27/10/2014

24 au 27 octobre : Flambée de violence au Liban nord

Liban : objet de toutes les inquiétudes
Ce weekend, c’est le Liban qui nous inquiète. Deux évènements majeurs ont eu lieu : de violents affrontements ont éclaté entre l’armée libanaise et des Islamistes à Tripoli et dans la région nord du Akkar. Et au sud Liban, c’est à une escalade dangereuse à laquelle vient de procéder le Hezbollah en tirant de puissants missiles sur des positions proches de la frontière israélienne supposées être occupées par des Jihadistes du Front al-Nosra. Le Hezbollah accuse les Israéliens d’avoir toléré leur présence dans cette région frontalière du Mont Hermon (Jabal esh-Sheikh) et du Golan syrien.


Tripoli et la région du Akkar (Nord Liban) s’enflamment
Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour assister à un embrasement du Nord Liban. De violents affrontements se déroulent depuis le 24 octobre entre des Islamistes armés et l’armée libanaise. J’avais dit que la progression des Houthis chiites au Yémen, supportés par l’Iran, avait exaspéré la monarchie saoudienne et qu’il fallait s’attendre à une réaction dans d’autres régions et notamment au Liban. Il semble que cette prévision se soit réalisée.

Un Imam wahhabite de Tripoli appelle à la révolte
Curieusement, un appel à la révolte contre l’armée libanaise, accusée de s’être rangée du côté du Hezbollah, a été lancé par un cheikh, Khaled Hoblos, l'imam de la mosquée Haroun de Tripoli. Or, cheikh Khaled Hoblos est un religieux connu pour ses tendances wahhabites, c’est-à-dire influencé par l’Arabie saoudite. On peut donc inscrire son appel à la désertion fait aux soldats sunnites libanais dans le contexte du conflit sunnite-chiite et Arabie saoudite-Iran.
Pourquoi l’appel a-t-il été lancé par un homme qui n’a pas joué jusqu’ici un rôle de premier plan dans les milieux salafistes ? Il faut savoir que cheikh Hoblos a remplacé plusieurs fois le cheikh Raféi lors des prêches à la mosquée al-Takwa de Tripoli. Or, cheikh Rafeï est l’une des figures les plus en vue de la mouvance islamique de Tripoli. Il est donc peu probable que le cheikh Hoblos ait lancé cet appel sans l’approbation de cheikh Rafeï.
Qui est Cheikh Rafeï ? Ce leader de la communauté salafiste s’est déjà rendu célèbre pour avoir réclamé la formation d’un Comité militaire sunnite dans la grande ville du nord.
Mais il a surtout été l’un des opposants les plus farouches à la participation du Hezbollah libanais à la guerre en Syrie.
En avril 2013, il avait déclaré « l’état de mobilisation générale pour venir en aide aux sunnites qui sont agressés dans la région de Qousseir (Syrie) et sa banlieue, à travers toute forme de soutien permettant de préserver leur vie et de consolider leur présence et leur résistance ». « Cela est rendu nécessaire par le devoir légal, moral et humanitaire, surtout après que l’État eut renoncé à ses responsabilités dans la défense de ses citoyens », a-t-il ajouté.
Il a également reproché aux « trois principaux responsables de l’État libanais d’avoir permis, par leur silence, l’ingérence flagrante et directe du Hezbollah qui agresse des opprimés, Libanais et Syriens, à Qousseir, et de légitimer la discorde confessionnelle au Liban, laquelle menace la paix civile et la coexistence ».
Cheikh Rafeï était accusé par le Hezbollah et le régime syrien de soutenir les révolutionnaires en Syrie. C’est sans doute pour cette raison qu’il a été plusieurs fois la cible d’attentats, notamment le 2 avril 2013 lorsque son convoi est tombé dans une embuscade. Mais l’attaque la plus grave a eu lieu le 23 août 2013 lorsque deux sanglants attentats ont visé deux mosquées de Tripoli, dont la mosquée al-Takwa dont il est l'imam. Le cheikh Rafeï aurait été blessé au cours de l’attentat contre sa mosquée. Il aurait encore été blessé par balles  alors qu’il tentait une médiation entre l’armée et les Jihadistes à Ersal pour obtenir la libération de militaires libanais enlevés.
L’appel à la désertion lancé par cheikh Hoblos aux soldats libanais et les affrontements entre militaires et salafistes à Tripoli comme dans le Akkar au même moment ne présagent rien de bon pour la paix au Liban.

