22/03/2015

22 mars 2014 - Eclairage sur les conflits yéménites

Le Yémen est en plein chaos, forçant les derniers personnels civils et militaires américains encore présents dans le pays à l'évacuer en toute hâte. Comme en Irak, en Syrie et en Libye, la situation est complexe en raison des affrontements entre trois camps principaux : le pouvoir officiel - les Chiites et les Jihadistes


Yémen

Une nouvelle donne au Yémen

Jusqu’au début de 2015, le Yémen était la chasse gardée, si on peut dire, d’al-Qaïda
La majorité des attentats exécutés au Yémen était le fait de la redoutable organisation al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). On avait bien noté, il y a quelques mois, que certains membres d’AQPA avaient revendiqué une allégeance au calife autoproclamé de l’Etat Islamique, Abou Baker al-Bagdadi. Mais AQPA était si puissant qu’on ne donnait pas cher de la peau des maquis de l’EI au Yémen.

L’effondrement des Frères Musulmans a permis aux Sunnites extrémistes de se renforcer
Au Yémen, comme en Egypte, en Syrie, en Libye et en Tunisie, les partis appartenant à la mouvance des Frères Musulmans avaient cru profiter des révolutions dites du « Printemps arabe » pour arriver pacifiquement au pouvoir. Dans la plupart de ces pays, ils étaient la seule organisation d’opposition à être en mesure d’assurer l’alternance du pouvoir une fois tombées les dictatures qui régnaient dans ces pays.
Mais la répression (Syrie) ou le manque d’expérience du jeu démocratique (Egypte, Libye et Tunisie) n’a pas permis aux Frères Musulmans de conserver leur emprise sur les masses sunnites. Les organisations islamistes plus radicales ont profité de l’exaspération et l’impatience des populations sunnites pour s’implanter et transformer une révolution démocratique en mouvement insurrectionnel violent qui a aujourd’hui débouché sur un conflit confessionnel.

Comment en est-on arrivé à un conflit confessionnel ?
Les Frères Musulmans ne considéraient pas les Chiites comme leurs ennemis traditionnels contrairement aux mouvements salafistes et wahhabites. En prise à l’hostilité de l’Arabie saoudite, les Frères en étaient même arrivés à considérer l’Iran et les Chiites comme des alliés potentiels. Des contacts avaient été pris, par exemple, entre Mohammed Morsi, l’éphémère président égyptien, et l’Iran. Des visites officielles avaient eu lieu dans l’un et l’autre pays.
Au Yémen, le parti al-Islah, proche des Frères Musulmans, n’avait pas réussi à résister à l’avancée des Chiites d’Ansarullah, ce qui avait provoqué l’exaspération des Sunnites yéménites. Du coup, les Jihadistes d’al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) représentaient aux yeux de la population sunnite yéménite l’unique rempart contre les Chiites.

Les Américains alliés du président Ali Abdallah Saleh contre al-Qaïda
Le Yémen constituait depuis 2009 un nouveau théâtre de confrontation entre les Etats-Unis et al-Qaïda. Le pouvoir yéménite  d’Abdallah Saleh s’était finalement rangé derrière la bannière étoilée des Etats-Unis. Saleh avait pourtant commencé par tendre la main au mouvement d’Oussama ben Laden, dont la famille est originaire du Yémen. Mais devant l’absence de réponse de la part de l’organisation islamiste et en raison de sa montée en puissance dans le pays, il avait finalement décidé d’attaquer les bases d’Al-Qaïda, avec le soutien américain.
Plusieurs évènements graves avaient convaincu Washington de passer à l’offensive contre les réseaux d’al-Qaïda au Yémen. Il y avait eu, tout d’abord, une tentative d’attentat contre le prince saoudien responsable de la lutte contre le terrorisme en Arabie saoudite, le Prince Mohamad Ben Nayef Ben Abdel Aziz. Le prince sera d’ailleurs la cible de quatre tentatives d’attentats fomentées par al-Qaïda. Puis, le jour de Noël 2009, un Nigerian avait tenté de faire exploser un avion à destination de Detroit. Ces deux actions étaient revendiquées par le responsable régional d’al-Qaïda, Nasser Al Whayshi, alias Abou Bassir. C’était le même homme qui avait organisé l’attentat contre le destroyer «US Cole» dans le port d’Aden, en 2000. Abou Bassir devenait dès lors une cible prioritaire pour les Américains.
Vidéo d’Abou Bassir déclarant les Etats-Unis comme l’ennemi et proférant des menaces (langue arabe sous-titrée en allemand ) :
https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&a...

