12/11/2014

Des difficultés de la CIA en Syrie

Les Etats-Unis voulaient former une unité de rebelles « modérés »
Le Pentagone avait prévu de sélectionner des rebelles « modérés » pour les entraîner en Jordanie, les armer et les renvoyer en Syrie. L’opération pilotée par la CIA était censée hâter la chute de Bachar el-Assad, le président syrien, tout en constituant une force d’opposition capable d’affronter les groupes Jihadistes qui pullulent dans le pays. Le moins qu’on puisse dire est que ce plan s’est avéré un échec... pour l’instant.


Une tactique qui avait bien fonctionné au temps de la guerre froide
Les Américains avaient déjà utilisé cette tactique au cours de la guerre froide – avec quand même un certain nombre de dérapages, notamment en Amérique centrale et du Sud – et les stratèges du Pentagone pensaient la renouveler en Syrie. Ils devaient vite déchanter en raison des difficultés inhérentes au Moyen Orient et qui s’expliquent par la complexité linguistique, culturelle, tribale et politique de cette région du monde.

La méthode afghane
Les agents de la CIA (connus  sous le nom de Case officers) avaient reçu la mission de mettre sur pied, dans le délai de six mois, une force rebelle syrienne forte de 5000 combattants. Le problème est qu’ils manquaient de référence en ce qui concerne la Syrie et ils ont cru tout bonnement répéter les méthodes qu’ils avaient utilisées en Afghanistan, une première fois contre l’armée rouge soviétique au cours des années 1980, puis, à nouveau, au cours de l’invasion américaine de l’Afghanistan à partir de 2001. Il s’agissait alors d’éliminer al-Qaïda en représailles à l’attentat du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center de New York. La méthode utilisée consistait à recruter un chef tribal en lui promettant une aide financière conséquente s’il parvenait à recruter une force de combat au service des Américains. Mais ces seigneurs de la guerre avaient leurs propres « agendas », et les alliances étaient souvent changeantes. Parfois ils collaboraient avec les forces américaines, parfois ils s’alliaient avec les ennemis de l’Amérique. L’appât du gain était souvent la seule motivation de ces supplétifs de l’armée américaine et lorsque les difficultés apparaissaient et qu’il fallait faire preuve de courage, l’argument pécuniaire se révélait souvent insuffisant. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé en Irak en juin 2014 et qui explique la débandade de l'armée irakienne devant les Jihadistes de l'Etat Islamique.

Le problème était la faiblesse du recrutement (Vetting en américain)
Les méthodes de recrutement sont extrêmement diverses et souvent complexes. Comme l’explique un ancien agent de la CIA qui a passé près de dix ans au Moyen Orient, « il ne s’agit pas, de tenir un stand dans un camp (de réfugiés) quelque part." Quand on veut recruter des hommes pour provoquer un changement de pouvoir dans un pays ou faire de la lutte anti-terrorisme, la méthode la plus fréquente est d’identifier un chef de file, un leader dans l'un des groupes armée de la rébellion. L’agent lui dira: «Hé ... Peux-tu venir avec 200 gars sur lesquels tu as toute confiance ?" Et bien sûr, ils disent « oui ». Ils disent toujours « oui ». Alors Ahmed vous apporte une liste et tous les renseignements que vous avez demandés pour savoir à qui vous avez à faire," On vérifie les antécédents des gars et tout le reste. " En fait, on se borne à croire le leader sur  parole en ce qui concerne les personnes qu'il a recrutées. Est-ce logique? "
Non, affirme un ancien agent de la CIA, Patrick Skinner, qui se déplace toujours dans la région pour le Groupe Soufan, une organisation privée de renseignement dirigée par le FBI, la CIA et le MI6  et constituée d’anciens combattants.

La Syrie est un cauchemar pour le recrutement
« La Syrie est un cauchemar pour le recrutement » selon Newsweek. "Il n’y a aucun moyen de vérifier la loyauté non seulement des leaders sélectionnés, mais aussi de tous ceux qu’ils amènent avec eux."
Un exemple particulièrement frappant a été fourni récemment par Peter Theo Curtis, un otage américain détenu en Syrie pendant deux ans. Il a révélé dans New York Times Magazine comment une unité de l’Armée Syrienne Libre (ASL) qui l’avait brièvement pris en otage, collaborait en fait avec le Front al-Nosra (al-Qaïda en Syrie), alors même que cette unité avait été entraînée par la CIA en Jordanie.
Il affirme avoir posé la question à ses ravisseurs de l’ASL. Comment se faisait-il qu’il collaborait avec le Front al-Nosra ?"
Ils lui ont répondu :
"OK. Nous avons menti aux Américains à ce sujet."

