29/08/2015

Blog du Moyen Orient et d'Afrique du nord du 29 août 2015

Jean René Belliard, auteur de "Beyrouth, l'enfer des espions", publie une newsletter quotidienne accessible aux abonnés uniquement. Elle donne chaque jour un résumé des principaux évènements qui se déroulent au Moyen Orient et en Afrique du nord, rédigés à partir des informations réunies sur place par une quinzaine de correspondants, ainsi que par l'étude quotidienne des blogs, des messages sur les réseaux sociaux et des principaux organes de presse des pays de cette région.
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Liban

La campagne "Vous puez" prend une tournure politique
La campagne "Vous Puez!" affirme que son mouvement de contestation, qui a rassemblé des dizaines de milliers de manifestants samedi 29 août, a pris une tournure politique. Le Liban pourrait bien se retrouver divisé entre "souverainistes" et "régionalistes". (sous-entendu adhérant à un agenda régional iranien). Dans le premier groupe, on trouve les partisans d'un Liban indépendant. Ils sont rassemblés dans le  "camp du 14 mars", nommé ainsi en mémoire des manifestations monstres qui ont suivi l'assassinat de Rafic Hariri (2005) et qui ont abouti à l'évacuation du Liban par l'armée syrienne qui l'occupait depuis 1990. De l'autre on trouve le "camp du 8 mars", par référence à une autre manifestation de 2005. Ce camp regroupe le Hezbollah, le CPL, un parti chrétien dirigé par le général Michel Aoun et qui s'est allié au Hezbollah, ainsi que de nombreux petits partis panarabes ou pro-syriens.
Les manifestations qui, à l'origine étaient censées exprimer le ras-le-bol des Libanais face à la crise du ramassage des ordures, sont naturellement l'objet de toutes les convoitises. Michel Aoun, tout d'abord, qui aimerait bien que ce mouvement l'aide à accéder à la présidence de la République ; Le Hezbollah, en déficit d'image depuis qu'il s'est embourbé dans le conflit syrien et d'autres encore.
Témoin de ce virage politique, le mouvement "vous puez" vient d'annoncer qu'il  ne cessera pas avant la démission du ministre de l'Environnement, Mohammad Machnouk, le transfert de la collecte des déchets aux municipalités, l'inculpation des auteurs des violences du weekend dernier dont le ministre de l'Intérieur, Nohad Machnouk, et la tenue d'élections législatives et présidentielles.
"Que tombe le pouvoir des corrompus, à commencer par les députés", "Bye, bye aux corrompus", scandait notamment la foule, exprimant son rejet des politiciens, absents du rassemblement. et l'élection d'un président de la République. Le Liban est sans président depuis la fin du mandat de Michel Sleiman en 2014.
Et les organisateurs de la campagne ont prévenu : Ils menacent d'une escalade dans les manifestations si le gouvernement ne satisfaisait pas leurs demandes d'ici 72 heures.
Une immense rancœur contre la classe politique
Il est difficile de prévoir si ce virage politique de la contestation va être suivi par les manifestants. Les dizaines de milliers de Libanais qui ont exprimé leur ras-le-bol, samedi 29 août à Beyrouth, criaient surtout leur rancœur envers une classe politique jugée corrompue et incapable.
Organisée par le collectif "Vous puez", la campagne de protestations a commencé avec la crise des ordures provoquée à la mi-juillet 2015 par la fermeture de la plus grande décharge du Liban et l'amoncellement des déchets dans les rues.
"C'est votre pays, c'est votre terre. Aucun de nous n'a ni eau, ni électricité. Prenez la rue, pour vos enfants, pour votre pays", avait lancé M. Thebian, un organisateur de la manifestation.
Mais cette mobilisation illustre surtout le ras-le-bol d'une population contre la corruption endémique, le dysfonctionnement de l'État et la paralysie des institutions politiques.
Des manifestants arboraient un tee-shirt blanc portant la mention "Vous puez", d'autres des drapeaux libanais sur lesquels on pouvait lire "On en a marre".
La foule s'était rassemblée place des Martyrs, une place mythique qui divisait Beyrouth au temps de la guerre civile et qui avait été le théâtre des manifestations monstres du 14 mars 2015.
Pas d'incidents ce samedi 29 août
Pour éviter que se répètent les violences survenues lors des premières manifestations une semaine plus tôt et imputées à des "fauteurs de troubles", les organisateurs avaient constitué un service d'ordre de 500 membres.
La police avait de son côté accroché sur la place une banderole affirmant: "Nous sommes parmi vous, pour vous, pour vous protéger".
A l'origine une manifestation pour réclamer les services publics de base
Vingt-cinq ans après la fin de la guerre, l'électricité est rationnée et chaque été l'eau vient à manquer dans de nombreuses régions à cause du manque de barrages alors que le Liban est le pays le plus arrosé du Moyen-Orient.
"Tous sans exception"
"Le mot d'ordre de la manifestation a été "tous sans exception", car nous sommes contre toute la classe politique", avait déclaré avant le rassemblement Lucien Bourjeily.
Dans ce pays profondément divisé où le système politique est basé sur une répartition confessionnelle des postes, le caractère unitaire de cette manifestation en fait un rassemblement sans précédent, d'ailleurs diffusé par les chaînes de télévision de tous bords.
A voir si cette union populaire ne va pas sombrer dans la récupération politique.
Les tentatives ont déjà commencé
Le général Michel Aoun, par exemple, qui aimerait bien accéder à la fonction présidentielle, s'est adressé samedi aux manifestants via Twitter, affirmant qu'ils "ne pourront se débarrasser de ceux contre qui ils manifestent aujourd'hui, qu'à travers l'élection d'un président au suffrage universel".

Jean René Belliard

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