22/07/2014

Que se passe-t-il en Libye ?

Des affrontements violents ont lieu depuis plusieurs jours entre militaires et Islamistes. Il est peut être nécessaire de faire un retour en arrière pour comprendre les évènements. C’est l’histoire d’un gâchis après une intervention internationale qui avait pourtant suscité de grands espoirs et d’efforts pour un retour en arrière de ce riche pays pétrolier dans le giron de la démocratie. 


Libye : l’histoire d’un gâchis !
 
Rappel historique pour comprendre la situation
Mouammar Kadhafi a régné en despote sur la Libye pendant près de quarante ans. La révolution dite du "Printemps arabe" en viendra finalement à bout malgré la férocité de son régime. Mais après la victoire des Thouars (révolutionnaires), ce n’est pas la démocratie qui règne dans le pays mais le chaos. Que s’est-il passé pour que la situation dérape ainsi ?

15 février 2011 : Benghazi se révolte
La révolte a démarré par une manifestation le 15 février 2011 à Benghazi, la grande ville de Cyrénaïque, rivale traditionnelle de Tripoli, la capitale libyenne. 200 personnes avaient pris le risque de se rassembler devant le siège de la police. Ils entendaient protester contre l'arrestation d’un activiste des droits de l'homme, Fathi Tarbel. D’autres manifestants se joignent à eux. Ce n’est encore qu’un mouvement spontané regroupant tout au plus 600 personnes, mais la police a reçu des ordres et réprime violemment la manifestation. Il y a une centaine de blessés. Le lendemain, une deuxième tentative a lieu. Des centaines de personnes se rassemblent sur la place Al-Shajara. Elles sont dispersées une nouvelle fois sans ménagement. Un appel à la révolte est alors lancé sur Facebook. Il est question de faire du 17 février un « jour de la colère ».

17 février 2011 : Jour de la colère – la révolte s’étend
Le 17 février, l’agitation s’est étendue à plusieurs villes de l’est du pays et cette fois-ci les forces de l’ordre ouvrent le feu sur la foule. On déplore 14 morts parmi les manifestants et encore 24 morts lors des funérailles des victimes le lendemain. Il n’est plus question alors de manifester pacifiquement. Les émeutiers de Benghazi capturent et pendent deux policiers. Des centaines de soldats ont rejoint le mouvement et aident les manifestants à prendre d’assaut la station de radio locale. Les forces de l’ordre sont débordées et évacuent la ville. Le mouvement qui était pacifique au début a fait place à une véritable insurrection. Le bilan des premiers jours est lourd : 322 morts parmi les émeutiers, parmi lesquels 202 civils et 120 déserteurs. Du côté des forces de l’ordre le bilan est tout aussi sanglant. Les pertes du régime s’élèvent à 163 morts dont 111 soldats, 50 mercenaires et les deux policiers pendus.  236 mercenaires ont été capturés et 39 autres ont disparu.
La défense de Mouammar Kadahfi, le dictateur libyen, ressemble à s’y méprendre à celle d’un autre dirigeant arabe, le Syrien Bachar el-Assad. Comme lui, il accuse al-Qaïda et les Américains de manipuler la rébellion, tout cela dans un charabia pseudo-révolutionnaire dont il avait le secret.

Désertions de soldats – début de la guerre civile
Le mouvement de révolte fait rapidement place à une véritable guerre civile. De nombreux militaires ont déserté, apportant avec eux des armes légères. Les tribus se soulèvent ou arrivent à la rescousse de Kadhafi selon qu’elles sont proches ou non du régime. Des villes passent à l’insurrection tandis que d’autres se barricadent pour résister aux rebelles. Les insurgés ont quitté leurs places fortes de l’est et de l’ouest du pays pour tenter de se rapprocher de Tripoli. Mais comme toutes les guerres du désert, le sort des armes dépend de la force aérienne. Les insurgés sont mis à mal par les chasseurs bombardiers du régime. On assiste alors à une série d’offensives rebelles qui tiennent plus de la razzia qu’à une véritable opération militaire. Chaque avancée des rebelles est suivie d’une retraite désordonnée et dévastatrice pour les insurgés.

La communauté internationale affirme craindre un bain de sang et se mobilise
La communauté internationale craint une victoire du régime qui ne manquerait pas de se terminer par un bain de sang. Le 17 mars 2011, le Conseil de sécurité de l'ONU vote la résolution 1973 autorisant le recours à la force contre les troupes gouvernementales libyennes. L’objectif est de protéger les populations des zones tenues par les insurgés. Les opérations militaires débutent le 19 mars 2011. Les chasseurs bombardiers de l’OTAN ont pour mission de créer une zone d'exclusion aérienne au dessus du territoire libyen. L'intervention internationale empêche in extremis les forces fidèles à Kadhafi de reprendre Benghazi. Les opérations aériennes, dépassant parfois le cadre prévu par l'ONU, vont se poursuivre pendant des mois jusqu’à la chute totale du régime.

21 août 2011 : Les rebelles entrent à Tripoli
Le 14 août 2011, les rebelles réalisent une grande percée dans l'Ouest. Ils pénètrent enfin à Tripoli le 21 août. Mais Kadhafi a disparu. Il déclare dans un message radiodiffusé avoir effectué un retrait « tactique » de sa résidence tripolitaine de Bab al-Azizia et appelle ses partisans à poursuivre le combat.

Le Conseil National de Transition exerce de facto le pouvoir
Le Conseil national de transition (CNT), présidé par Moustafa Abdel Jalil, prend de facto les rênes du pouvoir. Il est reconnu par la communauté internationale comme le gouvernement légitime du pays. Mais les combats  contre les partisans de Kadhafi n’ont pas cessé pour autant. Ils se poursuivent dans les régions de Syrte et Bani Walid, deux fiefs du Kadhafisme.

20 octobre 2011 : Décès de Kadhafi
Le 20 octobre 2011, Mouammar Kadhafi quitte Syrte, dernier bastion tenu par ses partisans, car la ville est sur le point d’être prise d’assaut. Une attaque des avions de l’OTAN oblige son convoi à changer de route mais il tombe dans une embuscade tendue par les rebelles. On annonce dans un premier temps qu’il a été capturé vivant. Des images montrent effectivement Mouammar Kadhafi, visiblement hagard et le visage en sang, en train d'être malmené et frappé par des insurgés. Puis on annonce sa mort dans des circonstances assez floues. Dans un premier temps, Abdel Jalil, le président du Conseil National de Transition (CNT) annonce que Kadhafi est mort dans un échange de tirs. Un peu plus tard Human Rights Watch affirme que le dictateur a été victime d’une exécution sommaire. En septembre 2012, Mahmoud Jibril, le numéro deux du CNT, affirme que c’est un agent étranger, français à son avis, qui a tué Kadhafi. Il n’en faut pas plus pour déclencher une polémique digne des romans d’espionnage.