Au Moyen Orient, les agents de la CIA ont peu de confiance dans les personnes recrutées
Le problème n’est pas nouveau. Il existait déjà au temps de la guerre d’Irak. Plusieurs vétérans de la CIA en poste dans ce pays ont avoué à Newsweek que les agents avaient si peu de confiance dans le système de recrutement qu’ils allaient toujours avec beaucoup d’angoisse rencontrer un espion irakien nouvellement recruté, ne sachant pas si celui-ci n’allait pas venir avec un gilet suicide sous ses vêtements. C’est ce qui est arrivé en Afghanistan le 30 décembre 2009 quand un médecin jordanien s’est fait exploser sur une base de la CIA, entraînant dans la mort sept agents de l'agence. Il avait été recruté par la CIA qui pensait qu’il donnerait des informations permettant de retrouver la trace d’Oussama ben Laden. Il travaillait en fait pour Al-Qaïda.
Cet homme était à priori digne de confiance car il avait servi au sein de la Direction générale du renseignement de Jordanie (GID), un partenaire de longue date de la CIA dans les opérations clandestines.

Difficulté de faire des fiches de renseignement fiables et d’échanger les informations
Les méthodes de recrutement des espions par la CIA pouvaient fonctionner d’une manière satisfaisante au temps de la guerre froide lorsque les dossiers étaient mis à jour régulièrement. Mais dans le chaos qui a suivi le drame du 11 septembre 2001, notamment au Moyen Orient et en Asie du sud, la tâche de la CIA en matière de recrutement s’est avérée particulièrement délicate. Les candidats pour un recrutement utilisent des noms en arabe, ourdou, farsi, ou pachtoune. La transcription de ces noms en anglais est déjà difficile. Mais en plus, ils obéissent tous à des allégeances politiques aussi floues que les frontières de la région. Ces frontières sont la plupart du temps artificielles et ont été tracées au lendemain de la victoire des alliés sur l’empire ottoman par des bureaucrates à Londres et Paris ignorants la plupart du temps la réalité sur le terrain,

La CIA a connu des débuts difficiles en Syrie
Un grand nombre des membres de la CIA engagés sur le terrain moyen oriental venaient de sortir de l'université et manquaient cruellement d'expérience du Moyen Orient. La plupart maitrisait à peine la langue arabe.
L’agence américaine n’a pas l’habitude de s’étaler sur ses difficultés. Mais le commandant de la Navy, Elissa Smith, parlant au nom du Département de la Défense, estimait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter quant à la réussite du projet de formation d’une force syrienne de l’opposition efficace.
Elle affirmait dans un communiqué : "l'armée américaine a des décennies d'expérience et de sélection de forces militaires étrangères dans des buts de formation. Nous connaissons aussi  l'opposition syrienne bien mieux qu’il y a deux ans. Même si nous ne pouvons pas divulguer les détails de nos sources et nos méthodes, nous réalisons des enquêtes complètes et continues.

Comment choisit-on les rebelles « modérés » ?
Les ambassades américaines à travers le monde sont ouvertes à peu près à tous ceux qui veulent s’inscrire dans l’unité de l’Armée Syrienne Libre qui devait être entraînée en Jordanie. "Ils remplissent un formulaire. Vous notez leur nom complet, leur date de naissance, leur tribu et d'où ils viennent etc. «Leur background, s’il y en a. Ensuite, vous entrez toutes ces informations dans vos bases de données et votre HUMINT SIGINT [acronymes de l'agence pour l'information sur les espions humains et les interceptions de l'Agence nationale de sécurité, appelées Signals Intelligence]. Et vous n’avez plus qu’à analyser ces informations avant de les envoyer par câble à vos postes dans les divers pays, et vous attendez de voir si une information sur les candidats vous revient. »

Problèmes avec la transcription des noms en anglais
« Le problème avec ce processus » ajoute Elissa Smith, "c’est quand vous avez une personne assise devant un ordinateur qui ne sait pas comment transcrire en anglais les noms arabes, par exemple. Elle peut le transcrire correctement, mais la plupart du temps elle aura des difficultés à écrire le nom en raison de toutes les différentes variantes qui existent». Il ne faut pas oublier que la langue arabe est très floue en ce qui concerne la vocalisation des mots et des noms et elle varie selon les ethnies, les régions, etc.

