17/08/2014

Comment les Iraniens ont lâché Nouri al-Maliki, le premier ministre irakien

Au lendemain de l'offensive éclair des insurgés sunnites en Juin, l'Iran avait donné son ferme soutien au Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, alors même que le Guide suprême - contredisant le président Rohani - affirmait qu'il n'y aurait pas de coopération avec les Etats-Unis pour repousser la menace de l'État islamique. Téhéran avait fourni des conseillers militaires, y compris le chef de la Force d’élite al-Qods et des troupes pour aider les forces irakiennes, tout en proclamant défendre l'unité et la stabilité de l’Irak.
Cependant, l'Iran a modifié sa position à la mi-juillet affirmant que – tout en maintenant son appui loyal au gouvernement irakien – il n’était pas nécessaire que Nouri al-Maliki reste comme Premier ministre. Et la semaine dernière, l’Iran a donné le coup de grâce politique à Maliki, affirmant qu’il devait quitter le pouvoir au profit de son remplaçant Haidar al-Abadi.


Pourquoi ce changement soudain de politique ?
Au cours de la troisième semaine de Juillet, l'Iran a envoyé le secrétaire du Conseil de sécurité nationale, l'amiral Ali Chamkhani, en Irak pour des réunions avec des responsables de haut niveau à Bagdad et dans la capitale du Kurdistan irakien à Erbil. Pendant et après les discussions, Téhéran a expliqué  sa nouvelle ligne de conduite :
1) l'Irak doit rester uni. En d'autres termes, le Kurdistan ne doit pas déclarer son indépendance;
2) Pour conserver le pouvoir aux mains des chiites en Irak, la République Islamique a estimé que Nouri al-Maliki n’était plus indispensable. 

L’Ayatollah Ali Sistani dit aux Iraniens que Maliki ne peut plus être chef du gouvernement
Mais c’est à la fin de Juillet que la rencontre la plus importante a eu lieu. Lors de ses entretiens en Irak, Shamkhani a discuté avec l’Ayatollah Ali Sistani à Najaf. Sistani est le leader religieux chiite le plus important et le plus respecté d’Irak. Les deux hommes ont passé en revue la situation en Irak. Quelques jours après le début de l’offensive éclair  des Jihadistes en Juin 2014, Sistani abandonnait sa position traditionnelle de non-ingérence dans les affaires politiques. Au cours de la prière du vendredi l’Ayatollah prenait la parole pour demander que tous les Irakiens, qu’ils soient chiites, sunnites ou kurdes, aident les forces de défense irakiennes à repousser la menace des Jihadistes de l'État islamique. Alors que le Parlement ne réussissait pas à s’entendre pour nommer un nouveau chef de gouvernement, Sistani profitait une nouvelle fois de la prière du vendredi pour appeler de ses vœux un gouvernement fort dans les plus brefs délais.
Au cours de sa conversation avec le secrétaire du conseil de sécurité nationale iranien, Sistani a affirmé clairement que le nouveau gouvernement ne devait pas être dirigé par Nouri al-Maliki. 
Les propos de l’ayatollah Sistani ont ébranlé le pouvoir de Téhéran, déjà inquiet devant l’échec de la contre-offensive de l’armée irakienne pour reprendre le terrain perdu et par les perspectives d’une intervention américaine au Kurdistan. C’est pourquoi le guide suprême iranien, l’Ayatollah Khamenei, a demandé à ses collaborateurs de convaincre Maliki de retirer sa candidature pour un troisième mandat.

Qui pouvait succéder à Maliki ?
Se posait pour l’Iran le problème de la succession de Maliki. Le régime iranien aurait préféré Ibrahim Jaafari, Premier ministre de 2005 à 2006, mais on craignait à Bagdad qu'il ne puisse réconcilier le gouvernement chiite avec les sunnites et les Kurdes.
La solution a été apportée, il ya plus d'une semaine, par un haut responsable du Parti Dawa auquel appartenait Maliki et qui avait remporté les élections d’avril 2014. Pour ce haut responsable, le successeur de Maliki devait appartenir à ce parti car il avait remporté les élections et il suggéra le nom du vice-président du Parlement, Haidar al-Abadi.

Haïdar al-Abadi, un politicien peu connu jusqu’ici
Al-Abadi était peu connu jusqu’ici, se maintenant dans l'ombre de Maliki. Il était également éclipsé par des politiciens comme Jaafari, Adel Abdul-Mahdi, Ahmad Chalabi, Qusay al-Suhail, ou Tarek Najem. Mais ce qui a convaincu Téhéran, c’est que sa candidature semblait avoir toutes les chances d’être acceptée par les sunnites et les Kurdes, tout en apparaissant comme le choix de l'Alliance nationale des partis chiites.

Le futur nous dira …
Haïdar al-Abadi va-t-il bénéficier de l’appui à long terme de l’Iran, tout comme Nouri al-Maliki avant lui ? Quelle réponse donneront les Kurdes aux offres d’ouverture de Bagdad en échange de leur abandon de leur revendication d’indépendance ? Et que vont exiger les insurgés sunnites pour abandonner leur lutte armée ? Toutes ces questions restent encore en suspens.

Jean René Belliard (Auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

17:13 Publié dans Bagdad, Etat Islamique, Etats-Unis, Force al-Qods, Haïdar Abadi, Irak, Iran, Kurdistan, Nouri al-Maliki | Lien permanent | Commentaires (1) | | | | |

Commentaires

Les iraniens sont pragmatiques et intelligents. Al Maliki est devenu le bouc emissaire de tous les maux de l'Iraq, couronnés par l'incapacité de l'armée irakienne à contrer ISIS.
Il était devenu nécessaire de trouver un autre Shiite quelqu'il soit pour donner l'impression d'un changement et neutraliser ainsi au moins pour le moment les plaintes de la communauté internationale et l'encourager à demander des forces en Iraq. Les iraniens se gardent de proposer d'intervenir directment. Ils attendent que les USA , la France et la Grande-Bretagne le leur demandent explicitement pour présenter alors leurs conditions. Si l'Iran recoit le feu vert d'intervenir contre ISIS, l'Iran exigera d'avoir le feu vert d'intervenir aussi en Syrie. Et c'est là que le bat blesse. La France et les E.U ont miser à 100% sur l'opposition syrienne et l'armée libre de rebelles sunnites maintenant polluée par des terroristes. En acceptant une intervention iranienne directe en Syrie, ils donneront le coup de grace à l'opposition qui a toujours accusé l'Iran d'etre contre elle.
Voila le dilemme de l'occident qui a fait de tres mauvais calculs a propos de Bashar Al Assad. En effet celui-ci leur fait un pied-de nez en restant au pouvoir et en reprenant les régions tombées aux mains des rebelles, tandis que l'Occident ne sait pas comment d'endiguer la vague de sunnites terroristes qu'il se réjouissait de voir menacer Bashar Al Assad mais qui menacent maintenant leur alliés dans la région.

Écrit par : virgile | 21/08/2014

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