Les Qataris ont armé en priorité les Islamistes
On aurait pu croire que la paix allait revenir dans le pays après la disparition de Mouammar Kadhafi. Il n’en a malheureusement rien été. La raison est que beaucoup d’armes circulent désormais dans le pays. Les révolutionnaires se sont emparés de stocks importants, ce qui attire les Islamistes et Jihadistes de tous poils. Mais les dépôts d’armes n’ont pas été les seules sources d’approvisionnement. Le Qatar a beaucoup contribué à l’armement de ses "protégés".
En Libye comme ailleurs, on constate que la diplomatie du Qatar a été à la manœuvre. Les services secrets qataris, en coopération avec les services français, se sont beaucoup démenés pour apporter de l’aide aux rebelles. La coopération franco-qatarie permettait à la France d’éviter de s’engager trop directement sur le terrain. Elle permettait d’observer les mouvements au sol des partisans de Kadhafi, là où les avions, les drones ou les satellites étaient inopérants pour distinguer les belligérants les uns des autres. Elle permettait enfin d’armer et de financer les brigades d’insurgés qui combattaient les mercenaires du dictateur libyen. Tous les rebelles ? Non. C’est là que le bat blesse. Les Qataris ont choisis leurs poulains, tous islamistes patentés, au détriment des formations laïques ou libérales.
Ils ont, par exemple, financé, armé et entraîné les Brigades de Tripoli. Un homme des Qataris va se retrouver propulsé au devant de la scène au moment de la prise de la capitale libyenne. Il s’agit du Salafiste Abdelhakim el-Asadi, alias Abedlhakim Belhadj. Il a été, dans les années 90, le chef de file d’un groupe de jihadistes qui a combattu le régime de Kadhafi avant d’être mis en déroute. Pourquoi les brigades de Tripoli ont-elles choisi un jihadiste notoire pour prendre la tête du Conseil Militaire de Tripoli ? Elles se sont justifiées en expliquant que Belhadj avait viré sa cuti. C’est une raison plausible. Mais il y en a une autre et de nombreux Libyens s’en sont fait écho : Belhadj a été imposé par le chef des services de renseignement qatari. « Ce type est juste la création des Qataris et de leur argent, et ils encouragent les éléments de l’islamisme extrémiste », déclarait un membre du conseil originaire des régions ouest. 
Une chose est certaine, le nouveau patron du Conseil Militaire de Tripoli ne porte pas spécialement les Occidentaux dans son cœur. Il a une bonne raison pour cela : Un fax de la CIA a été découvert dans les bureaux de Moussa Koussa, l’ancien chef des services de renseignement puis ministre des Affaires étrangères de Kadhafi. Par ce fax, l’agence américaine informait le gouvernement libyen qu’elle était sur le point de capturer Belhadj, alors considéré comme un dangereux terroriste et qu’elle allait le livrer aux autorités libyennes. Abdelhakim Belhaj assure avoir été torturé par des agents de la CIA avant son transfert en Libye où il a été incarcéré pendant sept ans à la prison Abou Selim. Là, il affirme avoir été interrogé par des membres des services secrets britanniques.
Les Qataris, eux, se foutent bien du passé jihadiste de Belhadj. Ils ont pris fait et cause pour la révolution libyenne et, en bons pragmatiques, misent sur tous ceux qui ont des chances de vaincre les forces de l’ancien régime.
On n’est pas plus regardant du côté occidental. On préfère fermer les yeux sur le véritable profil de certains combattants libyens. On clame haut et fort que la démocratie y trouvera finalement son compte. Bernard Henri Levy se fait le chantre de l’interventionnisme et de la bonne conscience.

Mahmoud Jibril dénonce le Qatar
Le 16 novembre 2011, l’ex-président du Bureau exécutif du Conseil de transition, Mahmoud Jibril, dénoncera le Qatar pour son rôle dans les déchainements de violence et le chaos en Libye !
Dans une interview accordée à la chaîne satellitaire saoudite al-Arabya (une chaîne financée par les Saoudiens), Jibril affirme que les pétrodollars qataris alimentent « les rivalités et les circuits de désaccords entre les rebelles et les divers courants qui gèrent la période post-Kadhafi, et ce en répandant la sédition entre les frères libyens, via le soutien de certains partis ». Jibril n’a pas nommé les partis auxquels il faisait allusion mais tout le monde sait qu’il s’agissait des partis islamistes soutenus par le Qatar. 
Jibril poursuit « Le Qatar a beaucoup investi dans la révolution libyenne et son rôle ne peut pas être oublié. Mais je crois qu'il essaie maintenant de jouer un rôle au-delà de ses possibilités »
Il ajoute : « si le rôle du Qatar en Libye nuit aux intérêts du peuple libyen, il est indésirable, surtout quand le Qatar soutient un groupe contre un autre, ou contre le reste du peuple libyen. »
« La Libye ne sera jamais affiliée à un quelconque Etat, qu’il s’agisse du Qatar ou des Etats-Unis ou de la France ou de la Grande-Bretagne... Nous remercions tous les alliés pour leur soutien au peuple libyen, mais je ne pense pas que les Libyens accepteront une ingérence extérieure ou qu’on viole leur souveraineté. »
Il est vrai que Jibril ne porte pas spécialement les Islamistes à la mode Qatarie dans son cœur. Interpellant les Islamistes qui ont subi une défaite lors des premières élections libres de Libye, il déclare : « Se croient-ils plus musulmans que nous ? » Il poursuit : « Notre grande religion ne saurait être utilisée à des fins politiciennes ; elle est bien plus importante que cela. »

Les Islamistes affirment être de grands démocrates
Après la chute de Kadhafi, la question qui s’est immédiatement posée était de savoir ce qu’allait faire les Salafistes et autres Jihadistes. Ils avaient beaucoup œuvré pour remporter la victoire. Ils devaient à présent prendre position par rapport à l’instauration d’un régime démocratique en Libye. Ils devaient passer d’un activisme armé à un activisme désarmé. Allaient-ils former des partis politiques pour participer aux élections ou allaient-ils les boycotter et réclamer l’instauration du califat et l’application de la charia comme d'autres Jihadistes dans d'autres pays ?
Le leader islamique Ali Salibi sera le premier à choisir. Il annonce la création d'un nouveau parti islamique sur le modèle des partis au pouvoir en Turquie ou en Tunisie.
Dans une interview donnée au quotidien britannique Daily Telegraph, Ali Salibi  déclare que le nouveau parti avait « le soutien de certains leaders politiques et religieux en Libye, sachant que son mouvement demande que la nouvelle constitution en Libye applique la loi islamique. Toutefois, son mouvement suivra une politique démocratique comme le Parti turc Justice et Développement ou le Parti tunisien Ennahda ».
Plusieurs autres Salafistes, comme Belhadj et Sami el-Saadi, un idéologue islamiste, vont jouer, eux aussi, le jeu de la démocratie. Ils prennent la tête de nouveaux partis d’obédience islamiste. Le premier créée le parti al-Watan (la Patrie) et le second prend la tête d’el-Umma el-Wasat (la communauté élargie).