La doctrine Obama de lutte contre al-Qaïda dans la Péninsule arabique
L’attentat de Detroit sera l’élément déclencheur pour la mise en œuvre d’une nouvelle doctrine américaine de la guerre clandestine contre le terrorisme. On l’appelle la « doctrine Obama ». C’est au Yémen que cette doctrine sera mise en œuvre pour la première fois. Elle consiste à utiliser de petites unités mobiles de para-commandos pour des opérations spéciales affectées à la traque des dirigeants d’Al Qaida du Pakistan au Maghreb, en passant par l’Ouganda, la Somalie, le Kenya, ainsi que l’ensemble des pays du Sahel et de l’Asie centrale. Une fois repérées, les cibles étaient alors mises hors de combat par des attaques aériennes, tirs de missiles Tomahawk, de drones armés ou bombardements aériens. Depuis la mise en route de cette « doctrine Obama », de nombreux dirigeants d’Al Qaida ont été tués au Yémen, au Pakistan ou ailleurs. Le premier en date au Yémen a été Nasser al Whayshi, alias Abou Bassir. Il décèdera trois mois après avoir revendiqué la tentative d’attentat de l’avion de Détroit.
Cette nouvelle stratégie avait l’avantage de diminuer les risques pour le personnel américain – contrairement à la guerre du président J.W. Bush en Irak.
Mais elle n’était pas sans risque pour les populations locales. La mort du préfet du district yéménite de Maareb le 25 Mai 2010, est un exemple typique des pertes collatérales que les interventions clandestines américaines pouvaient provoquer. Le préfet négociait avec al-Qaïda l’évacuation du district par les membres de l’organisation islamiste. Sa mort provoquera la colère de sa tribu qui a été, depuis lors, discrètement indemnisée par l’administration américaine.

Un dispositif américain à partir de la corne de l’Afrique pour surveiller al-Qaïda
Le dispositif américain est commandé à partir de la base aéronavale de Diego Garcia dans l’Océan indien. Ce qui explique l’hypothèse que l’avion de la Malaysian Airlines disparu dans l’océan indien pourrait avoir été abattu alors qu’il se dirigeait vers cette base avec une possible intention hostile. C’est l’une des hypothèses parmi beaucoup d’autres et rien ne l'a confirmée à cette date. Pour les partisans de cette hypothèse, cela explique pourquoi aucun satellite militaire n’a repéré cet avion et pourquoi on l’a recherché dans le grand sud où il n’avait pas de raison de se trouver.
Les Américains s’étaient également installés sur la base française de Djibouti, «le camp Lemonier». Ils ont depuis quitté ce camp pour se déployer sur un autre site.
Le positionnement américain à Djibouti a pour mission de détecter les groupes terroristes en liaison avec ceux du Moyen-Orient et de servir de plateforme opérationnelle pour sa guerre clandestine contre Al-Qaida au Yémen, en Afrique de l’est, en particulier en Somalie.

Al-Qaïda s’adapte à la nouvelle doctrine américaine
L’organisation jihadiste n’a pas tardé à adopter une démarche symétrique à la nouvelle « doctrine Obama ». Appliquant la tactique du  «combat disséminé» mise en œuvre avec succès par le Hezbollah libanais contre Israël, en 2006, il a conféré une large autonomie aux commandements régionaux, s’est enterré et a cessé de communiquer par téléphones satellitaires. .

