07/04/2015

Du 3 au 7 avril 2015 – Guerres dans la monde arabo-musulman

Il semble que le Yémen soit la première victime de l'accord sur le nucléaire iranien, tant ce qui s'y déroule est tributaire des développements régionaux et internationaux.


Iran

Accord entre l’Iran et les pays occidentaux
Cela faisait quinze ans que la communauté internationale accusait l’Iran de vouloir se doter de l’arme nucléaire. Téhéran répondait que son programme nucléaire n’était destiné qu’à des fins civiles tout en menaçant Israël d’une destruction prochaine. Les menaces iraniennes sonnaient pour Tel Aviv et les capitales occidentales comme une preuve que la destination finale de ce programme était bien l’accession à l’arme atomique.
Ni les menaces de frappes préventives, ni les assassinats de scientifiques nucléaires iraniens par les Kidons israéliens, ni les sanctions économiques imposées par les Occidentaux n’ont réussi à faire plier Téhéran. C’était pour les Iraniens une question de principe : ils considéraient ces pressions internationales comme un retour au colonialisme du XXème siècle, quand la Grande Bretagne pillait les ressources du pays en hydrocarbure. Un sujet aussi inacceptable pour les Iraniens que l’est, par exemple, l’apologie du nazisme pour les Occidentaux.
L’élection à la présidence de l’Iran, en juin 2013, de Hassan Rohani, un religieux « modéré », a permis de mettre un terme à des années de crise et la reprise sérieuse des négociations entre les puissances occidentales et l’Iran. Mais elles butaient  sur des points-clés : la durée d’un accord, que les grandes puissances voulaient voir en vigueur pendant 15 ans, le nombre de centrifugeuses, machines qui permettent d'enrichir l'uranium, et les modalités de levée des sanctions.
Le jeudi 2 avril 2015, à Lausanne, après huit jours d’âpres discussions, le groupe dit des 5+1 (États-Unis, Chine, Russie, France, Royaume uni, Allemagne) et l'Iran signaient enfin un accord-cadre donnant l’espoir de résoudre le dossier du nucléaire iranien. L’accord-cadre doit normalement déboucher sur un accord final d’ici au 30 juin 2015.
Intervenant à la Maison-Blanche, le président américain Obama a salué une « entente historique avec l'Iran qui, si elle est pleinement appliquée, devrait l’empêcher d'obtenir l'arme nucléaire ». Mais il a immédiatement souligné que tout accord ferait l'objet de « vérifications sans précédent » quant à son application.
L’ambiance est à l’optimisme de part et d’autre de la table des négociations. "L'écriture (d'un accord final) doit commencer immédiatement, pour être terminée d'ici au 30 juin ", a écrit Hassan Rohani, le président iranien. On a « maintenant les paramètres » pour résoudre les principales questions, a confirmé le secrétaire d'État américain John Kerry. Et finalement, seul le ministre des affaires étrangères français, Laurent Fabius, a cassé l’ambiance en prévenant qu’il y avait encore beaucoup de travail à faire.
Le préaccord prévoit la réduction des deux tiers de la capacité d'enrichissement d'uranium de l'Iran. Le nombre des centrifugeuses devra passer de 19 000 à 6 000. L’un des points cruciaux de l’accord concernait le calendrier de la levée des sanctions économiques occidentales. Le préaccord prévoit qu’elles soient levées en fonction du respect des engagements de l'Iran. Et elles seront rétablies si l'accord n'est pas appliqué.
Enfin, tout accord final devra être approuvé par le Conseil de sécurité de l'ONU, a précisé la chef de la diplomatie de l'Union européenne, Federica Mogherini.