On se pose des questions sur la sincérité des ralliements des Salafistes aux principes démocratiques
Il y a pourtant de sérieux doutes sur la véritable adhésion des Islamistes aux principes démocratiques. El-Saadi, par exemple, s’est associé avec un certain Abd el-Wahad Qaid. Ce chef militaire est le frère du Jihadiste Abou Yahya el-Libi (de son vrai nom Hasan Qaid) - Numéro 2 d’al-Qaïda. Tué le 4 juin 2012 par un drone américain dans le Waziristan (Pakistan) - Malheureusement pour eux, les partis salafistes feront piètre figure lors de l’élection du nouveau Congrès Général National en juillet 2012.
D’autres groupes salafistes, comme Ansar ash-Sharia et les brigades du cheikh Omar Abd el-Rahman, toujours emprisonné, refusent de se transformer en parti politique et d’intégrer les institutions du nouvel Etat libyen. 
Ces organisations sont nombreuses, mais petites. Certaines n’ont pas été invitées à adhérer à des organismes officiels (ou bien on ne leur a pas donné une incitation suffisante). « Personne ne nous a demandé de rejoindre l’armée ou la police », explique Sufian ben Qumu, commandant d’Ansar ash-Sharia et ancien détenu de Guantanamo, dans un entretien en avril 2012. « Ils ne m’ont même pas donné de récompense pour avoir combattu, ni à moi ni à aucun de mes hommes. » Ben Qumu entraîne ce qui n'est encore qu'une petite formation paramilitaire dans la forêt Bou Musafir dans la périphérie de Derna. Il insiste sur le fait que si la direction des éclaireurs ou les chefs de clan de la ville lui demandaient de dissoudre le camp d’entraînement, il le ferait.

Derna : Une place forte islamiste
Derna est une place forte islamiste qui fait peu de cas de la démocratie à l’occidentale : Cette ville portuaire de 100 000 habitants est depuis longtemps un haut lieu du jihad international. Ce que les Islamistes de Derna réclament, c’est l’application de la Charia…et une part des revenus pétroliers. On estime leurs effectifs à plusieurs centaines de miliciens rompus à la lutte armée. Derna a été la plus grande pourvoyeuse d’hommes pour les guérillas afghane, irakienne et aujourd’hui syrienne.

Les Islamistes modérés (version Frères musulmans) triomphent des urnes
Les Salafistes ne réussiront pas à s’imposer sur la société civile libyenne. En Libye, comme en Tunisie ou en Egypte, ce sont des Islamistes plus ou moins modérés qui triomphent des urnes. Il y a en Libye une explication locale : l’idée du Califat défendue traditionnellement par de nombreux Salafistes a peu d’impact sur une société libyenne divisée en tribus et agitée par un fort sentiment régionaliste. 
Le 12 septembre 2012, Moustapha Abou Chagour, est élu par l’Assemblée nationale libyenne chef du nouveau gouvernement de transition. Abou Chagour est considéré comme proche des islamistes modérés. Il a pu l’emporter au deuxième tour grâce, notamment, aux voix des députés du Parti de la justice et de la construction (PJC) issu des Frères musulmans. Ce parti avait rallié Chagour après la défaite de leur candidat au premier tour.

Le chaos post-révolutionnaire
La chute du régime de Kadhafi a plongé le pays dans le chaos et anéanti tout espoir de son remplacement par une autorité centrale. Le nouveau gouvernement de transition se montrera impuissant à rétablir un semblant d’autorité. La loi reste inexistante dans le sud. L’est du pays est dirigé par le conseil régional de Benghazi. Seul l’ouest demeure soumis, cahin caha, au gouvernement mis en place après de nombreuses difficultés à Tripoli.

Missiles et armes chimiques
Et pourtant la Libye aurait bien besoin d’un pouvoir fort pour résoudre les problèmes sécuritaires. Le plus inquiétant de ces problèmes est la disparition de 3 à 5 000 missiles SAM-7 des stocks de l’armée de Kadhafi au cours de la guerre civile. Il s’agit d’un énorme casse-tête pour la communauté internationale. On craint en effet que ces missiles puissent tomber entre les mains des « bad boys » d’AQMI ou encore soient livrés à des organisations palestiniennes comme le Hamas. Le Spiegel citait l’amiral Gianpaolo di Paola, président du comité des Chefs militaires de l’Otan, affirmant que ces armes pourraient se retrouver « n’importe où, du Kenya au Kunduz en Afghanistan ». Ces missiles présentent un sérieux danger pour l’aviation civile.
On sait que les stocks de l’armée de Kadhafi contenaient également des armes chimiques. On ne sait pas avec certitude ce que sont devenus ces stocks. Ont-ils été vendus par les rebelles libyens au Hezbollah et au Hamas, comme le prétend Tel-Aviv ? Les Israéliens réagiront brutalement en détruisant un convoi sur une route du Soudan.
Israël n’est pas le seul pays à se plaindre du chaos libyen. Les pays africains dénoncent également l’absence de droit qui règne dans le grand sud libyen, ce qui pose une menace sécuritaire sur un grand nombre de pays de la région, du Soudan à la Tunisie en passant par le Tchad, le Niger, le Mali et l’Algérie.

La Libye comme Etat-nation a cessé d’exister
Le concept même d’un Etat-nation libyen n’existe plus que sur les mappemondes et certainement pas dans le cœur de ses habitants.
A Tripoli, on rêve encore de parvenir à maintenir la cohésion du pays. Mais la tache du gouvernement de transition est immense. Il doit créer de nouvelles institutions administratives efficaces, un système judiciaire indépendant, des forces de sécurité crédibles. Il s’en montrera incapable.

L’armée nationale impuissante et discréditée pour avoir défendu le pouvoir de Kadhafi
La recomposition d’une armée nationale aurait du être la tache prioritaire du gouvernement. Malheureusement, les autorités centrales n’ont pas réussi ou pas voulu convaincre les brigades révolutionnaires qui avaient participé à la lutte contre les forces fidèles à Kadhafi de déposer les armes, ou tout au moins, de se fondre dans les forces armées.

Les brigades islamistes de l’est libyen conservent leurs armes et se substituent à l’armée nationale
Les brigades de Libye orientale ou de Cyrénaïque sont fortement enracinées dans une idéologie islamiste traditionnelle. Les combattants de cette région se sont organisés en puissantes unités. On trouve la « Brigade des Martyrs du 17 février » forte de 3000 hommes et affiliée aux Frères musulmans. Il y a  la « Brigade Raf Allah el-Chahati » composée d’Islamistes radicaux, ou le « Bouclier de Libye », une coalition de groupes armés majoritairement originaires de Misrata.  Ces milices ont conservé leurs armes et se substituent à l’armée nationale, ce qui est un problème grave, même si elles ont accepté de collaborer avec les nouvelles autorités. Il y a enfin une organisation qui devient chaque jour plus puissante et qui affiche une conception ouvertement jihadiste. Il s’agit d’Ansar ash-Sharia.

