arabie saoudite ou l'Iran. Il en est de même dans le petit émirat de Bahreïn.
Que reste-t-il aujourd'hui de ces mouvements de révolte ?
Rien qu'un déchainement de violence et un appauvrissement généralisé des populations. A cela s'ajoute la montée en puissance des organisations jihadistes dont on retiendra surtout la brutalité extrême et leur mépris de la vie humaine. Comment peut-on vivre décemment avec une famille dans des régions où on décapite et crucifie en permanence, soi-disant pour l'exemple ?
On a accusé les Occidentaux, et notamment le président Sarkozy d'avoir déclenché l'apocalypse
On entend régulièrement des spécialistes avisés, des voix autorisées et autres bien-penseurs accuser les Occidentaux, et notamment Nicolas Sarkozy, président à l'époque, d'avoir déclenché cette situation épouvantable en aidant à la chute des pouvoirs autoritaires en place sous prétexte d'y avoir vu une chance pour la démocratie. Mais ces mêmes censeurs étaient les premiers à condamner la venue d'un Kadhafi ou d'un Bachar al-Assad à Paris sous prétexte qu'ils étaient des dictateurs.
C'est vrai ! Des dirigeants occidentaux, Obama et Sarkozy en particulier, ont cru en toute bonne foi que les mouvements qui agitaient le monde arabe s'expliquaient par une aspiration des peuples à la démocratie et à la liberté. Ce n'est pas qu'ils se soient trompés à l'époque, mais il est devenu évident, plus tard, que ces mouvements avaient été récupérés par l'islamisme en l'absence d'une idéologie laïque forte, comme pouvait l'être, le communisme à l'époque de la décolonisation.
Et puis il y avait sans doute une dose de culpabilité dans l'activisme de Nicolas Sarkozy. Les dirigeants français n'ont jamais fait grand cas de l'autoritarisme de leurs clients lorsqu'il s'agit de faire tourner les usines d'armement high-tech. Pas plus Sarkozy que Hollande aujourd'hui. Qu'on ne vienne pas me dire que, précisément Hollande est différent puisqu'il n'a pas livré les navires Mistral à la Russie. Il s'agit là d'une simple obéissance à un diktat de Washington. Rien de plus. Par contre, les ventes se passent très bien en ce qui concerne l'Egypte, l'Arabie saoudite ou le Qatar, merci.
Aujourd'hui le Liban et l'Irak nous posent la même question : Sur quoi cela va-t-il déboucher ?
Toutes les rébellions dans le monde arabe sont elles condamnées depuis le commencement ? Déboucheront-elles sur des récupérations extrémistes ou des coups d'Etat ? Vont-elles finir par un effondrement total des pays touchés par ces mouvements avec sa cohorte de drames : guerres, massacres, appauvrissement et exode d'une partie de la population ?
L'Exemple du Liban
Il est nécessaire de suivre de près ce qui se passe au Liban aujourd'hui, car on a déjà vu comment, depuis des décennies, ce pays a été le chaudron de toutes les idées révolutionnaires qui ont secoué le monde arabe. Ce n'est pas pour rien que c'est au Liban qu'est né la presse arabe. Ce n'est pas pour rien non plus que l'Université Américaine de Beyrouth (AUB) a formé la plupart des dirigeants du monde arabe et tous ceux qui ont l'ambition de devenir un leader rêvent de s'y inscrire.
Première question : Qui sont les manifestants qui descendent dans les rues de Beyrouth  ?
Sont ils d'authentiques révolutionnaires ? Sont ils là pour lancer un nouveau «Printemps Arabe » dont on a vu comment le précédent a sombré dans le chaos ? Ou sont ils venus, poussés par des récupérateurs professionnels et patentés pour le compte d'une puissance régionale ou mondiale ?
La situation géographique du Liban devrait pourtant pousser la population libanaise à la prudence. En effet, les organisations jihadistes affiliées à al-Qaïda ou à l'Etat Islamique sont tapis aux portes du Liban quand elles ne sont pas présentes sur place dans les zones connues pour leur islamisme radical, come certains quartiers de Tripoli, ou le camp palestinien d'Aïn el-Héloué.
Car si le mouvement venait à provoquer l'écroulement de l'État libanais, il n'est pas nécessaire d'être devin pour savoir qui va en profiter : l'État Islamique (Daech) qui pourrait lancer ses troupes pour occuper une partie importante du Liban, et le Hezbollah qui concrétisera son pouvoir sur l'autre partie, un peu comme en Irak ou l'EI et les milices chiites règnent chacun sur une portion du territoire (sans oublier les Kurdes).  Il y a des appétits qui s'aiguisent, des Etats et des mouvements qui regardent avec intérêt les affrontements de la rue en espérant leur part du gâteau.