Mauvaise humeur d’Israël
Israël a été l’un des plus virulents opposants à la signature d’un accord sur le nucléaire iranien. Pour les dirigeants israéliens, un accord serait forcément un marché de dupes. Jamais l’Iran ne renoncera à développer l’arme nucléaire, affirment les dirigeant israéliens. 
Un responsable israélien a, par exemple, qualifié l'accord d'« erreur historique qui rendra le monde beaucoup plus dangereux ».
Youval Steinitz, le ministre israélien des Renseignements, affirme de son côté qu’Israël considère toujours l'option militaire comme envisageable face à la menace d'un Iran doté de l'arme nucléaire.
Ce que craignent également les Israéliens, en dehors du danger représenté par l’arme nucléaire, c’est la retour de l’aide financière à la milice chiite libanaise, le Hezbollah, au niveau qu’elle connaissait avant les sanctions économiques imposées à l’Iran. Or, le Hezbollah, qui peut être considéré comme le bras armé de Téhéran au Sud Liban, n’a jamais caché ses intentions belliqueuses envers Israël.

L’Arabie saoudite furieuse
La nouvelle de la signature d’un préaccord entre les grandes puissances et l’Iran a été médiocrement appréciée à Riyad. Ce que craignent les Saoudiens, c’est un retour de l’Iran sur la scène internationale. Sans compter que la levée progressive des sanctions économiques qui frappent l’Iran devrait lui permettre de retrouver sa puissance financière.
Or, pour les dirigeants saoudiens, les sanctions avaient provoqué la réduction de l’assistance financière octroyée par Téhéran au Hezbollah, au pouvoir syrien et aux Houthis yéménites. La levée des sanctions devait permettre aux Iraniens de reprendre leur soutien aux forces chiites engagées dans les nombreux conflits qui ensanglantent le Moyen Orient.
Riyad ne cesse de dénoncer l'implication toujours plus grande de Téhéran dans différents conflits régionaux, que ce soit au Liban à travers le Hezbollah, en Syrie où Téhéran défend le régime de Damas, en Irak où des forces iraniennes prêtent main forte aux milices chiites qui luttent aux côtés de l’armée irakienne contre les Jihadistes de l’État islamique, ou au Yémen en assistant le mouvement houthi.
Il y a plus ! Pour l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, l'accord sur le nucléaire iranien est vécu « comme un renversement de balancier, comme si les États-Unis passaient du côté de l'Iran », note Bernard Hourcade, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), basé à Paris.
L’annonce d’un préaccord sur le nucléaire iranien devait provoquer une dégradation de la situation militaire sur de nombreux théâtres d’opération. L’Arabie saoudite a déjà montré la couleur en entraînant un grand nombre de pays sunnites dans sa coalition militaire contre les rebelles chiites au Yémen.  Or chacun sait que derrière les rebelles houthis se trouve la main de Téhéran. Du coup, pays sunnites, tribus yéménites, forces loyales au président Hadi et Jihadistes d’al-Qaïda vont se retrouver côte à côte pour lutter contre l’ennemi chiite commun. C’est précisément au moment où les grandes puissances signaient avec l’Iran un préaccord sur le nucléaire iranien qu’al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) s’emparait, presque sans combat de Moukalla, une grande ville portuaire de la province de l’Hadramout, au sud est du Yémen. 
Et comment vont faire les Etats-Unis pour poursuivre leurs bombardements ciblés contre des éléments d’al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) quand ceux-ci luttent visiblement aux côtés des tribus et des militaires fidèles au président Hadi ? Et au moment même où les avions de la coalition arabe bombardent, avec le soutien américain, des cibles chiites aux prises avec, précisément, les éléments sunnites associés à AQPA !
Et il y a fort à parier que l’assistance militaire et financière de l’Arabie saoudite et des monarchies du golfe sera moins regardante quant au degré de jihadisme des organisations syriennes et irakiennes qui bénéficieront de ce soutien.
Un joli chaos en perspective, je vous le dis !

