10/12/2014

10 décembre 2014 - Le Qatar rentre dans le rang

Le Qatar rentre dans le rang au cours de la dernière réunion des pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG – Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar). L'exaspération de la lutte contre l'Etat Islamique, la progression de l'influence de l'Iran dans la région et les difficultés financières dues à la chute des cours du pétrole ont convaincu le Qatar qu'il n'avait plus les moyens de faire cavalier seul.


Les grands pays sunnites ont le blues
Les grands pays sunnites ont le blues. Rien ne marche comme prévu. Ils pensaient avoir contré l’influence de l’Iran en Irak en favorisant une révolte sunnite dans les provinces occidentales de l’Irak. C’est l’Etat Islamique qui en a profité, une organisation plus extrémiste encore qu’al-Qaïda et qui a annoncé son intention de supplanter les monarchies du Golfe. Quant à l’Iran, il semble qu’il profite de la situation de chaos qui règne dans une grande partie de l’Irak en s’implantant militairement sur le terrain, soit par le biais de ses Forces spéciales iraniennes, la brigade al-Qods dirigée par le célèbre général Souleimani, soit par des milices chiites galvanisées par les discours de leaders pro-iraniens.
Les grans pays sunnites pensaient en avoir fini avec le régime de Nouri al-Maliki, un premier ministre irakien qu’ils haïssaient parce que soupçonné de favoriser systématiquement la communauté chiite et l’Iran. Ils s’aperçoivent que les choses ont peu changé avec l’arrivée au pouvoir de son remplaçant, Haydar al-Abadi.
En Syrie, c’est le désastre. Trois and ce compétition stérile entre l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis d’un côté, le Qatar et la Turquie de l’autre, ont conduit à l’échec total de la rébellion. Cette lutte d’influence entre les ténors de la diplomatie sunnite a mené l’opposition à la division, aux querelles intestines et, finalement, à une série de conflits entre différentes milices sous le prétexte qu’elles appartenaient à l’un ou l’autre camp.
Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’en Syrie, l’Armée Arabe Syrienne (AAS) et les miliciens favorables à Bachar el-Assad remportent succès sur succès dans les régions « utiles » du pays, c’est-à-dire dans les grandes villes et les régions les plus peuplées.
Rien d’étonnant non plus à ce qu’une bonne partie de la population sunnite syrienne, exaspérée par les conflits au sein de la rébellion, ait mis tous ses espoirs dans l’apparition de l’Etat Islamique, considérée comme seule force capable de les délivrer de l’Etat syrien.
Et pour couronner le tout, les monarchies du Golfe doivent faire face à l’effondrement des cours du pétrole. Les prix du brut, qui ont perdu 40% depuis juin 2014, a affecté les revenus et les programmes de développement des pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG – Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar). Or, le pétrole contribue à hauteur de 90 % aux recettes publiques de ces pays. Cela signifie que les pays du CCG pourraient perdre environ 300 milliards de dollars, par rapport aux 730 milliards des revenus de 2013.

Le Qatar voulait jouer un rôle diplomatique de premier plan malgré sa taille minuscule
Le Qatar, malgré sa superficie de 11 000 km2 et une population de 1,7 million d’habitants dont seulement 250 000 autochtones, voulait jouer un rôle diplomatique de premier plan en profitant des nombreuses crises qui secouent le Moyen Orient et l’Afrique. Il est un fait  que Doha, la capitale du Qatar, avait réussi à devenir l’un des principaux centres de la politique du monde arabe. L’émir, cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, un proche allié des États-Unis qui disposent au Qatar de deux bases militaires, a rapidement compris qu’un nouveau Proche-Orient se mettait en place. « Il a agi dans un esprit d’initiative pour assurer la stabilité régionale », déclarait le directeur du Doha Brookings Centre, Salmane Chaikh.
Le Qatar a ainsi supervisé en mai 2011 un accord de paix entre le gouvernement soudanais et un groupe rebelle du Darfour, comme il avait parrainé en mai 2008 un accord interlibanais ayant mis fin à une crise politique de 18 mois et permis l’élection d’un président.
 