La révolution arabe de 2011 est une aubaine pour al-Qaïda au Yémen
Avant la révolution qui a mis un terme aux 22 ans de pouvoir du président Saleh, les forces de sécurité yéménites coopéraient étroitement avec les Américains pour porter des coups sévères à l’organisation islamiste. Celle-ci réagissait en assassinant à tour de bras, notamment les responsables nationaux ou locaux des services de renseignement ou des forces sécuritaires. Mais le réseau salafiste va profiter de l’affaiblissement du pouvoir central en 2011, à la faveur de l’insurrection populaire contre l’ancien président Ali Abdallah Saleh, pour renforcer son emprise sur le sud et l’est du Yémen, où ses partisans s'étaient regroupés. La menace posée par les Jihadistes forcera bientôt les ambassades occidentales à rapatrier les personnels non indispensables par crainte des enlèvements et des attentats kamikazes.
Dans un premier temps, les nouvelles autorités yéménites et les Américains coopèrent étroitement pour multiplier les attaques contre les membres d’al-Qaïda. Les attaques de drones se multiplient et font de nombreuses victimes au sein de l’organisation jihadiste. Plusieurs offensives de grande envergure sont menées par l’armée yéménite contre les sanctuaires d’al-Qaïda. Une première offensive avait permis à l’armée de reprendre plusieurs villes du Sud en mai et juin 2012, mais un grand nombre de combattants islamistes réussissaient à échapper aux militaires en trouvant refuge dans les zones rurales et montagneuses. Dans les zones reconquises, les soldats découvraient des tranchées, des tunnels et des abris souterrains, des ateliers de fabrication d'explosifs ainsi que des camps d'entraînement 
Une nouvelle offensive était lancée fin avril 2014 contre des camps d'entraînement d'al-Qaïda dans une zone montagneuse de la province d'Abyane. L’assaut était précédé par une série de raids aériens, le 21 avril 2014, qui feront 55 morts parmi les Jihadistes.
Mais la coopération entre les Etats-Unis et le Yémen ne va pas se poursuivre au-delà de 2014 car le pouvoir du président Hadi Abd Rabo Mansour a d’autres chats à fouetter. Il doit faire face à une offensive des Houthis chiites.

Les Houthis chiites prennent la capitale Sanaa
Un évènement inattendu va se bouleverser le fragile équilibre confessionnel au Yémen. Les Houthis chiites sortent de leurs refuges du nord du pays pour progresser vers le sud. Ils réussissent à s’emparer de la capitale Sanaa. Ils ont bénéficié pour ce faire de l’appui de leurs anciens ennemis, les militaires partisans de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, déchu en février 2012 suite à la révolution dite du « Printemps arabe ». Le nouveau président, Hadi Abd Rabo Mansour, assigné à résidence dans son palais par les vainqueurs, réussira toutefois à prendre la fuite et à se refugier à Aden.
Mais les rebelles chiites et les militaires fidèles à l’ancien président Saleh ont bien l’intention de poursuivre la prise totale du pays. Le 22 mars 2015, on apprenait que 300 miliciens chiites d’Ansarullah (Houthis) et des militaires rebelles avaient pris le contrôle de l’aéroport de Taëz, une importante localité située au sud du Yémen, à 250km de la capitale Sanaa. Des miliciens Houthis étaient également vus patrouillant dans plusieurs quartiers de Taëz ou établissant des check-points à Naqil al-Ibel et al-Rahida, deux localités situées respectivement à 30 km et 80 km plus au sud.
Face à la progression des Houthis vers Aden, les forces encore loyales au président Hadi, soutenues par des tribus et des membres des "comités populaires" (supplétifs de l'armée), s'employaient dimanche 22 mars à renforcer les défenses autour de la capitale du sud.