La station de la CIA à Damas fermée en 2011
Un autre problème est apparu lorsque l’administration Obama a décidé de fermer l’ambassade américaine à Damas en 2011, quelques mois après le début de la guerre civile. La station de la CIA qui se trouvait dans cette ambassade a du fermer aussi et on a détruit beaucoup d’informations.

« Les rebelles ne sont modérés que dans leur capacité de combat »
Pour Patrick Skinner du groupe Soufan, un ancien membre de la CIA, "Le principal problème avec les rebelles modérés – qui la plupart du temps ne sont modérés que dans leur capacité de combat – est qu’il faut avoir une connaissance « good enough » (suffisamment bonne) des gens qu’on a l’intention d’armer ». Le problème est particulièrement délicat en Syrie où on ne dispose pratiquement d’aucune information sur les rebelles combattants et d’aucune source d’information satisfaisante car la plupart des tuyaux provient de personnes qui ne sont pas physiquement dans le pays et qui ont un intérêt dans le jeu.

"Seulement les rebelles modérés sont invités à s’inscrire !"
"Comme en Afghanistan, nous pouvons être trompés et induits en erreur à chaque étape avec des résultats tragiques", a ajouté l’ancien agent. "On ne peut pas simplement construire une armée fidèle et efficace comme ça, de but en blanc. Autant publier une annonce qui dirait, 'Seulement les modérés sont invités à s’inscrire pour bénéficier d’armes gratuites et d’une formation rémunérée. »

Impossible de vérifier 5000 candidats
"C’est une chose de demander de vérifier quelques dizaines, voire quelques centaines de personnes,»  précise Martin Reardon, un ancien haut fonctionnaire du FBI engagé dans la lutte contre le terrorisme. "Mais le premier groupe de rebelles syriens était supposé compter plus de 5.000 hommes. En imaginant que l'administration réussisse à identifier autant de rebelles dits «modérés», il serait pratiquement impossible de réaliser ces vérifications avec un degré de fiabilité satisfaisant ".

Le « modéré » d’aujourd’hui peut devenir « extrémiste » demain
Une autre leçon inquiétante des guerres en Afghanistan, en Irak et maintenant en Syrie est qu’un rebelle « modéré » aujourd'hui peut être un « extrémiste » demain. "Tout simplement parce que ce gars-là peut être modéré aujourd'hui – soit qu’il soit bel et bien modéré et déclare sa haine pour Al-Qaïda. Mais que va-t-il se passer si ce gars-là est vu en train d’entrer dans la « Zone verte » (la zone sécurisée de Bagdad) par quelqu’un qui le connaît ?" s’interroge l'ancien de la CIA. "Tout le monde sait que les gars qui viennent dans la zone verte sont là pour voir la CIA, ou au moins c’est ce qu’on suppose. Donc ils prennent son père, son fils ou son frère en otage. Comment faire pour les empêcher d’entrer dans une réunion, une  bombe attachée à son corps? "
Ou ceci: «Imaginez que vous êtes en Afghanistan. Peut-être que vous êtes ami avec un contact, mais demain votre armée lâche une bombe sur son cousin? Vous pensez qu'il va être votre ami demain ? Ces choses peuvent changer du jour au lendemain. Donc, s’imaginer que parce que votre candidat a été jugé apte à servir d’espion une fois, les choses vont en rester là définitivement, est une vue de l’esprit.

S’imaginer pouvoir créer une armée « amie » est une auto-illusion
Compte tenu de ces considérations, les chances de constituer des troupes fidèles, c’est comme chercher de l'or, ou pire, un exercice d'auto-illusion, affirme l’ancien agent de la CIA. Il connaît bien le problème. Il a servi dans divers postes du Moyen-Orient ainsi qu’au siège de Langley. Ce qui l’inquiète c’est que les responsables de l'administration Obama semblent avoir une confiance aveugle dans le système mis en place par la CIA pour sélectionner les rebelles « modérés ». Ils risquent de ne pas réaliser que ce système est plein de trous. «La plupart d'entre eux pensent que le système fonctionne très bien, mais ils ne sont pas les meilleurs et les plus brillants en termes de techniques de recrutement», dit-il. "Je ne pense pas que ce soit une comédie, je pense que le système est erroné et ils ne s’imaginent même pas, les pauvres, à quel point il fonctionne mal. "