L’ambition du Qatar est apparue au grand jour en Libye
En Libye, le Qatar a été le premier pays arabe avec les Emirats arabes unis à avoir soutenu ouvertement les rebelles, y compris sur le plan militaire, jusqu’à la chute du régime du colonel Mouammar Kadhafi. Les services secrets qataris sont intervenus lourdement, aux côtés des Occidentaux, notamment des Français, pour détrôner le colonel libyen. Ils sont aussi dénoncés régulièrement par Bachar el-Assad, le président syrien, qui les accuse de fournir des armes aux rebelles. 
 
Des doutes sur les véritables objectifs de la diplomatie quatarie
A l'époque du soulèvement libyen, certains media occidentaux laissèrent planer des doutes sur la véritable nature de la diplomatie qatarie.
On affirme qu’en Libye les agents qataris avaient plutôt privilégié des milices proches des Frères Musulmans au détriment d’autres groupes révolutionnaires pour les approvisionnements en armes et en argent. On accuse également l’émirat d’avoir appuyé les mouvements islamistes insurrectionnels qui ensanglantent le Sahel en Afrique.
L’influence qatarie a fini par porter ombrage au grand frère saoudien. Les Saoudiens n’aiment pas les frères musulmans. Eux, qui contrôlent les lieux saints considèrent l’islam politique des frères musulmans ou d’autres groupes islamistes comme une concurrence à leur autorité religieuse naturelle sur le monde musulman.
 
Les Américains avaient mis en garde le Qatar sur leur politique d’armement des groupes islamistes
L’administration Obama, après avoir observé d’un œil favorable, les révolutions dites du printemps arabe, a fini par s’inquiéter de la montée en puissance des milices jihadistes dans de nombreux pays gagnés par l’agitation. Il ne sera plus question, à partir du mois de juin 2013, de laisser le Qatar fournir des armes aux jihadistes en Syrie. L’Arabie saoudite sera chargée de faire respecter la nouvelle politique américaine. L’Emir du Qatar n’a pas insisté. Il cédait son trône à son fils, Tamin, le 25 juin 2013. On a cru alors que le nouvel émir allait uniquement s’occuper de faire fructifier son économie et se montrer moins enclin à cultiver l’influence politique du Qatar dans le monde arabo-musulman. Les évènements en Egypte de juillet 2013 vont nous montrer qu’il n’en était rien.
 
Le coup d’état militaire contre Mohamed Morsi, le président islamiste égyptien, avait provoqué un désaccord entre Qataris et Saoudiens
Le nouvel émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, s’était engagé, lors d'un mini sommet avec l'émir du Koweït et le roi d'Arabie, à Riyad en novembre 2013, à suivre la politique étrangère décidée par leCCG (le Conseil de Coopération du Golfe). Ce mini-sommet, à l'initiative de l'émir du Koweït, cheikh Sabah al-Ahmad al-Sabah, était destiné à surmonter le profond désaccord entre le Qatar et les autres membres du CCG sur la conduite à suivre face au nouveau pouvoir installé par l'armée en Égypte en juillet 2013 après le renversement du président islamiste Mohammad Morsi.
L’Emir du Qatar n’a pas tenu parole. Il semble que la vieille garde ait conservé une grande influence sur le pouvoir même après l’abdication de Cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani en faveur de son fils Tamim. La chaîne qatarie al-Jazeera, notamment, est accusée par le nouveau pouvoir égyptien de véhiculer une propagande en faveur des Frères Musulmans.
Il apparait, en effet, que le Qatar ait poursuivi son soutien aux organisations proches des Frères Musulmans alors que les autres pays du CCG, sous l’impulsion de l’Arabie saoudite, apportent une aide massive tant politique que financière aux militaires qui ont pris le pouvoir en Egypte. 
 

