26/06/2014

L'Irak sent le pétrole

Un pays artificiel créé par les Britanniques
Ce sont les Britanniques qui ont créé de toute pièce l’Irak moderne. Sous l’empire ottoman, l'ancienne Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate, était divisée en trois vilayets (provinces) : Bagdad, Mossoul et Bassora. La région a intéressé très tôt les Britanniques, sous le prétexte de protéger la route des Indes.
Français et Britanniques, en guerre contre les Turcs, qui sont alliés aux puissances de l’Axe (Allemagne, Empire austro-hongrois), se sont mis d’accord pour prendre le contrôle de vastes régions de l’empire ottoman.
Malgré les promesses de « royaume arabe » généreusement dispensées aux Hachémites du Hedjaz, le Français Georges Picot et l'Anglais Mark Sykes ont prévu, par des accords secrets conclus le 9 mai 1916, le partage du Proche-Orient ottoman. Syrie, Cilicie, Anatolie orientale et vilayet de Mossoul doivent revenir à la France ; la Palestine et la Mésopotamie passent sous le contrôle de la Grande-Bretagne ; le « royaume arabe » protégé de l'Angleterre se limite désormais aux déserts de la péninsule arabique.
Les Britanniques prennent Bagdad, Kirkuk et Mossoul dans les années 1917-1918 et imposent un armistice. La ville de Mossoul, occupée depuis novembre 1918 par les Britanniques, est alors annexée à l’Irak britannique, ce qui est validé par la Société des nations en 1925.

Les Britanniques volent Mossoul aux Français pour faire main basse sur les ressources pétrolières
On peut s’étonner de l’absence de réaction des Français face à la prise de contrôle de Mossoul par les Anglais. Le premier conflit mondial a pourtant révélé l’importance de l’or noir, devenu le carburant indispensable pour les bateaux, les tanks, les camions et les avions. Clemenceau, qui avait affirmé que « l'essence est devenue aussi indispensable que le sang pour les batailles de demain... », accepte de renégocier les accords Sykes-Picot. Il consent à replacer la région de Mossoul dans la zone d’influence anglaise. Il est possible qu’il ait eu peur de voir la France embourbée dans cette région lointaine entre partisans d’un retour du vilayet de Mossoul à la Turquie, partisans de l’Irak sous mandat britannique et Kurdes.
Mais revenons au pétrole. Il est devenu au lendemain de la première guerre mondiale le premier enjeu géopolitique des grandes puissances. Les Américains, par exemple, ont été tenus à l’écart des accords Sykes-Picot. Furieux, ils soutiennent le leader nationaliste turc Mustapha Kemal contre les Grecs armés par les Anglais.

Les Américains interviennent dans la Turkish Petroleum
Dès 1919, la Standard Oil of New-Jersey s'intéressait à la vallée de l'Euphrate et, dans une note à l'un de ses adjoints, son directeur, W.C. Teagle, écrivait que « […] l'avenir des gisements persans actuellement connus est particulièrement prometteur. On a toutes les raisons de penser que ces gisements sont très étendus et se prolongent en Mésopotamie […] Dans le règlement de la partition de la Turquie, il ne faut pas oublier les possibilités pétrolières. À ce propos, il faut se souvenir que, selon John Worthington, l'ancien géologue en chef de la Standard, la vallée de l'Euphrate devrait produire de vastes quantités de pétrole. Je me demande s'il n'y a pas un moyen d'entrer dans le jeu en Mésopotamie […] »
C'est chose faite quand, avec l'accord de Washington, la Near East Development Corporation – consortium américain groupant l'Atlantic Refining Company, la Gulf Oil Corporation, la Pan American Petroleum and Transport Company, la Standard Oil of New Jersey et la Standard Oil of New-York – interviennent dans la Turkish Petroleum, première étape d'une pénétration toujours plus importante des intérêts américains dans le Proche-Orient pétrolier

1920 : La SDN confirme le mandat britannique
La Société des Nations (SDN) confirme le mandat britannique sur l’Irak en 1920. La Grande Bretagne installe alors une monarchie constitutionnelle. Fayçal 1er monte sur le trône en 1921. Il gouverne avec une petite classe dirigeante faite d’officiers de l’ex-armée ottomane, de grands propriétaires terriens et de chefs tribaux. Ils sont tous sunnites. Les chiites, faiblement représentés dans l’appareil d’État, ne constituent pas encore une opposition.
La Grande Bretagne garde le contrôle de la politique extérieure et militaire du nouveau pays, ainsi que de ses finances.