Les combats les plus violents depuis le début de la guerre en Syrie
Les affrontements entre militaires et Islamistes armés ont éclaté vendredi 24 octobre dans la soirée au cœur même de la ville de  Tripoli. Pour l’armée, il n’est pas question qu’ils s’arrêtent suite à on ne sait quelles « médiations à la libanaise » qui permettent régulièrement à chaque flambée de violences de s’arrêter sans que rien ne soit réglé au fond. Ce sont des arrangements de ce type qui ont débouché sur l’éclatement de la guerre du Liban en 1975 après que la classe politique ait régulièrement empêché  l’armée de rétablir un ordre durable dans le pays. Or, aujourd’hui, compte tenu des tensions régionales et des conflits qui ensanglantent pratiquement l’ensemble de la région, le risque est réel que le conflit qui se poursuit dans le Jurd de Ersal et qui vient d’éclater à Tripoli et dans la région nord du Akkar s’étende à l’ensemble du pays.
C’est pourquoi l’administration militaire est insensible aux rappels à l’ordre lancés par tel ou tel député demandant à l’armée de ne  pas « abuser du recours à la force ». L’armée est sourde à ces appels car c’est le fondement même de l’armée, multiconfessionnelle et garante de la sécurité du pays, qui est visé par les appels à la désertion sur une ligne de fracture confessionnelle.
Et comme l’armée manque de moyens, elle a bien l’intention de faire au plus vite pour mettre un terme à l’insurrection salafiste. Elle a chassé les Islamistes du centre-ville dès le samedi 25 octobre à grand renfort de coups de canons et en tirant au mortier sur les zones où se trouvaient des Islamistes sans considération pour la population civile. Elle a poursuivi les insurgés jusque dans le quartier sunnite de Bab el-Tebbané, une place forte de l’islamisme à Tripoli où vivent près de 100.000 personnes. Pour l’instant, les combats ont tourné à l’avantage de l’armée qui occupait, le lundi 27 octobre dans la matinée, les principaux axes du quartier, profitant du fait que les insurgés ont disparu…en attendant sans doute de reprendre le combat un autre jour et dans un autre endroit.

Collusion entre Wahhabites et autres Islamistes
Ce qui est nouveau c’est que les Wahhabites (pro-saoudiens) avaient rejoint les Jihadistes à l'occasion de ce dernier round de violences.
A Tripoli, les combats sont menés principalement par les groupes islamistes de Shadi Mawlawi et Oussama Mansour, auxquels se sont joints, et c’est nouveau, des militants wahhabites menés par le cheikh Khaled Hoblos dont on a parlé plus haut. Mawlawi est un jeune militant islamiste qui a déjà eu maille à partir avec la justice libanaise et qui n’a été sauvé des geôles que grâce à l’intervention de l’ancien premier ministre de Tripoli, Nagib Mikati, un Sunnite. Mawlawi réclame que le « parti du diable » (le Hezbollah), rende compte devant la justice libanaise pour ses actions en Syrie.

Combats également dans le Akkar
Les combats ont lieu, non seulement à Tripoli, mais dans la région du Akkar, frontalière avec la Syrie, et notamment dans la localité de Bhenine.
En attendant de savoir de quel côté va pencher le sort des armes, le nombre des victimes augmente, tant du côté des militaires et des combattants que des civils.
Seule avancée jusqu’ici, les leaders religieux ont convaincu l'armée d’autoriser des milliers de civils pris au piège à fuir les zones de combat.