Qui sont les Houthis ?
Les combattants d'Ansarullah appartiennent à une branche du chiisme, le Zaïdisme. Le Zaïdisme présente de nombreuses différences au niveau du dogme par rapport au chiisme duodécimain iranien. Les Zaïdites représentaient, en 2007, 30 % environ des 22,2 millions de Yéménites qui sont en majorité sunnites. Ils partagent néanmoins de nombreuses interprétations religieuses avec la majorité sunnite chaféite.
Les Chiites yéménites, qui habitent principalement les hauts plateaux yéménites et notamment la province de Saada, se plaignaient d’avoir été marginalisés par le gouvernement sur le plan politique, économique et religieux, et demandaient le rétablissement du statut d’autonomie dont ils bénéficiaient avant 1962. Ils assurent défendre une identité menacée selon eux à la fois par la politique du pouvoir central, qui maintenait leur région, affirment-ils, dans le sous-développement, et par la poussée d’un fondamentalisme sunnite.
Quatre guerres ont opposé les Houthis (Zaïdites) à l’armée nationale yéménite et à la puissante tribu sunnite des Hached.
La première guerre a eu lieu en 2004. Elle a eu pour origine des accusations lancées contre le fondateur du mouvement, Hussein al-Houthi, selon lesquelles celui-ci prétendait être un prophète, un blasphème pour les Sunnites. Pour punir les Houthis de ce blasphème, l’armée yéménite a massacré des partisans des Houthis et bombardé la ville de Marran à partir des territoires saoudiens. La guerre durera trois mois et se terminera par l’assassinat, le 10 septembre 2004, de Hussein al-Houthi. On a dit que le leader chiite avait été tué par un missile au cours d‘une opération clandestine de la CIA en représailles, semble-t-il, à l’attentat contre le destroyer américain « Cole ». A cette époque, Washington pensait que l’attaque était le fait d’agents chiites locaux à la solde de l’Iran. Ce premier conflit se soldait pas une défaite pour les Houthis. Les combattants chiites fuyaient vers les monts et les vallées de la région Nouchour, au centre de la province de Saada en attendant des jours meilleurs.
Une deuxième guerre éclatait presqu’aussitôt. Pour forcer les combattants d’Ansarullah à quitter le refuge des monts Nouchour, les autorités yéménites avaient pensé à un subterfuge, celui d’attirer Badredine al-Houthi, le père du leader décédé, à Sanaa pour le capturer. Badreddine al-Houthi acceptait l’invitation dans l’espoir d’obtenir la libération des prisonniers houthis. C’est d’ailleurs ce qu’avait promis le pouvoir. Mais Badreddine al-Houthi a du se rendre à l’évidence. Les autorités yéménites n’avaient aucune intention d’honorer leur promesse. Et il semble que Badreddine al-Houthi n’était plus autorisé à quitter la capitale. Ce dernier a réussi néanmoins à s’enfuir. Pour le retrouver, les forces sécuritaires yéménites se lançaient à ses trousses et tendaient une embuscade au cours de laquelle plusieurs proches de Badreddine al-Houthi devaient perdre la vie. C’est ce qui a déclenché un second round d’affrontements entre miliciens d’Ansarullah et forces gouvernementales. Il a débuté le 18 mars 2005 et pris fin le 4 avril de la même année. L’annonce par les autorités de la « mort de Badredine el-Houthi » devait mettre un terme aux combats. L’information était fausse. Mais le second round s'est achevé à la suite de cette information.
Les combattants d’Ansarullah ont à nouveau pris la fuite vers la région de Safraa proche des frontières saoudiennes. Ils se sont réfugiés à Naqaa, une zone habitée de bédouins et renfermant des cavernes et des montagnes. Les jeunes houthis s’y sont rassemblés avec Badredine el-Houthi. Mais les opérations de recherche menées par les autorités les ont poussés à sortir vers Matra et Naqaa. Le mouvement a pourtant réussi à réorganiser ses rangs et la région est devenue le siège du commandement des opérations du mouvement.
