04/10/2014

Washington à la recherche de rebelles « modérés »

Les stratèges du Pentagone parlent de «rebelles modérés». Il s'agit dans leur esprit d'opposants au régime syrien «fréquentables»  par opposition aux groupes islamistes dangereux comme l’Etat Islamique ou le Front al-Nosra, le représentant d’al-Qaïda en Syrie. 


Les rebelles syriens modérés, pierre angulaire de la stratégie américaine
Or, depuis que les Etats-Unis ont décidé de frapper, uniquement par voie aérienne, les Jihadistes en Syrie, ces rebelles « modérés » représentent la pierre angulaire de la stratégie américaine pour venir à bout du califat islamique. Ils sont supposés être la solution pour éviter l'envoi de Marines sur le théâtre moyen-oriental
Alors qui sont ces rebelles modérés ?

Seuls l’Etat Islamique, le Front al-Nosra et le Front islamique ont une importance en Syrie
Aujourd’hui, seules trois organisations rebelles représentent une force qui compte en Syrie : L’Etat Islamique, le Front al-Nosra (al-Qaïda) et le Front Islamique, ce dernier étant financé et armé par l’Arabie saoudite. Seules ces trois organisations disposent d’un nombre de combattants et d’un armement conséquents et contrôlent de vastes portions du territoire syrien. On estime le nombre des combattants de l’EI à environ 30 000 hommes répartis sur le territoire syrien et irakien. Ils contrôlent de vastes territoires au nord et à l’est de la Syrie et au nord et à l’ouest de l’Irak. Le Front al-Nosra, la branche officielle d’al-Qaïda en Syrie, aurait entre 5000 et 6000 combattants. Le Front islamique rassemble plusieurs brigades rebelles d’obédience islamiste. Il est financé et soutenu par l’Arabie saoudite. On estime le nombre de ses combattants entre 40.000 à 50.000. Ensemble, ces forces représentent la quasi-totalité des quelque 100.000 combattants de l'opposition syrienne.

Il n’y a pas de rebelles « modérés » en Syrie
L'Armée syrienne libre et le Conseil national syrien dont on parle souvent, n’existent en fait que dans les halls d'hôtel et les esprits des diplomates occidentaux. Sur le terrain, la lutte contre l’Etat Islamique est menée par le Front al-Nosra (al-Qaïda), le Front islamique (pro-saoudien) et d'autres groupes rebelles plus petits. Mais quand il s’agit de se battre contre les forces du régime de Bachar el-Assad, on a souvent vu les rebelles unir leurs efforts, tel et si bien que des unités, théoriquement sous le commandement de l’Armée Syrienne Libre, se retrouvent luttant côte à côte avec les Jihadistes de l’Etat Islamique. Sans compter que de nombreux combattants du Front al-Nosra (al-Qaïda) ont rallié les Jihadistes de l’Etat Islamique. 
Il faut donc se rendre à l’évidence : Il n'y a pas de réelle séparation entre les groupes «modérés» des rebelles et les salafistes extrémistes liés à Al-Qaïda ou appartenant au califat islamique. Il n’existe pas en Syrie beaucoup de rebelles respectueux des droits de l’homme et luttant pour imposer la démocratie en Syrie, comme en rêvent les Américains. En tout état de cause, ceux-ci ne représentent pas aujourd'hui une force crédible capable de lutter efficacement contre le califat islamique et l'armée du régime syrien.

Seuls les Kurdes
Le seul groupe de combattants « modérés » présent en Syrie est le Comité de Protection du Peuple Kurde, l’YPG. Ce sont les seuls rebelles « modérés » et laïques. Les Kurdes se sont taillés une région autonome de facto dans le nord la Syrie, et sont maintenant en guerre ouverte contre l’Etat Islamique. Les Kurdes n’aiment pas Bachar el-Assad, mais ils ont souvent coopéré avec l’armée assadiste pour lutter à la fois contre l’Etat Islamique et le reste de l’opposition syrienne. Cela ne veut pas dire qu’ils sont le bras armé du régime syrien. 