Et maintenant ?
Et maintenant ? S’interroge Charles Faddis, un ancien officier supérieur des opérations de la CIA qui a dirigé une équipe secrète au Kurdistan avant l'invasion américaine de l'Irak en 2003. Pour lui, il est temps d'agir, peu importe la fragilité de l’unité de l'armée syrienne sélectionnée par la CIA. "Vous ne pouvez pas exécuter une action secrète sans vous salir les mains. Nous ne pouvons pas rester sur la touche et avoir seulement des contacts antiseptiques et discrets avec ces gars-là si vous voulez accomplir quoi que ce soit », explique Faddis. "Si nous voulons agir, il faut admettre de patauger."

Peu importe la prudence ! Bouchez-vous le nez et distribuez les munitions
"Nous avons besoin d'avoir des gens sur le terrain. Nous devons leur donner de l'argent et des armes lourdes ", a déclaré Faddis. "Si nous ne faisons pas cela, nous ne serons jamais capable de contrôler ce qui se passe en Syrie, ni d’avoir la moindre idée avec qui nous devrions coucher."

Jean René Belliard

23:47 Publié dans al-Qaïda, Armée Syrienne Libre, CIA, Etats-Unis, Jordanie, Kurdistan, Syrie | Lien permanent | Commentaires (2) | | | | |

Commentaires

En effet, la stratégie americaine de recrutement des rebelles modérés relève de la naiveté voire de la stupidité.
N'oublions pas que l'entrainement de ces élus, tous Sunnites, se fera en Arabie Séoudite ou ils seront sous la coupe de religieux wahhabites qui feront leur travail en renforcant l'islamisation des recrues.
En Turquie, ce sera le lavage de cerveaux version Frères musulmans.
Le resultat sera une 'armée' jihadiste encore plus proche de Al Qaeda qui préfèrera se battre contre les shiites, alawites et les chrétiens que contre d'autres sunnites..
Obama se croit obligé de faire des déclarations absurdes pour essayer de se convaincre lui-même de la faisabilité de cette stratégie vouée à l'échec.
A moins qu'il ne soit secrètement à la recherche d'un Paul Bremer et de forces américaines pour reconstuire la Syrie après que le départ exigé de Bashar ait provoqué l'effondrement de l'état et de l'armée!
Un autre désastre en perspective.

Écrit par : virgile | 13/11/2014

Merci Mr Beillard, article très intéressant!

Je relève cette phrase de l article chapeau:"Les ambassades américaines à travers le monde sont ouvertes à peu près à tous ceux qui veulent s’inscrire dans l’unité de l’Armée Syrienne Libre qui devait être entraînée en Jordanie"

Trois petites questions provocatrices et un peu naives:
1--En quoi regarde t il les USA et leurs ambassades afin d imposer leurs candidats genre ASL et leurs "Régimes " en Syrie? Et si le KGB ou les services de renseignemnts syriens, toute proportion gardée, décident de "virer" le Régime Obama, serait il déontologique et salutaire de le faire?

2--Ou avez vu et dans quel pays du monde les USA dire vouloir installer la paix, la prospérité et la démocratie et que les résulatts en fin de course n étaient que le passage des serial killers, des anges de la mort qui débarquent et la destruction des pays: Vietnam?Afghanistan? Irak? Syrie? et j en passe ..

3--Quand Le Leader Number One du monde, les USA, veut garder sa suprématie, il négocie via les hauts sphères de la diplomatie avec la mafia, les groupes armés voire des islamistes radicaux et l Islam politique et les dicattures absolues des Pétrodollars( choses inimaginables par le citoyen lambda mais ça existe bel et bien...!! et de considérer les ennemis de nos ennemis comme des Amis puis Kleenex jetables en 2ème temps, ce LEADER devient ni moins ni plus qu un DEALER..

Auprès d un Dealer, les beaux slogans et promesses (démocratie, liberté )n engagent que ceux qui les croient et non pas le Leader des Dealers..Ceci n est pas de l anti-américanisme primaire mais réaliste et pragmatique et en jugeant à l oeuvre...

Écrit par : Natacha | 13/11/2014

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