La mort suspecte de l’ambassadeur américain à Benghazi
L’assassinat de l’ambassadeur américain a révélé un certain cafouillage au sein de l’administration américaine pour des raisons qui ont justifié la création d’une commission d’enquête aux Etats-Unis. Le secrétariat d’Etat de l’époque, Hilary Clinton, avait laissé entendre qu’il s’agissait d’une manifestation spontanée d’islamistes libyens qui aurait mal tourné, niant toute implication d’al-Qaïda. Les premiers éléments de l’enquête semblent démontrer le contraire. Un enregistrement audio des agresseurs révèle que certains d’entre eux parlaient l’arabe avec l’accent égyptien, ce qui laisse supposer qu’ils appartenaient au jihad international. Une autre piste laisserait entendre que les Américains, et notamment l’ambassadeur américain en Libye, aurait organisé un transfert d’armes libyennes vers des insurgés syriens. Ceci pouvant être une autre raison de sa mort.

Les milices de Tripolitaine et de Libye occidentale conservent également leurs armes
Mais revenons à la situation en Libye. Les milices de Libye occidentale ou de Tripolitaine, de l’autre côté du pays, ne sont pas plus enclines à coopérer avec le nouveau gouvernement. Les brigades les plus puissantes sont basées à Misrata et Zenten, deux hauts lieux de la révolution. La brigade de Misrata, la troisième ville de Libye, totalise plus de 40 000 hommes armés. Le 15 novembre 2011 des journalistes y recensaient 236 Kataeb (groupes armés) équipés de 820 blindés divers, de plus de 2300 véhicules surmontés de mitrailleuses et de dizaines de canons. Le Conseil militaire de Zenten rassemble les brigades de Zenten et du jebel Nefusa. Militairement parlant, il s’agit de l’ensemble le plus aguerri. Les milices de Misrata et celles de Zenten sont concurrentes et rivalisent d'efforts pour contrôler l'ensemble du pays. La rivalité est d'autant plus vive que Misrata est plutôt islamiste tandis que Zenten appartient aux musulmans libéraux.

Le chef de l’armée nationale privilégie les milices au détriment de l’armée
Toutes ces milices veulent conserver leur liberté d’action et garder leur important arsenal. Elles collaborent pourtant avec le général Youssef al-Mangouch. Originaire de Misrata, Mangouch est à la fois le chef de l’armée nationale et le responsable de la coordination des milices, ce qui lui donne en théorie un pouvoir considérable. En réalité al-Mangouch va privilégier les milices au détriment de l’armée placée sous son commandement en tant que chef d’état-major. Allez y comprendre quelque chose !

Les milices armées, plaie de la Libye postrévolutionnaire
Trois ans après la révolution, la Libye pullule toujours de milices armées, ce qui complique énormément la situation sécuritaire. On trouve par exemple :
- Les brigades révolutionnaires qui n’obéissent pas aux nouvelles autorités et refusent d’intégrer l’armée ou la police. Les brigades révolutionnaires demeurent groupées autour de leurs propres chefs. Elles sont plus ou moins liées aux autorités gouvernementales auxquelles elles obéissent quand elles trouvent un intérêt à le faire. Certaines de ces unités ont constitué une coalition de brigades et de conseils militaires locaux ancrés sur leurs implantations régionales. Ces unités peuvent être envoyées en renfort dans d’autres régions, ce qui fut le cas à Koufra, une ville du sud saharien, pour mettre un terme à un conflit ethnique entre Toubous et Touaregs. On notera au passage que le Conseil National de Transition qui s’est substitué au précédent régime, a envoyé à Koufra la force du « Boulier de Libye » (Misrata), et non pas les unités de l’Armée Nationale Libyenne.
- Les brigades post-révolutionnaires, essentiellement composées d’anciens kadhafistes ou pour le moins de groupes n’ayant pas lutté contre lui. Elles se trouvent à Syrte et à Bani Walid, deux bastions de l’ancien régime. Il semble qu’elles disposent toujours d’un armement conséquent. Elles sont organisées autour des tribus Warfalla et Kadhafa qui ont défendu Kadhafi.
- Des milices fondamentalistes, voire jihadistes.

Misrata : Place forte révolutionnaire
La ville de Misrata dispose des plus importantes forces miliciennes du pays. Elle a profité du chaos qui a suivi la chute du dictateur libyen pour prendre le contrôle de larges pans de la Libye, n’hésitant pas à affronter par les armes des forces rivales.
Des affrontements ont lieu régulièrement dans la capitale libyenne entre les rebelles de Tripoli et ceux de Misrata. Ils se disputent le contrôle des grandes villes sur fond de querelles régionalistes et tribales, et accessoirement pour conforter leurs positions respectives en vue de mieux négocier des postes, aussi bien politiques que militaires.
La milice de Misrata est aujourd’hui considérée comme proche des Islamistes, version « Frères musulmans », ce qui explique la raison pour laquelle elle milite pour que la confrérie reste une force prépondérant au sein du gouvernement libyen.

Le Conseil National de Transition a une lourde responsabilité dans le chaos libyen
Pendant la révolution, les dirigeants du Conseil National de Transition (CNT) ont canalisé les ressources et le financement vers les brigades islamistes avec lesquelles ils partageaient une idéologie commune, plutôt qu’avec la toute nouvelle Armée nationale libyenne (ANL).
Le CNT aurait voulu la disparition de l’armée qu’il ne s’y serait pas pris autrement. L’armée a été maintenue dans l’indigence financière au point que les officiers étaient parfois contraints d’utiliser leurs fonds personnels pour acheter du carburant pour les véhicules militaires. Pendant ce temps, les gouvernements riches des États du Golfe finançaient directement les milices, ce qui leur permettait d’acheter de nouveaux véhicules et de l’équipement de communication de pointe.
Le Congrès National Général (CNG) qui a succédé au CNT n’a malheureusement pas changé d’attitude vis-à-vis des milices islamistes et de l’armée.