Coopération risquée avec l’Arabie saoudite
L’administration Obama a choisi de fermer les yeux sur la responsabilité de l’Arabie saoudite dans l’apparition des Jihadistes en Syrie et en Irak pour obtenir l’engagement du royaume dans la coalition internationale. Elle espère tirer profit de cette coopération avec Riyad pour obtenir sa coopération dans la formation de rebelles « modérés », l’installation sur le sol saoudien de bases d’entraînement et l’utilisation de ses aéroports militaires. Le problème est que n’importe quel observateur des évènements régionaux voit bien que l’Arabie saoudite n’est pas un partenaire de choix pour une politique basée sur la recherche et la formation de rebelles syriens « modérés » comme le voudraient les Américains.
Même en faisant semblant d’ignorer que des roquettes antichars achetées par l’Arabie se sont retrouvées entre les mains des Jihadistes de l’Etat islamique, on est bien obligé de reconnaître que les Saoudiens ont soutenu des groupes peu recommandables dans le conflit syrien, comme les salafistes du Front islamique. En s’appuyant sur les Saoudiens pour former, financer et armer les rebelles « modérés », cela revient au final à fournir des armes américaines aux combattants du Front islamique. Et lorsque le Congrès américain a rechigné à la demande de l'administration Obama d’octroyer 500 millions de dollars pour armer des formations rebelles syriennes supposées « modérées », les Saoudiens ont aussitôt offert de financer la formation et l'armement de ces rebelles. Cela signifie qu'il y a une grande probabilité  de voir le Pentagone armer et financer des gens aussi peu recommendables que les Jihadistes du Front al-Nosra, à travers la coopération avec l’Arabie saoudite.

En connaissance de cause
L’administration Obama sait parfaitement à quoi s’en tenir en ce qui concerne les Saoudiens. Ils savent également qu’il n’y a pas de rebelles modérés. Mais elle préfère agir par étapes. Aujourd’hui, l’objectif prioritaire est la lutte contre les Jihadistes de l’Etat Islamique et d’al-QaÏda. Mais il n’est pas question pour autant d’oublier qu’elle a toujours la ferme intention de remplacer Bachar el-Assad à la tête de l’Etat syrien. Or, en l’absence de rebelles « modérés », c'est-à-dire respectueux des droits de l’homme comme aimeraient les Américains, les stratèges du Pentagone en sont réduits à accepter de coopérer avec les Saoudiens et leurs poulains islamistes, espérant ultérieurement, une fois atteint leurs deux premiers buts, agir sur Riyad pour imposer la « démocratie » en Syrie.

Une stratégie anti-Iran
Pour les Etats-Unis, la seule et réelle menace dans la région est l’Iran et le risque de voir ce pays disposer un jour de l’arme nucléaire. L’Iran et le Hezbollah sont toujours les deux plus grandes menaces pour l'Etat d'Israël que les Etats-Unis ont bien l’intention de protéger coûte que coûte. Et la Syrie de Bachar el-Assad est le pont, la clé de voute, entre Téhéran et le Sud Liban. Du coup, l’Arabie saoudite et les Emirats du golfe arabo-persique, deviennent les alliés objectifs des Etats-Unis, car, eux-aussi se sentent menacés par l’Iran. Pour les Saoudiens ou les Emiratis, la menace iranienne est beaucoup plus inquiétante que la menace jihadiste. C’est pourquoi ils souhaitent avant tout la chute de Bachar el-Assad et n’acceptent de coopérer avec Washington pour régler son compte au califat islamique que dans la mesure où on n’oublie pas l’objectif de renverser le régime syrien.
Et c’est pourquoi Riyad exige qu’on donne les moyens aux  organisations rebelles islamistes de Syrie de poursuivre la lutte contre l’armée assadiste. L’objectif est de contraindre l’Iran et le Hezbollah à continuer de s’embourber dans le nécessaire soutien au régime syrien et donc à écarter la menace qu’ils représentent pour les monarchies arabes.

Un comportement habituel de l’administration américaine
Ce ne serait pas la première fois que les Etats-Unis soutiendraient des « alliés » locaux peu fréquentables pour lutter contre des adversaires beaucoup plus dangereux. Souvenez-vous des dictateurs sud américains soutenus par la CIA pour écarter une menace communiste au temps de la guerre froide.
Ne serait-ce qu’au Moyen Orient, les Etats-Unis ont soutenu, dans les années 1980, les moudjahidin en Afghanistan contre l'Union soviétique, seulement pour voir finalement, les talibans gagner la guerre civile et héberger les Jihadistes d'Al-Qaïda. Pendant la guerre civile libyenne, les Etats-Unis et ses alliés ont bombardé les forces de Kadhafi tout en fournissant des armes à l'opposition. La Libye a maintenant sombré dans une guerre civile sanglante ?