Le nouvel Etat contesté par les tribus nomades et les kurdes
Le nouvel Etat reste fragile. Son autorité est contestée dès le début par les tribus nomades et les Kurdes. Les Kurdes, notamment, aspirent à l’indépendance et se soulèvent. L’insurrection, conduite par Cheikh Mahmoud Barzandji, est réprimée par les Britanniques en 1922.
Le traité de Lausanne de 1923 met un point final aux espoirs kurdes d’établir un Etat indépendant. Ce qui devait être le Kurdistan est réparti entre plusieurs Etats. La Société des Nations entérine le traité et inclut la région de Mossoul dans le mandat accordé aux Britanniques, sous réserve que les Kurdes bénéficient d’un statut d’autonomie.

L’histoire de l’Irak liée à celle du pétrole
L’histoire de l’Irak est intimement liée à celle du pétrole. Le 15 octobre 1927, le Texan Henry Winger fait jaillir du pétrole pour la première fois à Baba Gurgur, dans la région de Kirkouk. Cette découverte entraîne de nouveaux accords au sein de la Turkish Petroleum Company, contrôlée désormais par l'Anglo-Persian Oil Company (23,7%), la Royal Dutch Shell (23,75%), la Compagnie française des pétroles (23,75%), la Near East Development Corporation (23,75%) et Calouste Gulbenkian qui restera dans l'histoire comme le « Monsieur Cinq pour Cent » de l'affaire. Il est admis que chaque participant ne peut engager des recherches individuelles sur le territoire de la concession, les différents associés devant le demeurer pour toute nouvelle découverte.

1929 : La Turkish Petroleum devient l’Irak Petroleum Company
En 1929, la Turkish Petroleum Company devient l'Iraq Petroleum Company et la production de Mossoul et de Kirkouk progresse régulièrement, ce qui pose bientôt le problème du transport de l'or noir. Les Français suggèrent la construction d'un oléoduc reliant Kirkouk à Tripoli (Liban). Les Britanniques, soucieux d'imposer un itinéraire passant par des territoires qu'ils contrôlent, veulent que le pipe-line débouche à Haïfa. Les deux partenaires s'accordent sur une solution de compromis, l'oléoduc devant se diviser en deux à partir de l'Euphrate, une première branche allant vers le littoral libano-syrien, la seconde vers la côte palestinienne. Les travaux commencent en novembre 1932 et mobilisent huit mille ouvriers. Dès juillet 1934, le pétrole irakien atteint Tripoli avant d'arriver cinq mois plus tard à Haïfa. Dès ce moment, quatre millions de tonnes peuvent ainsi être évacuées chaque année vers les ports de la Méditerranée. À la veille de la seconde guerre mondiale, l'Iraq Petroleum Company détient des concessions sur tout le territoire irakien, soit directement, soit par l'intermédiaire de ses deux filiales, la Mossoul et la Bassora Petroleum.

1930 : Les Britanniques mettent fin au protectorat
En 1930, les Britanniques négocient la fin du protectorat. L’indépendance du pays sera reconnue par la Société des Nations en 1932. Le départ de l’armée anglaise, qui n’a laissé dans le pays que la Royal Air Force,  relance l’agitation des indépendantistes kurdes. En vain. Deux révoltes seront écrasées en 1931 et 1936.

Montée en puissance de l’armée irakienne
L’armée irakienne prend de plus en plus d’importance, ne serait-ce que pour faire face aux nombreuses tentatives de révolte d’un pays dont la cohésion reste fragile. Les militaires prennent finalement le pouvoir en 1941. Un grand nombre d’officiers supérieurs sont animés par des sentiments antibritanniques. A peine arrivés aux commandes de l’Etat, ils recherchent une alliance avec l’Allemagne. Mais les Anglais n’ont pas l’intention de laisser le pays échapper à leur influence. L’armée britannique intervient pour reprendre le contrôle du pays.
La dynastie des Hachémites est renversée en 1958. L’Irak connaît alors une série de régimes dictatoriaux et sanguinaires, culminant avec la prise de pouvoir par le parti Baath en 1968 et de Saddam Hussein en 1979.