Résurgence du fédéralisme
La présence des milices armées n’est pas le seul défi posé aux autorités centrales. La résurgence d’un mouvement fédéraliste, influent dans l’Est du pays et qui vise à usurper les prérogatives du gouvernement central, en est un autre.
Cinq régions plus ou moins autonomes ont fait place à la Libye qu’on connaissait sous le régime de Kadhafi :
- La Cyrénaïque où deux guerres se déroulent. L’une oppose les fondamentalistes musulmans, dont les fiefs sont les villes de Benghazi et Derna, aux « traditionalistes » rassemblés derrière les confréries soufies. L’autre voit se dresser contre le pouvoir de Tripoli ceux qui veulent une Libye fédérale. Le 6 mars 2012, des chefs de tribus et de milices de l’Est libyen déclaraient ainsi l’autonomie de cette région pétrolière qui s’étend de la frontière égyptienne à Syrte.
- L’ouest de la Tripolitaine avec les milices berbères (berbérophones ou arabophones) du jebel Nefusa « alliées » de fait aux Warfalla. Les Berbères qui représentent 10% de la population réclament la reconnaissance de leur langue et de leur culture.
- Misrata est un monde à part avec sa puissante force militaire et le soutien du général Youssef al-Mangouch, qui a été chef de l’armée et coordinateur des milices « ralliées » au pouvoir. Il est lui-même originaire de Misrata.
- Tripoli et le «pouvoir central» qui doit négocier avec les diverses milices pour tenter d’exister.
- Le grand sud devenu une zone grise où le « pouvoir », ancré sur le littoral méditerranéen n’est obéi ni des Touareg, ni des Toubous. Les tribus Touaregs ont longtemps été financées par Kadhafi et sont bien décidées à échapper à toute nouvelle autorité. Elles n’ont aucun attachement à l’Etat libyen et aucun respect pour les frontières. Elles ont mis la main sur une quantité d’armes impressionnante. Il ne faudra pas attendre longtemps, d’ailleurs, avant de voir les Touaregs s’allier aux jihadistes d’al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et menacer l’existence même du Mali et du Niger. C’est là un scénario qu’on craignait depuis longtemps.
Les Toubous constituent dans le sud saharien une ethnie à part. Ils doivent périodiquement faire face à des raids lancés contre eux par les tribus arabes. Le chef des Toubous, Issa Abdelmajid Mansour, dénonçait, le 27 mars 2012, un plan de « nettoyage ethnique » visant sa tribu, brandissant pour la première fois la menace séparatiste. « Nous annonçons la réactivation du Front toubou pour le salut de la Libye (FTSL, mouvement d’opposition sous l’ancien régime) pour protéger les Toubous d’un nettoyage ethnique, et s’il le faut, nous allons demander une intervention internationale et œuvrer pour un État comme le Soudan du Sud », a-t-il ainsi déclaré. Issa Abdelmajid Mansour, un ex-opposant au régime de Mouammar Kadhafi, avait annoncé la dissolution de son mouvement après la chute de l’ancien régime en août 2011.

8 août  2012 : Le Conseil National de Transition remplacé par le Congrès National Général
Les élections du 7 juillet 2012 amènent les Islamistes modérés au pouvoir. Le CNG devient la plus haute autorité de Libye. Sur le papier tout au moins car sur le fond rien n’est réglé.

Le chaos et le ras-le-bol de la population
Les milices refusent de désarmer ou de se fondre dans l’armée nationale. Les régions orientales et méridionales échappent à l’autorité de l’Etat. Des mouvements jihadistes armés ont pignon sur rue et imposent leur loi, la charia, dans de nombreuses régions, ce qui exaspère une large frange de la population libyenne. On s’en était aperçu au lendemain de l’assassinat de l’Ambassadeur américain à Benghazi, le 11 septembre 2012. La population était spontanément descendue dans les rues en criant des slogans anti milices. Dix jours plus tard, des manifestants envahissaient les bases de milices islamistes comme celle d’Ansar ash-Sharia ou de la Brigade Raf Allah el-Chahati.
Les autorités gouvernementales avaient cru bon, à l’époque, de diffuser un tract appelant les manifestants à rentrer chez eux, en ajoutant que «Raf Allah el-Chahati, la Brigade du 17 février et la Force du « Bouclier de Libye » étaient légales et placées sous l’autorité du personnel général (de l’armée) ».
Le 9 juin 2013, de nouveaux heurts opposaient des manifestants de Benghazi à la brigade National Shield (bouclier de Libye) qu’ils accusaient d’être étrangère à la Cyrénaïque. Les heurts seront très violents. On déplorera 31 morts et une centaine de blessés. Le Congrès National General veut profiter de l’occasion pour mettre au pas les milices. Le général al-Mangoush remet sa démission du poste de chef d’état-major qu’il occupait depuis janvier 2012, lui qui n’avait eu de cesse de donner la priorité aux milices au détriment de l’armée nationale. Le gouvernement libyen se donne un délai de deux semaines pour dissoudre les milices dépendant plus ou moins des ministères de la défense et de l’intérieur.

Un autre problème : l’exclusion politique des collaborateurs du régime déchu
Les milices armées ont bien l’intention de ne pas laisser d’anciens collaborateurs du régime de Kadhafi jouer un rôle politique dans la nouvelle Libye. Le 28 avril 2013, des hommes armés bloquaient les accès au ministère des Affaires étrangères, dénonçant la présence d’anciens collaborateurs au sein de ce ministère. Le 7 mai, le ministre de la défense démissionnait pour protester contre le blocus de plusieurs ministères, dont le sien, par des hommes armés exigeant le vote d’une loi sur l’exclusion des anciens membres du régime déchu.

Les Jihadistes recourent aux attentats
Les Islamistes radicaux, comme dans d’autres pays musulmans, recourent aux attentats pour imposer leur conception de l’Islam. Au début, les attentats avaient lieu la nuit ou très tôt le matin, sans doute pour éviter de faire des victimes. Les cibles étaient généralement les bâtiments occupés par les services de sécurité ou des cibles occidentales.
Cette relative bienveillance des terroristes s’achève le 13 mai 2013. Une voiture piégée explose à proximité d’un restaurant de Benghazi. L’attentat qui a été perpétré en plein jour fait une quinzaine de morts et trente blessés.
A Benghazi, à Sebha dans le grand sud saharien, à Tripoli, les attentats à la voiture piégée égrènent leur litanie de morts. Aux voitures piégées s’ajoutent les assassinats d’officiers de la police ou de l’armée et de militants anti-islamistes, comme l’avocat et militant anti-islamiste Abdessalem al-Mesmari. Il s’était fait connaître par son opposition aux Frères musulmans qui œuvrent selon lui à prendre le pouvoir malgré le rejet de la population.

Les groupes armés s’affrontent entre eux – Attention ! Il faut se prendre la tête pour suivre
Le chaos est encore aggravé par les affrontements violents à l’arme lourde entre les milices elles-mêmes. Ils ont souvent pour prétexte le contrôle des ressources pétrolières ou de secteurs économiques. Un exemple de la confusion qui règne dans le pays est fourni par les combats qui ont résonné à Tripoli le 25 mai 2013 : La milice de Zenten (musulmans libéraux) avait attaqué le siège de la garde des installations pétrolières à Tripoli, après avoir dû abandonner la surveillance d’un champ de pétrole dans le sud du pays au profit d’une brigade d’une tribu locale. D’autres brigades d’ex-rebelles de la Haute Commission de sécurité, dépendant du ministère de l’Intérieur, s’étaient alors opposées par la force aux assaillants, arrêtant certains d’entre eux. Les Zentenis veulent se venger et chassent le lendemain les brigades pro-islamistes de leur QG dans le quartier populaire d’Abou Slim à Tripoli, saccageant les lieux et libérant les prisonniers. Officiellement, les Zentenis dépendent du ministère de la Défense tandis que les pro-islamistes dépendent du ministère de l’intérieur. Le Premier ministre Ali Zeidane, élu en octobre 2012, ne peut que déplorer ces « événements douloureux » et affirmer qu’il va prendre des mesures draconiennes et décisives pour désarmer la population civile. Les Libyens attendent encore !
 