Yémen

Les combats et les bombardements au Yémen ont fait plus 540 tués et 1700 blessés entre le 19 mars et le 6 avril a annoncé mardi 7 avril à Genève un porte-parole de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les enjeux de la guerre

Le Yémen deux fois plus peuplé que l’Arabie saoudite
Quand on regarde une carte, on a l’impression que la guerre entre la milice chiite Ansarullah, le bras armé de la communauté zaïdite – qu’on appelle aussi Houthi – est un peu  l’histoire du pot de fer (l’Arabie saoudite) contre le pot de terre (le Yémen).
C’est en fait exactement le contraire : le Yémen est un grand pays en termes de population. Il compte officiellement 22,2 millions d'habitants. Mais le nombre d’habitants pourrait être nettement plus élevé car, dans les montagnes, on ne compte pas les femmes.
L’Arabie saoudite, elle, ne compte que 17 millions d'habitants, dont près de 8 millions d'étrangers.

Les relations entre les Chiites yéménites et l’Arabie saoudite ont toujours été mauvaises
Les Zaïdites, qui sont de confession chiite, forment près de 33 % de la population yéménite. Il l’agit d’une population très pauvre et majoritairement illettrée.
Le royaume wahhabite a toujours considéré le Yémen comme sa chasse gardée. Et pour les autorités saoudiennes, les Chiites yazidites sont une menace pour la cohésion du royaume, surtout depuis que la famille des Houthis a pris le flambeau de la révolte contre le pouvoir central yéménite. Un très mauvais exemple pour la population chiite saoudienne !
Aussi, lorsque la révolution dite du « printemps arabe » a éclaté au Yémen, les Saoudiens sont vite intervenus pour empêcher qu’elle ne déborde les frontières communes aux deux pays au point de mettre en péril la monarchie. Ils ont encouragé une sorte de transition du pouvoir basée sur un découpage administratif du pays dans le but inavoué de réduire la zone d’influence des Chiites yazidites.
Les Islamistes yéménites ont sans doute cru avoir reçu un feu vert des Saoudiens pour s’attaquer aux Chiites. Il faut dire que l’Arabie saoudite avait beaucoup investi, au cours des dernières années, pour favoriser la communauté sunnite du Yémen. Elle a construit plus de 5 000 mosquées dans le pays. Les mosquées sont devenues des lieux d’agitation islamiste. Les Imams y faisaient des prêches incendiaires, vouant les Chiites à l’enfer et multipliant les appels à la guerre sainte contre les impies et les mécréants.
Des attaques contre les Chiites ont lieu à partir de novembre 2011. Ceux-ci ont immédiatement réagi en prenant les armes pour repousser les assaillants. De violents affrontements ont alors opposé les miliciens chiites d’Ansarullah, le bras armé des Houthis, aux Islamistes et aux tribus sunnites. 
Les Chiites, alliés aux partisans de l’ancien président Saleh, ont très vite bousculé les tribus sunnites et l’armée yéménite, au point de prendre Sanaa, la capitale et de progresser jusqu’à Aden. C’est alors que l’Arabie saoudite est intervenue.

Les Chiites yéménites exécutent un plan iranien.
Les Saoudiens s’attendaient à une riposte sur leur propre territoire, comme des incursions de miliciens d’Ansarullah et le lancement de missiles, par exemple. L’Arabie saoudite aurait alors pu prétendre qu’elle était menacée par les Chiites yéménites, les Houthis, alliés à l’Iran. Mais les miliciens d’Ansarullah ont finalement négligé la frontière saoudienne pour se lancer à l’assaut d’Aden et en progressant en direction du golfe de Bab el-Mandeb. La stratégie des miliciens chiites d’Ansarullah révèle finalement les objectifs qui se trouvent derrière ce conflit :

Premier objectif : le pétrole
Les Saoudiens ont réagi prestement pour empêcher les miliciens chiites d’Ansarullah de parvenir sur les rives du détroit de Bab el-Mandeb. Ce détroit constitue, avec celui d’Ormuz, les deux points de passage obligés du pétrole en provenance du Golfe. Le détroit d’Ormuz est sous la menace permanente de l’Iran chiite. Si le détroit de Bab el-Mandeb passe, lui-aussi, sous le contrôle de la milice chiite Ansarullah, cela signifiera que l’Iran peut également décider de le fermer. Or, l’Arabie saoudite avait décidé de porter sa production de pétrole à 10 millions de barils pour faire tomber les cours du pétrole et mettre en difficulté économique l’Iran, sa rivale. Ajoutons que cela porte également atteinte aux intérêts américains qui ont besoin d’un pétrole cher pour rendre leur exploitation du pétrole de schiste profitable. Le prix devrait être d’au moins 90$ le baril pour les Américains.
Or, malgré les bombardements, les Chiites d’Ansarullah progressent bel et bien au point de prendre le contrôle d’Aden et de menacer la circulation des tankers dans le détroit de Bab el-Mandeb. Ce qui signifie que la stratégie saoudienne est pour l’instant tenue en échec.