Mars 2014 : l’Arabie saoudite somme le Qatar de rentrer dans le rang
Pour l’Arabie saoudite, il est temps que le Qatar retourne dans le giron saoudien et cesse de faire cavalier seul. Elle décide, avec les Emirats Arabes Unis et Bahreïn de faire pression sur le petit Emirat en retirant les ambassadeurs à Doha, un geste sans précédent dans les annales du Golfe. A noter que les Emirats Arabes Unis n’avaient pas attendu le 5 mars pour montrer leur hostilité envers la politique qatarie. Ils avaient rappelé leur ambassadeur à Doha en février 2014. Ils voulaient protester contre des propos de l'influent prédicateur islamiste Youssef al-Qaradaoui, basé à Doha, accusant Abou Dhabi d'hostilité envers les Frères musulmans. Le retrait des ambassadeurs déclenchait aussitôt une guerre médiatique de grande ampleur.
Que reprochait-on au Qatar ?
Le Qatar est accusé par ses voisins de soutenir les islamistes proches des Frères musulmans, dont des dizaines ont été condamnés à la prison aux Émirats arabes unis. Ils lui reprochent de servir de refuge aux islamistes d'autres pays arabes. Il est également considéré comme l'un des principaux bailleurs de fonds des Frères musulmans en Égypte et des groupes proches de cette confrérie dans les pays dits du printemps arabe, alors que l'Arabie saoudite et le reste des monarchies du Golfe soutiennent les militaires égyptiens.
Un autre point de contentieux concerne la chaîne al-Jazira, devenue selon certains pays du Golfe le porte-voix des islamistes arabes, et notamment des Frères musulmans égyptiens. Le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Saoud al-Fayçal, demande aussi la fermeture des centres de recherches qu'abrite Doha, dont le Brookings Doha Center et le Centre arabe de Recherches et d'Etudes politiques, dirigé par l'ancien député arabe israélien Azmi Béchara, considéré comme l'éminence grise de l'émir, cheikh Tamim ben Hamad Al Thani.
Les Saoudiens exigent également du Qatar qu’il cesse de soutenir les rebelles zaïdites (branche du chiisme) yéménites d'Ansarullah, implantés dans le nord du Yémen, à la frontière avec le royaume.
Un accord devait être rapidement trouvé car l’Iran, tout proche, ne pouvait que profiter d’une brouille entre les monarchies du Golfe. Grâce aux bons offices du Koweït, un vague compromis, était trouvé le 17 avril 2014. Au terme d'une réunion sur la base aérienne de Riyad des ministres des Affaires étrangères des six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), les membres s’entendaient sur un « mécanisme d'application » d'une entente conclue en novembre 2013 avec le Qatar, en vertu duquel Doha s'engageait à ne pas s'ingérer dans les affaires de ses voisins, et à mettre un terme à sa politique jugée déstabilisatrice dans la région. En application de cet accord, Doha expulsait plusieurs figures d'opposition émiraties et saoudiennes.
Un début de réconciliation avait lieu en novembre 2014. Une réunion des pays du CCG en Arabie saoudite s'était conclue par l'annonce du retour des trois ambassadeurs (Arabie saoudite, Emirats Arabes Unis et Bahreïn) à Doha. Cela avait été rendu possible par une médiation koweïtienne et surtout par une évolution de la dplomatie du « grand frère » saoudien qui s'était placé au milieu du jeu pour faire taire les « divergences » arabes, en particulier entre le Qatar et l'Égypte.

Dernier acte : le Qatar soutien le pouvoir militaire en  Égypte
Le Qatar s'est finalement rallié, le 9 décembre 2014, aux cinq autres monarchies du Golfe pour soutenir le pouvoir égyptien d’Abdel Fattah al-Sissi. Le changement de position du Qatar a été annoncé au terme du sommet annuel à Doha du Conseil de coopération du Golfe.
Dans leur communiqué final, les leaders du CCG ont proclamé « leur plein soutien à l'Égypte » et leur « appui au programme du président Sissi ». Ils se sont engagés à aider l'Égypte à assurer « sa stabilité et sa prospérité » et ont salué son rôle dans la région.
L'émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, a expliqué les raisons de son ralliement. Il a expliqué qu’il ne fallait pas laisser des « désaccords politiques » se transformer en « divergences », ajoutant que la priorité était « d'affronter et d'éradiquer les racines du terrorisme ».
L’émir qatari faisait allusion à l'offensive de l’État Islamique (EI) en Irak et en Syrie, l'aggravation des violences au Yémen et en Libye.