L’Irak cherche à mettre fin au monopole des compagnies pétrolières étrangères
Au cours des années 50, les différents Etats producteurs de pétrole cherchent à mettre fin aux monopoles accordés aux compagnies étrangères. Parvenu au pouvoir avec le coup d'État de juillet 1958, le général Abdul Karim Kassem promulgue une loi retirant à l'Irak Petroleum Company les territoires qu'elle n’exploite pas. Il les propose à d'autres compagnies mais, la solidarité du Cartel jouant à plein, il ne trouve pas de partenaire.

1961 : Les Britanniques octroient l’indépendance au Koweït revendiqué par l’Irak
En 1961 l'octroi par la Grande-Bretagne de l'indépendance au Koweït est perçu comme une provocation par l'Irak qui semble prêt à récupérer par la force un émirat qu’il considère créé artificiellement pour les besoins de la puissance coloniale. Bagdad base ses exigences sur le fait que le Koweït a historiquement appartenu à son territoire et qu'il lui est indispensable pour disposer d'une façade maritime suffisante. Mais l’Irak renoncera à l’épreuve de force face au déploiement des troupes britanniques.

Vers la nationalisation des ressources pétrolières
En juin 1967, au moment de la guerre des Six Jours, le gouvernement irakien du général Aref fait occuper militairement les installations de l'Irak Petroleum Company et décrète un embargo contre les pays soutenant Israël. La mesure sera de courte durée.
Au mois de novembre suivant, un accord pétrolier est conclu entre l'Irak et la société française Elf. En 1969, l'Irak, dirigé par le parti Baath qui vient de prendre le pouvoir, obtient, à la faveur de la fermeture du canal de Suez, un supplément de redevance pour le pétrole livré par oléoduc de Méditerranée orientale. Enfin, le 1er juin 1972, le gouvernement de Bagdad décide la nationalisation des gisements de l'Iraq Petroleum et de la Mossoul Petroleum. Au même moment, la Syrie réalise la nationalisation de l'oléoduc transportant vers la Méditerranée le pétrole irakien. Le mois d'octobre 1973 voit également la nationalisation des intérêts de la Standard Oil of New Jersey, de la Socony Mobil et de la Royal Dutch Shell dans la Bassorah Petroleum. Quarante-six ans après le premier jaillissement de Baba Gurgur, l'État irakien reprenait le contrôle total de ses immenses ressources pétrolières.

1990 : L’Irak envahit le Koweït 
L’Irak de Saddam Hussein envahit le Koweït au cours de l’été 1990. L’invasion déclenchera une formidable coalition sous l’égide de l’ONU mais, en fait, commandée par les Etats-Unis. Les forces internationales repoussent l’armée irakienne hors du Koweït, mais s’arrêtent net, refusant de pousser leur avantage militaire jusqu’à Bagdad.
Saddam Hussein a conservé le pouvoir malgré sa défaite militaire. Mais son régime est désormais au ban des nations. L’ONU impose un embargo sur les exportations de pétrole irakien, tout en introduisant un processus de « pétrole contre nourriture » pour des raisons humanitaires. La formule était compliquée et donnera lieu à de nombreuses violations.
Il reste que le pétrole irakien est désormais absent des marchés mondiaux. L’Irak disposait des réserves connues de pétrole les plus importantes après l’Arabie saoudite. Son absence des marchés contribuera à un maintien de prix élevés du baril de pétrole. Ces tarifs sont naturellement une aubaine pour les compagnies pétrolières américaines et les producteurs de pétrole. Mais il contribuera également à une contestation islamique contre ce qui était considéré comme une mainmise des Etats-Unis sur la région. Cette contestation sera mise à profit par des mouvements jihadistes globaux pour se renforcer et perpétrer des attentats sanglants contre les  intérêts et les ressortissants occidentaux.