Resserrer les rangs du Conseil de Coopération du Golfe (CCG)
Les Saoudiens avaient un autre objectif en organisant une coalition arabe contre les Chiites yéménites. Sachant qu’il était fort probable qu’un accord serait trouvé sur le nucléaire iranien entre Téhéran et Washington, Riyad voulait resserrer les rangs de ses alliés sunnites du CCG. Cela avait l'avantage d’éviter que les divers pays membres du CCG décident unilatéralement d’améliorer leurs relations avec l’Iran.

Lutte de pouvoir interne en Arabie saoudite
Il y a un autre aspect derrière le conflit actuel entre l’Arabie saoudite et les Chiites yéménites. Depuis l’accession au trône du roi Salman, un faucon, rappelons-le, des princes jeunes sont arrivés au pouvoir. On peut citer l’émir Mohammad Ben Nayef, devenu ministre de l’intérieur, et l’émir Mohammad Ben Salmane, nommé ministre de la défense. Or ces jeunes émirs ont besoin de faire leurs preuves pour faire taire les éventuelles critiques à leur égard de la part d’autres membres de la famille royale. La guerre contre les Chiites yéménites est un moyen pour eux de faire leurs preuves.

Lutte contre l’Iran
L’Arabie saoudite reprend une tactique qui a fait ses preuves en Irak. Il s’agit de lancer les forces sunnites, qu’elles soient jihadistes ou tribales, à l’assaut des forces soutenues par l’Iran. Cela a été le cas en juin 2014 lorsque l’Etat Islamique, allié à des tribus sunnites, s’est lancé à la conquête d’une grande partie de l’Irak sunnite, mettant à mal le pouvoir irakien favorable à l’Iran. La même tactique est utilisée au Yémen où Riyad soutient tous les Sunnites armés (Jihadistes inclus) contre la progression des Chiites d’Ansarullah.

Sur le terrain yéménite

Aden
Les rebelles chiites au Yémen se sont emparés dimanche 5 avril du siège de l'administration provinciale situé dans le quartier al-Moalla, au centre d’Aden (sud). La progression des rebelles chiites a eu lieu malgré la poursuite des raids aériens menés par la coalition arabe conduite par l'Arabie saoudite.
Pour faciliter leur progression, les rebelles et leurs alliés ont bombardé des zones résidentielles, faisant des morts et des blessés au sein de la population civile et mettant le feu à plusieurs habitations.
Dimanche matin, les rebelles et leurs alliés se trouvaient à proximité du port d'Al-Moalla, défendu par les "comités populaires", ces supplétifs de l'armée restés fidèles au président Abd Rabbo Mansour Hadi.
Les rebelles chiites s’étaient déjà emparés du palais présidentiel de la ville, le jeudi 2 avril, avant de s'en retirer vendredi à l'aube à la suite de raids aériens.

Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) s’empare de Moukalla (Province d’Hadramout)
Des combattants d'al-Qaïda ont pris le contrôle, vendredi 3 avril, de la ville de Mouqalla, une ville de 200.000 habitants. Moukalla est la capitale de la province d’Hadramout, au sud est du Yémen. Les Jihadistes occupaient le port et le quartier général de la 2e région militaire de l'armée, presque sans combat, l’armée s’étant préalablement retirée dans des camps militaires autour de l’aéroport. 
La province d’Hadramout est considérée, depuis longtemps, comme une place forte de l’AQPA.

Jean René Belliard

 

Les commentaires sont fermés.