Les Frères musulmans libyens menacent le pouvoir
Mais les milices surarmées ne sont pas l’unique souci du Premier ministre, Ali Zeidane. Il est aussi confronté à l’hostilité du Parti pour la Construction et la Justice (PJC), le parti des frères musulmans libyens. Le conflit a éclaté lorsque le premier ministre s’est rendu en Egypte pour rencontrer le général al-Sissi et son homologue Mansour Adli. Pour les Frères Musulmans, la visite du premier ministre équivaut à une reconnaissance du coup d’Etat de l’armée égyptienne contre leur allié, le président égyptien élu, l’islamiste Mohammed Morsi. Les Frères Musulmans libyens  vont se livrer à une critique en règle de la politique d’Ali Zeidane. Elle est pour eux un échec sur toute la ligne. Ils lui reprochent notamment son incapacité à rétablir la sécurité et à mettre en place une police et une armée professionnelles. Ils lui mettent également sur le dos l’aggravation de la crise économique.

Crise économique
Les accusations des Frères Musulmans trouvent un écho au sein de la population civile qui s’insurge contre la détérioration des services publics. Les habitants de Tripoli souffrent de coupures d’électricité et d’eau de plus en plus fréquentes.
La crise économique est aggravée par le blocage des installations pétrolières de plusieurs terminaux par des milices qui cherchent à faire main basse sur les revenus pétroliers. La conséquence est une chute sans précédent de la production d’hydrocarbures.

10 octobre 2013 : Le Premier ministre enlevé par des milices dépendant des ministères de la défense et de l’intérieur
Suprême affront pour le gouvernement, le premier ministre, Ali Zeidane, est enlevé pendant quelques heures par des membres de la « Cellule des opérations des révolutionnaires de Libye », une espèce de police parallèle dépendant officieusement des ministères de l’Intérieur et de la Défense ! Dans un communiqué, les auteurs de l’enlèvement expliquent avoir « arrêté » le Premier ministre « sur ordre du parquet général » conformément aux articles relatifs aux « crimes et délits préjudiciables à l’État » et aux « crimes et délits préjudiciables à la sûreté » de l’État.
Il pourrait y avoir une autre raison au bref enlèvement d’Ali Zeidane : Cinq jours plus tôt, un Libyen membre d’al-Qaïda, le terroriste Abou Anas al-Libi, avait été capturé en plein Tripoli par des commandos américains et transféré à bord d’un navire américain qui croisait au large de la Libye. 

Les ex-rebelles incontrôlables
L’enlèvement du premier ministre met en évidence l’impuissance de l’État face à de multiples groupes armés, pourtant censés opérer sous les ordres des autorités libyennes. L’armée nationale étant toujours en cours de reconstruction, ce sont les milices, aguerries par leurs combats contre les forces du dictateur déchu Mouammar Kadhafi en 2011, qui sont montées en puissance, profitant du vide sécuritaire après la chute du régime kadhafiste.
Pour pallier au plus pressé, le Conseil National de Transition avait confié aux ex-rebelles le contrôle des frontières, des prisons et des installations stratégiques du pays, donnant à ces milices une légitimité et un sentiment d’impunité. Les autorités ont distribué des millions de dollars à ces groupes de combattants qui ont hérité d’un important arsenal militaire à l’issue du conflit de 2011. Les milices ont profité également du chaos et de leurs positions pour contrôler la contrebande, le trafic de drogue ou de clandestins, et se livrer à du racket.
Ces groupes aux idéologies et motivations diverses refusent obstinément de déposer les armes, malgré les différents plans d’intégration dans les institutions de l’État, notamment les organes de sécurité, proposés par le gouvernement. Leur argument est que « la révolution n’est pas finie » et qu’ils garderont leurs armes jusqu’à la réalisation de ses objectifs. En mars 2013, le Congrès général national (CGN), la plus haute autorité politique du pays, avait ordonné l’évacuation des groupes armés en dehors de Tripoli. Mais cet ordre n’a jamais été mis à exécution.
Ali Zeidane a bien essayé de se montrer plus ferme envers les milices armées. Mais un recours à la force était de toute façon exclu. L’armée nationale n’étant pas en mesure de s’imposer aux groupes armés. Le premier ministre a finalement été contraint de faire profil bas et d’affirmer « qu’il n’y a pas de milices en Libye » mais seulement des thouar (révolutionnaires).

11 mars 2014 : Le Congrès National Général retire sa confiance à Ali Zeidane
Le Premier ministre était régulièrement critiqué pour n'avoir pas su rétablir la sécurité dans le pays, près de trois ans après la chute du régime de Mouammar Kadhafi. Ali Zeidane, un indépendant appuyé par les libéraux, accusait régulièrement les islamistes de vouloir l'éjecter pour prendre le pouvoir et refusait de démissionner.
Mais c’est la crise pétrolière qui durait depuis plusieurs mois, depuis la fermeture des principaux ports pétroliers par des protestataires, qui a accéléré la chute du premier ministre. Le chargement d'un pétrolier battant pavillon nord-coréen au profit de rebelles autonomistes a ravivé les critiques contre le Premier ministre, en particulier après l'échec de l'arraisonnement du pétrolier par la marine libyenne (le pétrolier sera finalement arraisonné par la marine américaine). Le Congrès National Général, dominé par les Islamistes, profite de l’incident du pétrolier pour retirer sa confiance au premier ministre. Il demande au ministre de la Défense, Abdallah al-Theni, d'assurer l'intérim jusqu'à la nomination d'un nouveau chef du gouvernement, dans un délai de deux semaines.

Urgence à trouver une solution
Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la région orientale était régulièrement le théâtre d'attaques et d'assassinats visant l'armée et la police. L’armée s’est réorganisée depuis quelques mois, grâce, notamment, au discret soutien de l’Arabie saoudite et des Etats-Unis. Les affrontements entre militaires, notamment les forces spéciales basées à Benghazi, et les Jihadistes sont de plus en plus fréquents.

Un général pro-américain prend la tête de lutte contre les Islamistes à Benghazi
La situation internationale a brutalement changé. Les Etats-Unis veulent profiter de l’élection d’un président considéré comme modéré en Iran pour rétablir un dialogue avec la République islamiste. Depuis le début de 2014, l’administration Obama a fait de gros efforts pour convaincre l’Arabie saoudite d’abandonner sa politique de soutien à des groupes rebelles musulmans considérés comme jihadistes. Le prince saoudien Bandar Ben Sultan, responsable de cette politique, est remplacé. Les Etats-Unis en profitent pour lancer, avec l’aide des Saoudiens une offensive tout azimut contre les groupes jihadistes à travers le monde.
Le général Khalifa Haftar est en Libye. Cet ancien général de l’armée de Kadhafi, aujourd’hui âgé de 71 ans, est issu de l’académie militaire de Benghazi. Il a poursuivi ses études en Union soviétique et a participé au coup d’Etat de 1969 qui a amené Kadhafi au pouvoir. Il a participé à la guerre entre le Tchad (soutenu par les Français) et la Libye à la tête d’une unité et a été fait prisonnier. Kadhafi a alors déclaré que le général Haftar ne faisait pas partie de l’armée libyenne et l’a désavoué. Il s’est passé alors un évènement curieux. Les Etats-Unis l’ont libéré au cours d’une opération peu claire et lui ont donné l’asile politique. Cette libération curieuse a naturellement alimenté les rumeurs sur sa collaboration avec la CIA. Aux Etats-Unis, il s’est mêlé à la diaspora de réfugiés libyens. Il a regagné la Libye en mars 2011 après vingt ans d’exil. Il a été nommé chef des forces terrestres par le Conseil National de Transition, le governing body de la révolution.
Le vendredi 17 mai 2014, le général lance plusieurs unités militaires qui lui sont fidèles contre les Islamistes de Benghazi.