Les pays du CCG veulent rester unis face aux enjeux régionaux
Il y a eu une volonté des pays du Golfe, à majorité sunnite, de dépasser leurs désaccords face aux conflits en Irak, en Syrie et au Yémen, au danger représenté par les groupes jihadistes et pour contrer les tentatives de l'Iran chiite d’accroître son influence dans la région.
La fin de la rivalité entre le Qatar et l’Arabie saoudite était logique dans la mesure ou le Qatar, tout comme l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Émirats Arabe Unis participaient à la coalition internationale conduite par Washington, en menant des frappes contre l'Etat Islamique en Syrie.
C’est aussi pour faire face à ces multiples dangers que les pays membres du CCG ont approuvé l'établissement d'une force navale et d'une force de police conjointes

Jean René Belliard

Commentaires

Très bonne analyse. Notez cependant que le GCC reproche aussi à Qatar son flirt outrageux avec la Turquie que l'Arabie considère comme faisant ombrage à sa position privilegiée dans le monde sunnite.
En effet la Turquie a pris partie avec la résistance palestinienne, s'est erigé violemment contre le régime Alawite syrien pro-Iran, a rompu ses relations diplomatiques avec Israel, bravé les remontrances des E.U et au faîte du printemps arabe a été pour beaucoup de Sunnites le modèle islamique sunnite idéal. Son association avec le Qatar et les Frères Musulmans arabes devait lui donner une couleur arabe.
Cependant un regain du nationalisme arabe, les bévues de Morsi et le financement par l'Arabie séoudite de mouvements anti-fréres Musulmans ont renversé la situation et rendu la Turquie suspecte de vouloir recréer l'empire Ottoman.
La Turquie est donc devenue la bête noire du GCC et Qatar n'avait d'autre choix que de tempérer la relation. La rapatriation par Interpol de El-Qaradawi, résident au Qatar, exigée par l'Egypte serait un test concluant des véritable intentions du Qatar.

Plus ou moins isolée la Turquie se tourne maintenant vers l'Irak et la Libye pour se faire de nouveaux alliés commerciaux.
Est-ce la fin de la relation Qatar-Turquie?

Écrit par : virgile | 10/12/2014

Que le Qatar rentre dans les rangs, on veut bien l admettre mais de quel "rang" on en parle ?

Les USA avaient déjà sifflé la fin de la récréation au Padre de Tamim afin de céder sa place à son Fiston, ledit Tamim l Emir actuel en cours.
Le reproche des USA était que le Qatar fait beaucoup de bruit dans ses relations étrangères et voisines et que leur danse solo n est pas du goût des USA et surtout leur absence de discrétion. Il semble même que le petit comité venu des USA pour annoncer "L Etoile de l Avent" de ce changement avait passé quelques dizaines de minute puis n avait pas trop voulu discuter avec le Padre mis au garage en disant:Nous ne sommes pas venus pour discuter mais pour vous dire ce qu il faut faire" Bonne nuit au revoir...

Derrière tout cela , il y avait aussi la volonté des USA de passer la main aux Saoudiens, juste pour changer d animal de cirque genre marionnette ...

Que fait le Qatar qui est rentré dans les "rangs"? Il va créer avec la Turquie un camp d 'entrainement des Terroristes entre autres ceux de l EI , des Syriens, des Libyens, des Egyptiens et des Irakiens ou autres et Plus si intimité...Des cargos Qataris ont débarqué en Libye sous le sigle "State of Qatar" . Personne des services secrets et aucun des satellites ni français ni américains ni les redoutables israeliens ni russes non plus...n ont rien vu...et ils nous diront:Mais jamais de la vie qu on vu le moindre soupçon , vous entendez, jamais c est jamais...

Et pourquoi le Qatar miroite-t-il à la France l'achat 23 de ses Rafales dont leurs ventes stagnent? Tout d abord pour que Mr Hollande persiste à s enraidir et à refuser de livrer les 2 Mistrals à la Russie malgré les pénalités et indemnités qui en découleraient ( 3 milliards de Dollars, semble t il ) . Puis la 2 ème raison est que la France ferme l oeil un peu ( comme s il fallait la supplier pour le faire ...)sur les camps turquo-qataris précités en Libye...

In fine et une fois de plus, de quel rang parle t on? J ai de la peine à comprendre...

Écrit par : Natacha | 10/12/2014

Le Washington Times cite un rapport du ThinkTank 'Foundation for Defense of Democracies' accusant Qatar de continuer à permettre le financement du EI et autres terroristes.

http://www.washingtontimes.com/news/2014/dec/10/qatar-allows-money-flow-hisis-other-terrorists-repo/

Il semble que Qatar n'ait pas vraiment rejoint les 'rangs'

Écrit par : virgile | 11/12/2014

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