Le problème avec les armes…
Le problème est qu'une bonne partie des armes fournies aux rebelles libyens pour lutter contre Kadhafi se sont retrouvées en Syrie, souvent avec l'aide des États-Unis et de ses alliés. Ce qui est ennuyeux avec les armes, c'est qu’une fois qu’on les a données, il est très difficile de savoir où elles atterrissent et entre les mains de qui. Et aujourd’hui, Américains, Français, Russes, Iraniens et Arabes saoudiens ou du Golfe fournissent des quantités considérables d’armes dans la région et de plus en plus sophistiquées et performantes. Dans quel conflit prochain vont-elles se retrouver ?

Jean René Belliard (Auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

Commentaires

Tout à fait d'accord sauf sur deux points, le rôle du Qatar et la Turquie animés par le prosélytisme Frères Musulmans ainsi que la réalité de la menace iranienne
En effet le Qatar et de la Turquie ont soutenu et soutiennent encore le front Al Nusra en attendant de voir émerger la force des rebelles 'modérés' probablement proches des Frères musulmans, hais par l'Arabie séoudite.
L'Arabie vit sous trois menaces dont l'importance et l'urgence varient suivant les évènements sur le terrain
1- la menace politique des Frères Musulmans sunnites soutenus par le Qatar et la Turquie. Cette menace est contrecarrée par les pressions peu efficaces des pays du Golfe sur le Qatar et le boycott politique discret de la Turquie.
2- La menace militaire et idéologique de Daesh, sunnites+ qui veulent à long terme dominer l'Arabie. Les pays du Golfe sont paniqués par la montée de Daesh et pensent pouvoir l'annihiler en les combattant en Syrie et en Irak. Jusque-là, les terroristes combattent sur le terrain en Syrie et en Irak. S'ils en sont chassés et humiliées, ils vont recourir à des actes de vengeance ponctuels en milieu urbain dans les pays du Golfe.
La Turquie l'a bien compris et refuse de les affronter pour éviter justement des réponses en actes terroristes qui menaceraient son économie.

3- La menace de l'Iran est psychologique et idéologique. L'Arabie, protégée, controlée et dominée par les E.U voit mal le Shiisme 'hérétique' devenir une puissance régionale fière de sa force militaire et de son indépendance par rapport aux pays chrétiens.
L'Iran ne représente pas une menace militaire mais une menace d'humiliation et de perte de prestige pour les pays de Golfe.

Vu les developements sur le terrain, il semble que la menace de l'Iran soit passée au second plan.
Il ne serait donc pas surprenant comme Biden l'a suggéré, que les pays du Golfe soient en train de regretter que leur obsession de faire tomber Bashar al Assad les a fourvoyés à aider des Islamistes qui sont devenus les combattants de Daesh. Ils sont peut-être prêts à trouver un discret compromis avec le gouvernement syrien et l'Iran, si ce n'est pas déjà fait, pour que l'armée syrienne arabe ( sunnite-alawite-chrétienne) prenne la relève, une fois Daesh affaibli, dans le cas ou le plan de création d'une force de rebelles modérés échouent.

Écrit par : virgile | 04/10/2014

La Turquie est en train de faire du chantage aux Kurdes syriens. S'ils acceptent de joindre l'armée syrienne libre pour renverser Bashar al Assad, la Turquie les aidera à garder Kobane et sauver des vies humaines. Sinon, tant pis, ils seront massacrés par DAESH.

Il n'est plus étonnant que la Turquie semble craindre Bashar al Assad plus qu'elle ne craint DAESH. La Turquie a surement fait un accord de non-aggression avec DAESH qui a permis la libération des otages turcs.
Cela lui donne une grande marge de manoeuvre pour attirer les kurdes syriens et les factions opposées à DAESH.
Il faudra voir si les kurdes syriens se laisseront convaincre et si le gouvernment syrien ne va pas intervenir en dernière minute pour sauver Kobane et gagner ainsi les Kurdes à sa cause.

Écrit par : virgile | 05/10/2014

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