Le troisième round s’est déroulé entre mai et septembre 2006. Les affrontements ont commencé lorsque les autorités pénitentiaires ont agressé les détenus  houthis dans la prison centrale de la ville de Hajja dans la province de Saada. Trois détenus ont trouvé la mort. Des combats violents ont aussitôt éclaté sur les marchés de la ville. Des négociations ont permis de mettre fin à ce nouveau round de violences et le gouverneur de la province de Saada a été démis de ses fonctions.
Les affrontements reprenaient entre janvier et mai 2007. C’était le quatrième round. C’est l’expulsion des Juifs de Bani Salem, une localité de la province de Saada qui a mis le feu aux poudres. Ansarullah considérait que cette expulsion avait en fait pour but de lancer une nouvelle offensive contre les Houthis. Ce nouveau round a été le plus violent de tous les affrontements qui avaient eu lieu jusqu’ici. Mais le pouvoir n’a pas réussi à briser la résistance des Houthis et le conflit ne s’est arrêté que grâce à la médiation du Qatar.
Les affrontements vont reprendre à la fin novembre 2011 et se poursuivent à cette date. C’est l’attaque d’une école religieuse sunnite, Dar al-Hadith, à Dammaj, une place forte des Houthis, qui aurait mis le feu aux poudres. L’attaque aurait fait 26 morts et 70 blessés dans l’école, parmi lesquels plusieurs étudiants en religion étrangers. Les Sunnites ont naturellement dénoncé le blocus. Ils ajoutaient que 7000 Sunnites étaient pris au piège à Dammaj. En protestation, des milliers de manifestants sunnites défilaient dans les rues de la capitale Sanaa, le 30 novembre 2011. De son côté, le chef des rebelles chiites, Abdel Malek al-Houthi, accusait des hommes armés de la communauté sunnite d’avoir tiré sur des Chiites, le 7 décembre 2011, tuant plusieurs d’entre eux.
Les affrontements reprenaient le 12 janvier 2012 entre les miliciens d’Ansarullah et les membres de la tribu sunnite des Hached, principalement dans la région de Wadi Misyar, de la province de Hajja, ainsi qu’autour de l’école sunnite assiégée par les Chiites dans la ville de Dammaj.
Le conflit prenait une tournure internationale lorsque, le 23 janvier 2012, un navire était intercepté par les autorités avec, dissimulée à bord, une grande quantité d’armes et notamment des missiles anti-aériens iraniens.
Les armes saisies comprenaient des missiles SAM 2 et SAM 3 cachés dans un conteneur. « Le navire et sa cargaison aurait été remis en Iran à un équipage yéménite de huit hommes pour livraison sur les côtes yéménites. Les armes étaient destinées, selon un responsable américain, aux insurgés Houthis chiites.
Les affrontements se sont poursuivis au cours des années 2012 et 2013 d’une façon sporadique, principalement dans le nord du pays. Les Chiites réussissaient à prendre le contrôle de la province de Saada toute entière. Puis, à partir du 5 janvier 2014, les combattants chiites sont partis à l’offensive vers le sud. Des centaines de combattants d'Ansarullah prenaient le contrôle de la localité de Houth, à 180 km au nord de Sanaa, et de la région d'al-Khamri, fief de la puissante tribu des Hached.
On a dit que l’offensive avait pour objectif de contrôler le maximum de terrain avant la délimitation des provinces qui devaient former le nouvel État fédéral yéménite. Le dialogue national, qui venait de s'achever avec notamment la participation d'Ansarullah, avait permis de tracer les grandes lignes de ce futur État.
Aujourd’hui, il n’est plus question de dialogue national ni d’Etat fédéral. Les Houthistes sont bien déterminés à prendre le contrôle du pays tout entier. A partir de juin 2014, les combattants d’Ansarullah se trouvaient aux portes mêmes de la capitale Sanaa. L’armée tentait bien de les déloger d’une position au sud d’Amrane qui commande la route vers Sanaa. Des avions de combat, intervenant en soutien aux forces du 310e bataillon de l'armée et à leurs alliés tribaux fidèles au parti al-Islah (Frères musulmans), bombardaient les positions chiites. Peine perdue !
Le 8 juillet 2014, les rebelles chiites d'Ansarullah prenaient le contrôle de la ville d'Amrane, au nord de la capitale yéménite, après d'âpres combats avec les forces de police et les militaires de la 31e brigade de l'armée basés dans la ville. Les combats autour et dans Sanaa se solderont par la prise de la capitale, le 21 septembre 2014.