Déjà deux sortes de manifestants dans les rues de Beyrouth
Il semble qu'il y ait déjà deux sortes de manifestants dans les rues de Beyrouth. Ceux qui luttent pour un Liban meilleur et ceux qui se battent pour une cause étrangère aux problèmes de la vie quotidienne des gens qui sont le ramassage des détritus, l'électricité et l'eau sans interruption journalière, la santé, etc.
La seconde catégorie est plus mobilisée pour défendre la carrière politique d'un de leurs leaders, la suprématie d'une communauté confessionnelle, la participation du Liban aux conflits régionaux, etc.
Il y a enfin ceux qui rêvent d'un Liban "à l'occidental" et universel et d'autres qui veillent jalousement à ce que le Liban reste intégré dans son arabisme.
Le problème est que, pour l'instant, tous ces gens sont descendus dans la rue en même temps et dans les mêmes lieux sans une idée forte de ce qu'il faudrait faire demain et sans un leader charismatique comme pouvait l'être, par exemple, le chef spirituel chiite Moussa Sadr dans les années 70. Et c'est justement cette absence d'un fédérateur ou d'un ciment idéologique qui inquiète.
L'élément déclencheur du mouvement : un problème de ramassage de détritus
Les manifestations ont été lancées par un mouvement inconnu jusqu'alors. Des milliers de personnes ont répondu spontanément à l'appel à manifester du mouvement  « Tala'at Rihatkum » (« Vous puez » en arabe). Il s'agissait de protester contre l'incapacité de l'Etat à résoudre la crise du ramassage des ordures qui avait rendu la vie insupportable aux habitants de Beyrouth.
Pendant 18 ans le gouvernement libanais n'avait pas été capable de construire une usine de recyclage et d'incinération des déchets. La population, souvent défavorisée, qui vivait près de la décharge « provisoire » de Naameh souffrait de la contamination produite par l'amoncellement des ordures. Cette pollution a provoqué des cancers, des maladies respiratoires et beaucoup de personnes en sont mortes. Devant l'indifférence des autorités, c'est-à-dire du ministère de l'environnement et celui de la santé, les riverains ont fini par bloquer la décharge. À partir de ce moment-là, les ordures ont commencé à s'accumuler dans les rues de Beyrouth. Au lieu de chercher une solution définitive au problème, le gouvernement a aspergé les montagnes d'ordures en décomposition avec de la mort-aux-rats. Les gens de la capitale ont commencé à tomber malades eux-aussi.
Mais les ordures ne sont pas la seule raison du ras-le-bol
L'infrastructure du Liban s'effondre : coupures constantes d'approvisionnement d'eau et pannes d'électricité. Il n'y a presque pas de transport public dont on puisse parler et les espaces verts pour un usage public sont pratiquement inexistants. Il y a des confiscations de terres dans tout le pays, que ce soit par l'Etat ou par certaines milices. La santé et l'éducation sont une catastrophe.
Le pays ne produit presque rien. Il y a plus de Libanais vivant à l'étranger que dans leur propre pays. Le Liban compte une majorité de femmes seules car les maris sont en Arabie saoudite, au Koweït ou au Qatar pour faire vivre leur famille. Ce sont les virements d'argent qu'ils envoient qui maintiennent les familles et le pays à flot financièrement.
Il y a aussi une production importante de capital provenant des bénéfices d'affaires louches en Afrique occidentale et en Irak, ou encore des bénéfices de l'industrie financière (surtout celle qui sert au Moyen-Orient et aux états du Golfe) et ceux que rapportent les produits narcotiques dans la vallée de la Bekaa.
La dette représente 143% du PNB
L'Etat est pratiquement en faillite. La dette publique libanaise se monterait à 143 % du Produit National Brut. Il y a pourtant une abondance de richesse dans le pays. Il n'y a qu'à voir le nombre de véhicules luxueux circulant sur la Corniche et la marina de la baie de Zaytouneh. Il y a de l'argent privé mais pas d'argent public. Et au milieu de toutes ces richesses souvent tapageuses tentent d'exister peut être deux millions de réfugiés syriens souvent dans le dénouement le plus absolu.
Les forces de sécurité garantes de l'unité du pays mais...