L’armée américaine présente en Libye pour former une unité libyenne anti-terroriste
Le département américain de la Défense avait engagé un programme de formation d’unités d’élite anti-terroristes, en Libye, au Mali, au Niger et en Mauritanie, pour aider ces pays à lutter contre les groupes terroristes de la région.
Assuré par les unités des Opérations spéciales américaines, dont, notamment, les Bérets verts et la Delta Force, ce programme de près de 70 millions de dollars avait été lancé en 2013, pour contribuer à l’instruction et l’équipement de centaines de commandos sélectionnés, dans les quatre pays en question.
«La formation de forces locales, pour lutter contre les menaces terroristes, dans leur propre pays, est la chose que nous devons faire», expliquait l’un des initiateurs de ce programme, Michael Sheehan, qui est, actuellement, le Président du Centre de lutte contre le terrorisme de l’académie militaire de West Point, (New York).

Le programme interrompu après une attaque contre la base du camp Younis en Libye 
Les entraînements avaient été interrompus en Libye après qu’une milice islamiste libyenne, bénéficiant de la complicité d’un ou de plusieurs soldats formés par les Américains, eut attaqué, peu avant l’aube du 4 août 2013, le Camp Younis situé à une vingtaine de kilomètres de Tripoli. Ce camp servait de centre d’entraînement des commandos anti-terroristes libyens. La milice réussit à s’emparer de centaines de fusils d’assaut M4, ainsi que des lunettes de vision nocturne, des véhicules blindés et d’autres équipements fournis par les Américains. Cet attaque mettra fin au programme de formation en attendant de trouver un site plus sécurisé et d'améliorer les  critères de sélection des effectifs susceptibles de suivre une formation anti-terroriste. En attendant, les instructeurs américains étaient retournés aux Etats-Unis.

Le Centre de Commandement US en Afrique « Africom »  derrière le coup de force du général Haftar ?
L’opération libyenne n’etait pas abandonnée pour autant et c’est le Centre de Commandement US en Afrique, appelé «AFRICOM», qui est chargé de son exécution.
C’est en octobre 2007 que le Président américain de l’époque, George W. Bush, avait émis l’ordre de créer ce  centre, entré officiellement en vigueur un an plus tard, en octobre 2008.
Le QG de l’AFRICOM se trouve au sein de la base militaire américaine de Stuttgart, en Allemagne.
Il y a fort à parier que l’Africom n’était pas étranger au coup de force du général Haftar contre les jihadistes de Tripoli qu’il considère comme étant responsables de la mort de l’ambassadeur américain.

Haftar bénéficie également du soutien d’une large partie de l’armée libyenne
Khalifa Haftar bénéficie d’un large soutien de la part des anciens officiers du régime, qu’ils aient pris les armes contre Kadhafi ou l’aient défendu. Une très forte rivalité opposait le général Haftar et le général Younes, commandant militaire de la rébellion. Mais ce dernier sera assassiné en juillet 2011 dans des conditions peu claires.
Peu de temps après la chute de Kadhafi, 150 officiers et sous-officiers l’avaient nommé chef d’Etat-major, tentant de mettre le Conseil National Libyen devant le fait accompli. Cette nomination n’a jamais été officialisée. Et le général Khalifa Haftar a été l’une des voix les plus tonitruantes pour dénoncer l’ostracisme dans lequel le pouvoir maintenait les officiers libyens, qu’ils aient participé à la révolution ou non.
Ce n'est donc pas une surprise de voir le général Haftar rejoint par une grande partie de l’armée libyenne. Ce sera le cas des forces spéciales basées à Benghazi qui se sont ralliées au général avec armes et bagages. Il en a été de même de plusieurs bases aériennes.

La milice de Zenten
Un autre ralliement de poids viendra de la milice de Zenten qui contrôle la zone de l’aéroport de Tripoli et protège l’ambassade américaine. Tiens tiens…
L’objectif du général ne peut que satisfaire Washington. Ce qu’il veut, c’est mettre un terme à l’anarchie qui règne en Libye et qui profite aux Jihadistes avec le risque d’un débordement sur les pays voisins.

Qui sont les Salafistes qu’affrontent les militaires ?
Il s’agit de diverses organisations salafistes qui tiennent le haut du pavé à Benghazi. Et parmi ces Salafistes, on trouve les membres de l’organisation Ansar ash-Sharia.

Ansar ash-Sharia
Il s’agit d’une brigade salafiste implantée à Benghazi, Derna et Syrte, trois places fortes du jihadisme libyen. C’est aujourd'hui l’une des brigades islamistes les plus importantes de Libye. Ansar ash-Chariah est dirigée par Mohammad Ali el-Zahawy.

Ansar ash-Sharia objet de nombreuses accusations
On a accusé la brigade islamiste d’avoir détruit des sanctuaires soufis. Mohammad ali el-Zahawy a confirmé la responsabilité du mouvement dans la destruction de ces sanctuaires. Il avait déclaré à un journaliste de la BBC en septembre 2012 : « C'est un devoir religieux de détruire ces sanctuaires parce que les gens adorent les défunts et c’est interdit. Ce n'est pas moi qui le dis, mais plutôt notre religion. »
On a accusé la brigade d’être responsable de la mort de l’ambassadeur américain, Christopher Stevens, lors de l’attaque contre le consulat américain de Benghazi. La brigade a nié toute implication dans l’attaque, mais a souligné la gravité de l’insulte contre le Prophète censée avoir déclenché l’attentat. L’attaque était une réponse à la sortie aux Etats-Unis d’un film scandaleux insultant le Prophète et l’islam.
Ceci étant dit, el-Zahawy est extrêmement critique des Etats-Unis. Il pense que les Américains ont un plan contre les pays musulmans : « Ne vous méprenez pas, il ya une attaque massive des Américains sur les pays musulmans. Les croisés veulent occuper nos pays et agir comme nos gardiens. Ils ne respectent pas notre souveraineté », a-t-il dit.
En attendant, Ansar ash-Sharia est classée comme organisation terroriste par les Etats-Unis.