L’administration de George W. Bush et l’Irak
L’Irak de Saddam Hussein n’en avait pas fini avec l’administration américaine. Le lobby pétrolier revient au devant de la scène avec l’arrivée au pouvoir de Georges W. Bush en 2001. Les « faucons » de l’administration Bush veulent profiter du choc des attentats suicide contre les Twin Towers le 11 septembre 2001 pour transformer en profondeur le Proche-Orient. Désormais, vous êtes avec ou contre nous, déclarent les différents responsables politiques américains au monde entier. Au nom de la démocratie, l’Amérique de Georges Bush s’engage dans une série de conflits en Afghanistan, en Irak et force Bachar el-Assad à ordonner à ses troupes d’évacuer le Liban.
Si la guerre contre l’Afghanistan était prévisible et justifiée dans la mesure où les commanditaires des attentats du 11 septembre étaient hébergés par ce pays, celle menée contre l’Irak de Saddam Hussein l’était moins. Les explications données par l’administration américaine étaient que l’Irak disposait d’armes de destruction massive. Beaucoup d’analystes soupçonnèrent les Américains de plutôt vouloir poursuivre leurs propres intérêts, notamment pétroliers.

Le pays déstabilisé par la seconde guerre du Golfe 
La seconde guerre d’Irak est terminée et les Américains ont quitté le pays. Le gouvernement irakien actuel, dominé par les Chiites, oscille entre le désir de conserver de bonnes relations avec l’administration américaine et des relations fraternelles avec l’Iran des Ayatollahs.
Mais la guerre américaine contre l’Irak a réveillé le terrorisme jihadiste. Attaques et attentats ensanglantent le pays presque quotidiennement et les actes de malveillance contre les infrastructures pétrolières sont fréquents.

Les guerres réduisent la production pétrolière
La production irakienne d’hydrocarbures dépend de gisements géants concentrés dans le Sud du pays, dans la région de Bassora. Or, ces champs ont été sérieusement endommagés depuis les années 1980 par trois guerres et une décennie d'embargo.

Les Kurdes s’accaparent les ressources pétrolières situées sur leur territoire
L’autre point noir est la question concernant le contrôle des champs pétrolifères du Kurdistan. Depuis la fin de la guerre menée par les Américains et la chute de Saddam Hussein, l’autorité autonome du Kurdistan irakien et le gouvernement central de Bagdad se disputent les ressources en hydrocarbures de la région.
La récente offensive des Islamistes sunnites de l’EIIL permettra aux Kurdes d’arracher leur indépendance au pouvoir central et de prendre le contrôle des ressources pétrolières situées sur leur territoire. C’est naturellement une aubaine pour de nombreux pays, comme la Turquie, Israël et même les grandes compagnies pétrolières qui vont pouvoir négocier directement leurs achats avec les Kurdes sans passer par les autorités de Bagdad.
Les richesses en hydrocarbures exploitables par le gouvernement central se limitent désormais à la seule région de Bassora, pour l’instant à l’abri du tumulte dans lequel est plongé le pays.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

 

15:13 Publié dans Etats-Unis, Irak, Israel, Kurdistan, Mossoul, Pétrole, Turquie | Lien permanent | Commentaires (4) | | | | |

Commentaires

Article juste Mr Beillard, Merci!
C est le pétrole dès l époque de Saddam et Bush Junior il y a 11 ans et aujourd hui de même pour le crétin de Maliki ....
Et les hommes, les enfants et l Irak qui meurent, c est l inquiétude par qui ?
Personne.. Je profite pour signaler que 3 mères israeliennes souffrent à mort car leurs enfants sont kidnappés, prions pour les mères irakiennes et israeliennes...

Écrit par : Sara | 26/06/2014

Il faudrait savoir, Maliki a été placé par Obama en accord (secret) avec l'Iran, quant aux morts en Irak, c'est le fait des mêmes qui dirigeaient l'Irak sous Saddam, disons à 90%.

Concernant les 3 ados kidnappés en Israël, les services de renseignements (Shin Bet) connaissent les responsables, ce n'est plus qu'une question de temps pour les retrouver, ça devrait être assez rapide.

Écrit par : Simon | 27/06/2014

Barak Obama vient de lever l'interdiction d'exportation de pétrole US en vigueur depuis plus de 40 ans.

Un indicateur du degré de dépendence em 2014 des USA envers le pétrole irakien ?

Écrit par : Chuck Jones | 27/06/2014

@Simon , @ Chuck Jones
Donc , c est une affaire de Pétrole ! Aie Aie...Mais où on va...
Parashat korah fait attention ou tu mets tes pieds!

Écrit par : Sara | 27/06/2014

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