Vidéo des combats de Tripoli :
http://www.liveleak.com/ll_embed?f=f8943f806f0f

Le Front al-Nosra (al-Qaïda) refuse d'aider les Wahhabites
La reprise des combats entre Islamistes et l’armée libanaise fait apparaître un fait nouveau. Alors qu’al-Qaïda et les tribus sunnites luttent main dans la main contre les Chiites houthis au Yémen, l'organisation jihadiste a refusé de faire de même pour l’instant au Liban. C’est vraisemblablement une conséquence de la participation de l’Arabie saoudite à la coalition internationale qui bombarde les Jihadistes de l’Etat Islamique et du Front al-Nosra en Syrie.
Bien sûr, les Jihadistes ont également lancé un appel aux militaires sunnites pour qu’ils désertent. Sourajeddine Zoureikate, par exemple, le porte-parole des Brigades Abdallah Azzam, proches du Front al-Nosra, a demandé aux soldats de changer leur fusil d’épaule. Mais les leaders jihadistes ont pour l’instant refusé de s’allier aux Salafistes de Tripoli qui affrontent l’armée. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas, sur le terrain, une collusion entre Jihadistes et Salafistes tripolitains ou du Akkar.

Une trentaine de soldats au mains du Front al-Nosra qui menace d’exécuter l’un d’eux lundi 27 octobre
Une trentaine de soldats et de gendarmes sont retenus par les jihadistes du Front al-Nosra et par l'État islamique depuis les combats violents d’août 2014 entre l'armée et les Jihadistes à Ersal dans la Békaa. Trois d'entre eux ont déjà été tués, dont deux par décapitation.
Dimanche 26 octobre, le Front al-Nosra a menacé d’exécuter le soldat Ali Bazzal, lundi 27 octobre à l’aube, si l’armée libanaise ne cessait pas immédiatement les hostilités contre les groupes islamistes dans la ville de Tripoli. La menace sera finalement levée lundi 7 octobre. Le Front al-Nosra expliquera que le soldat ne sera pas exécuté car le calme était revenu à Tripoli. 
"Nous l'appelons à lever le siège et à entamer une solution pacifique, sinon, nous serons amenés dans les prochaines heures à en finir avec le dossier des soldats otages chez nous, vu qu'ils sont des prisonniers de guerre", avait indiqué le groupe dans un communiqué diffusé sur internet.

Le Hezbollah bombarde des positions du Front al-Nosra sur le mont Hermon et le Golan
Pour la première fois depuis l’éclatement de la crise syrienne, le Hezbollah a attaqué des positions sur le mont Jabal al-cheikh (Hermon) et sur le plateau du Golan.
Ces positions situées non loin de la frontière avec Israël sont contrôlées par le front al-Nosra (al-Qaïda en Syrie) et d'autres organisations islamistes sans provoquer la moindre réaction des forces israéliennes qui occupent les hauteurs de la montagne, ainsi que les sites de la région des fermes de Chebaa et la partie occidentale du Golan.
Le Hezbollah a tiré des missiles sol-sol de type "Toufane", capables de porter des têtes de 300 kg d’explosifs et dont les capacités destructrices sont d’un km de diamètre. Ces missiles sont de fabrication iranienne. Des drones ont également été aperçus dans le ciel de la région.
Les frappes ont visé Beit Jin, située sur le versant sud est du Golan syrien, ainsi que la route qui mène de cette localité vers celle d’al-Makroussa, à 7 km. Toutes deux se trouvent à 19 km de la région de Quneitra et à 18 km de la frontière libanaise, dans les environs de Kfar Chouba.
Le Hezbollah a procédé à ces tirs car il craint l’infiltration d’éléments du Front al-Nosra vers le Liban.
L’attaque est une extension géographique de la zone de confrontation avec le Front al-Nosra dans cette région stratégique. Le Hezbollah accuse Israël  de vouloir instaurer une bande de sécurité en manipulant les Jihadistes du Front al-Nosra.

Jean René Belliard

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