Les succès militaires des rebelles chiites plongent la population sunnite dans le désarroi
L’armée, divisée,  n’a pas été en mesure de s’opposer aux combattants d’Ansarullah, la milice houthi. Quant aux combattants du parti al-Islah, partisans du président Hadi et dirigé par le cheikh Abdallah Hussein Al-Ahmar, l’homme fort de la tribu des Hached, eux non plus n’ont pu résister à la pression chiite. A noter que le parti al-Islah est considéré comme proche des Frères musulmans
Il ne restait donc que les Islamistes d’al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) pour résister à la poussée chiite au Yémen. Et ceux-ci ne vont pas tarder à passer à l’offensive selon leur tactique : celle des attentats suicide.
Les attentats vont s’égrener et frapper les cibles chiites avec une effroyable efficacité. La liste des victimes s’allonge et avec elle le risque  d'un conflit armé ouvert entre Chiites et Sunnites.
On se retrouve dans une situation chaotique où partisans du pouvoir, soutenus par l’Arabie saoudite, le Qatar et les Emirats du Golfe affrontent, d’un côté une milice chiite soutenue par l’Iran et le Hezbollah, et de l’autre des organisations jihadistes internationales, al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA) et depuis peu l’Etat Islamique.

Les Etats-Unis se retrouvent rejetés dans le camp chiite
Les Américains, qui poursuivent leurs attaques de drones contre les cibles d’al-Qaïda, se retrouvent involontairement dans la même situation qu’en Irak. Ils sont devenus les alliés de facto des miliciens chiites car chacune de leurs attaques contre le réseau al-Qaïda est finalement un service rendu aux miliciens chiites d’Ansarullah.
En attendant, le Pentagone considère la situation au Yémen comme de plus en plus dangereuse pour les personnels américains encore présents dans le pays. Le militaires américains stationnés sur la base aérienne Al-Anad, dans la province méridionale de Lahej, ont été évacués en toute hâte dans la nuit du vendredi 20 au samedi 21 mars 2015.

L’Arabie saoudite va renverser la table !
Le Yémen et l’Irak sont les deux pays frontaliers de l’Arabie saoudite. Ils constituent les deux « balises stratégiques » de la défense du Royaume wahabite, le premier au sud et le second. Or, dans ces deux pays, la dynastie wahhabite est concurrencée par une conception islamiste encore plus rigoriste qui considère le pouvoir saoudien comme un ennemi à abattre. Or ces Islamistes sont dans le même temps en conflit ouvert avecl’Iran et le chiisme, alors même que le royaume saoudien, qui partage la même hostilité envers l’Iran et le Chiisme, se retrouve dans l’incapacité d’aider la communauté sunnite attaquée par les Chiites en raison même de la présence de ces Jihadistes. C’est pourquoi, face à a possible imminence d’un accord entre Washington et Téhéran sur le nucléaire iranien, à la situation de plus en plus tragique en Irak comme au Yémen, il faut s’attendre à ce que le royaume saoudien renverse la table pour sortir de cette impasse dans les semaines ou mois à venir.