Les forces de sécurité sont paralysées, obéissant à des influences confessionnelles, quoi qu'elles en disent,  ou simplement incapables de s'imposer à des milices plus armées qu'elles. La preuve est que l'armée est incapable de se déployer dans le Dahiyé (la banlieue chiite de Beyrouth, une place forte du Hezbollah) ou encore dans les camps palestiniens en vertu d'accords anciens qui ne correspondent plus à la situation d'aujourd'hui. Comment, dans ces conditions, demander à des soldats, malgré leur courage et leur bonne volonté, de veiller à la sécurité du pays ? L'Etat n'a même pas son mot à dire dans la décision de s'engager dans un conflit, comme la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah qui a ruiné le pays ou la guerre civile syrienne.
Le sectarisme dans tout cela
Il est de notoriété publique que la population libanaise est fragmentée selon des lignes confessionnelles en 18 groupes religieux : les principaux sont les chrétiens, les musulmans sunnites, les musulmans chiites et une petite minorité druze. Une répartition des postes entre communautés confessionnelles avait été à l'origine du "Pacte National de 1943" qui était à l'origine de la constitution libanaise. Mais c'était sans compter sur l'évolution démographique des différentes communautés et l'arrivée de réfugiés étrangers qui ont renforcé la population d'une communauté confessionnelle plutôt qu'une autre.
Aujourd'hui, on peut dire que le "Pacte National de 1943" est précisément ce qui bloque le fonctionnement  constitutionnel de l'Etat libanais.
C'est ce que les journalistes ont entendu, ici ou là, dans les cortèges de manifestants qui défilaient dans les rues de Beyrouth. Des manifestants ont dit qu'ils en avaient marre du sectarisme et des divisions confessionnelles. Ce qu'ils veulent c'est un Liban unique, fort et uni. Ils ne veulent pas d'un Liban chrétien ou musulman. Ils veulent un Liban tout court. Laïque en somme ? On peut imaginer que la route sera très longue pour qu'un tel  Liban vienne à voir le jour !
Grattons la surface
Il n'y a visiblement pas d'idéologie qui unifie les manifestants. Il y a seulement des motifs d'exaspération ; c'est l'unique chose qu'ils partagent.
Mais il y a aussi des rumeurs. On prétend que chaque groupe confessionnel a envoyé ses propres troupes pour qu'il soit physiquement présent dans les manifestations, pour faire dévier le mouvement en sa faveur ou empêcher que d'autres le récupèrent. Alors, comme à chaque fois au Liban, la théorie du complot de l'étranger est réapparue. On voit la main de l'étranger partout. On aurait vu au milieu des manifestants des gens qui ne parlent même pas l'arabe. Des Iraniens ou des Occidentaux, si possible parlant anglais, comme James Bond. Le délire alimente toujours les rumeurs.
La division du pays sur des bases confessionnelles est à l'origine de tous ces bruits : Les Chrétiens sont vus comme faisant le jeu de l'Occident. Les musulmans sunnites sont naturellement tous des suppôts des Etats du Golfe et, indirectement, de l'Occident puisque les monarchies du Golfe sont alliées à l'Occident. Le Hezbollah et la communauté chiite sont étroitement associées à l'Iran. Il n'y a pas à chercher plus loin. La voila la preuve du complot de l'étranger !
Le problème est que le Hezbollah est la superpuissance, l'unique force qui compte dans le pays. Il observe le mouvement de protestation. Il ne dit pas grand chose pour l'instant. Alors celui-ci se poursuivra tant qu'il n'aura pas décidé s'il sert ou non ses intérêts et s'arrêtera dès qu'il en donnera le signal. Malheur aux récalcitrants.
A moins que ...
A moins que le ras-le-bol des gens soit tellement fort, que le nombre des manifestants qui descendent dans la rue se compte par centaines de milliers. Alors tout deviendra possible, pour le meilleur ou pour le pire. On voit mal ce que pourrait faire un millier, voire trois ou cinq mille Hezbollahis armés contre une population désespérée.
Il faudra alors beaucoup de courage et d'intelligence de la part de quelques hommes politiques (il y en a qui en sont capables, dans toutes les communautés libanaises) pour mettre en place la seule solution encore possible : Renouveler le "Pacte National de 1943" pour réécrire les prérogatives du président de la République libanaise et le faire élire au suffrage universel. Sans pour autant rejeter toute idée de partage des fonctions ministérielles entre communautés, mais en s'arrangeant pour que l'ensemble du peuple libanais ait son mot à dire.

Jean René Belliard

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