Lens avec al-Qaïda ?
Al-Zahawy affirme que la brigade n'est pas liée à al-Qaïda, même s'il approuve sa stratégie :
«La stratégie d'Al-Qaïda vise à affaiblir l'hégémonie américaine sur la nation musulmane», a-t-il dit.
Il approuve également les appels faits par le chef d'Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri : "Ces déclarations sont un réveil pour les musulmans. » «Elles aident à galvaniser la nation musulmane, à maintenir sa dignité et sa fierté. » Ou encore : « Sheikh Ayman al-Zawahiri tient à sauvegarder les droits des musulmans. »

Ansar ash-Sharia exige de la Libye qu’elle adopte la charia
La brigade avait organisé un défilé de 300 membres armés en juin 2013, à Benghazi. « Nous avons voulu envoyer un message aux membres du Conseil National Général (CNG), a déclaré Hashim el-Nawa, l’un des commandants de la brigade. Ils ne doivent pas toucher à la charia. Elle doit être placée au-dessus de la Constitution et non pas devenir un article dans un référendum. »

Ansar ash-Sharia responsable de nombreuses attaques contre l’armée libyenne depuis quelques mois
La première grande action terroriste a eu lieu en décembre 2013. Un attentat-suicide contre un poste de sécurité près de Benghazi avait fait 13 morts. Le mardi, 29 avril 2014 deux soldats étaient tués et deux autres blessés dans l'explosion d'une voiture piégée devant l'entrée d'une caserne des forces spéciales libyennes à Benghazi.
Le dimanche 4 mai 2014, au moins neuf soldats et policiers étaient tués et 24 autres blessés au cours de heurts entre les forces spéciales de l'armée et les islamistes jihadistes d'Ansar Ash-Sharia. Quatre autres soldats étaient portés disparus. Les heurts ont commencé lorsque les Islamistes ont pris d'assaut le commissariat de police de Benghazi, tuant un policier et un soldat. Les assaillants tentaient de récupérer un véhicule chargé d'armes et de munitions qui leur appartenait et qui avait été saisi par la police. L'armée a réussi à repousser l'attaque et les affrontements se sont étendus à plusieurs quartiers de la ville. Quatre soldats ont été tués après la fin des affrontements, alors qu'ils rentraient à leur caserne. Les combats entre l’armée et les Islamistes provoquaient une forte « tension » au sein de l'armée à Benghazi entre partisans et adversaires de la manière forte. Des miliciens islamistes ont également attaqué le domicile du chef des services de sécurité, le colonel Ramadan al-Wahichi.
Il est donc naturel que les Forces spéciales de l’armée basée à Benghazi aient très vite rejoint le mouvement lancé par l’ex-général Khalifa Haftar.

Des ralliements de part et d’autre
Le groupe jihadiste « Les Lions de Tawhid » (lions de l’Unité) ont annoncé soutenir le groupe Ansar ash-Sharia et menacé d’attaquer les soldats fidèles à l’ex-général Haftar. D'autres milices islamistes loyales au CGN (Congrès Général National), comme la Cellule des opérations des révolutionnaires de Libye, ont aussi déclaré leur hostilité à Haftar, dénonçant « un coup d'État ».
Du côté de Haftar, outre le soutien des puissantes milices de Zenten, on a noté le ralliement des brigades al-Sawaeq, al-Qaaqaa et al-Madani, de l’état-major de la Défense aérienne, ainsi que du ministère de l’Intérieur (ce qui est une surprise car jusqu'à cette date on pensait que les milices islamistes étaient soutenues par le ministère de l'intérieur) et de plusieurs unités de l’armée. Outre les Forces spéciales, il a également obtenu le soutien d’une unité d'élite de l'armée régulière, des officiers de la base aérienne de Tobrouk et de la puissante tribu de l'est libyen, al-Baraassa. Des brigades de la police et de l'armée, en particulier dans l'est du pays, ont également annoncé leur ralliement, à coup de communiqués.

La puissante milice de Misrata rejoint les Islamistes
Les puissantes brigades de Misrata ont annoncé, jeudi 17 juillet, qu'elles s'engageaient aux côtés des milices islamistes qui tentent de prendre le contrôle de l'aéroport de Tripoli. Cette annonce ne maquait pas de raviver les craintes d'une possible extension du conflit entre Musulmans libéraux et Islamistes.
Dans un communiqué lu sur leur télévision locale, les dirigeants misratis ont décrit les combats autour de l'aéroport de Tripoli comme une "bataille des révolutionnaires (...) contre les fidèles de l'ancien régime" de Mouammar Kadhafi.
Les milices islamistes et de Misrata accusent en effet les brigades adverses, ralliées au général Khalifa, de compter dans leurs rangs des soldats et officiers de l'ancienne armée fidèle à Kadhafi.

Combats intermittents
Depuis le coup de force du général Haftar, on assiste à des combats sporadiques et intermittents de plus ou moins grande ampleur à Benghazi comme à Tripoli. C’est ainsi que des combats violents ont eu lieu entre la milice de Zenten et plusieurs groupes islamistes autour de l’aéroport de Tripoli. Ces combats ont tout de même fait une cinquantaine de morts, détruit des avions de ligne et paralysé l’aéroport international.
Et depuis le 21 juillet, les combattants islamistes d’Ansar ash-Sharia sont repartis à l’offensive contre l’armée, en tentant de prendre d’assaut le camp des forces spéciales de Benghazi, forçant les forces fidèles au général Haftar à venir à la rescousse des forces spéciales avec hélicoptères et avions de combat.

Aucun des deux camps ne fait de progrès notables
Ce qui est inquiétant pour la Libye, c'est qu'aucun des deux camps n'a fait de réels gains territoriaux, ce qui laisse supposer que les combats vont se poursuivre sur une longue durée le long de fronts stabilisés.

Un espoir : Les musulmans libéraux vainqueurs des dernières élections
La Haute Commission électorale en Libye a publié, le 21 juillet, les résultats définitifs des élections législatives du 25 juin 2014, qui font ressortir une nette avance de la mouvance « civile » devant les islamistes,.
Les candidats islamistes du Parti pour la justice et la construction (PJC), proche des Frères musulmans n'ont pas obtenu plus de 30 sièges, contre plus de 50 pour leur rival de l'Alliance des forces nationales (AFN, libérale).
Et dans l’est du pays, les partisans d’un régime fédéral, farouchement hostiles aux islamistes, auront 25 à 28 députés. Le reste des sièges a été remporté par des « indépendants » qui sont « opposés à l'islam politique ».
La mouvance islamiste se retrouvera minoritaire dans la nouvelle Chambre des représentants.
Reste à savoir si les Islamistes accepteront sans broncher d’être écartés du pouvoir.

Il faudra donc suivre de près l'évolution de la situation en Libye. 

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

Commentaires

Il se passe en Libye la même chose que partout dans le monde: "les musulmans se réveillent pour devenir des islamistes et conquérir la planète" c'est écrits dans leurs bouquins et c'est leur éducation.

Bien évidemment, tout cela au nom d'une divinité qui traîne dans la caberluche des uns et des autres.

http://atheisme.org/atheisme-textes.html

http://atheisme.org/djihad-syrie.html

http://atheisme.org/sud-usa.html "la destruction des populations locales par les franciscains"

Écrit par : Pierre NOËL | 22/07/2014

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