La rivalité al-Qaïda versus l’Etat Islamique
Les récents attentats à Tunis (21 morts) et à Sanaa (142 morts) ont été revendiqués par l’Etat Islamique. Or, avant le mois d’août 2014, il n’y avait pratiquement pas de partisans de l’Etat Islamique dans ces deux pays. Dans l’un et l’autre cas, il s'agit là de la première attaque de l'EI sur le sol tunisien ou yéménite.
Jusqu’à cette date, les attaques et attentats dans ces pays étaient le fait des Jihadistes d’AQMI (al-Qaïda au Maghreb Islamique) ou d’AQPA (al-Qaïda dans la Péninsule Arabique) où d’organisations qui leur avaient fait allégeance.
Le fait que l’Etat Islamique ait revendiqué ces deux attentats sanglants commis à un jour d’intervalle signale la montée en puissance de l'EI et sa prise de prépondérance sur l’organisation rivale d’al-Qaïda.
Un autre signal est donné par ces revendications : l’Etat Islamique s’affirme capable de frapper les Occidentaux et les Chiites dans le monde entier. Et pour bien marteler cette affirmation, il met un point d’honneur à ce que les attaques soient menées par des autochtones des pays où ces actions se déroulent.
En ce qui concerne le Yémen, plus particulièrement, l’EI donne un dernier message : les Chiites ne triompheront pas et ne prendront pas une suprématie sur la communauté sunnite. Ces attentats signifient également une exacerbation de la confessionnalisation de la guerre civile au Yémen. Désormais, c’est l’Etat Islamique qui reprend le flambeau de la résistance à l’offensive chiite et non plus al-Qaïda.
Le pire est donc à venir au Yémen comme dans d’autres régions du monde arabo-musulman, comme l’Irak ou la Libye. L’Etat Islamique a prévenu que d’autres attaques sanglantes allaient suivre et "les têtes allaient voler".

Jean René Belliard

 

Commentaires

Très intéressante analyse de la montée du pouvoir Houthi au Yemen. Notons cependant que l'Arabie voisine immédiate du Yemen, n'a rien fait pour que ce pays sorte de la pauvreté chronique. Elle paye aujourd'hui pour avoir negligé de développer économiquement ce pays et en priorités les sunnites yemenites.
Comme vous le mentionnez les Frères musulmans représentaient le premier choix de gouvernement au cas où les dictatures arabes devaient tomber. Le Qatar et la Turquie avaient convaincus l'Occident qu'un régime dirigé par les Frères musulmans redonnerait du pouvoir au Sunnites et déboucherait sur une forme de démocracie islamique et qu'ils veilleraient à cela.
L'erreur des Frères musulmans est de s'être mis à dos les riches pays du Golfe en laissant planer la menace que leur tour viendrait. En particulier l'Arabie séoudite s'est senti menacé par un régime qui semblait aussi se rapprocher trop vite de l'Iran, l'ennemi juré du royaume. Les Frères musulmans en Egypte, mal défendus par le médiocre Morsi et un gouvernement d'amateurs se sont retrouvés demonisés et rapidement renversés. En Tunisie, les Frères musulmans ont vite compris qu'ils allaient subir le même sort que leurs confrères egyptiens et se sont retirés à temps.
La Turquie et le Qatar espérent toujours les ramener au pouvoir mais les dictatures semblent laisser la place à une autre dictature militaire qui ne lachera pas facilement le morceau.
Al Sissi en Egyte, Haftar en Libye indiquent vers quoi se dirigent ces revolutions ratées.
La mise de côté des Frères Musulmans a provoqué la montée de l'extremisme sunnite, culminant dans le EI. Il senmble que l'Arabie en soit devenue consciente et essayerait une forme de réconciliation ou même de tolérance envers les Frères Musulmans dans la mesure où ils renonceraient officiellement à renverser le royaume wahhabite à s'allier avec l'Iran
Réussira-t-elle? On en doute...

Écrit par : virgile | 23/03/2015

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