21/06/2014

Comprendre l’origine des évènements d’Irak

Si le Liban a été le pays du réveil de la conscience chiite et l’Iran celui de la première révolution islamique, l’invasion américaine de l’Irak est l’évènement qui aura brutalement ravivé le conflit entre Sunnites et Chiites.


Les Chiites irakiens : Une majorité maltraitée
Comme dans de nombreuses régions de l’empire ottoman, les Chiites irakiens étaient une population maltraitée. 
Les Ottomans qui contrôlaient l’Irak étaient en majorité sunnites. Pour eux, les Chiites d’Irak ne valaient pas mieux que leurs coreligionnaires iraniens, ennemis héréditaires de l’empire ottoman.
La première guerre mondiale s’est soldée par la défaite turque et le démantèlement de l’empire. Les nationalistes arabes avaient espéré accéder à l’indépendance en récompense de leur engagement aux côtés des alliés. Mais les accords Sykes-Picot mettaient fin à leurs espoirs. En vertu de ces accords, les Britanniques prenaient le contrôle de l’Irak au grand dam des tribus sunnites arabes et des Kurdes.
Pour affermir son pouvoir dans le pays et faire face à l’opposition des nationalistes arabes,  Londres mettra sur le trône de la monarchie irakienne le fils du Shérif de La Mecque, roi du Hedjaz. Il deviendra Fayçal 1er. Et pour apaiser la majorité chiite, inquiète de voir un Sunnite monter sur le trône, les Britanniques financeront la reconstruction de tous les lieux saints du chiisme tombés en état de délabrement, notamment ceux des villes de Karbala, Najaf et Samara.
L’Irak est un pôle d’attraction pour les chiites du monde entier : Les lieux saints (sépulture d’Ali à Najaf, sépulture d’Hussein à Karbala, Kadimaïn et Samara) ont de tout temps rassemblé les pèlerins chiites. Des écoles religieuses prestigieuses attirent les étudiants en religion du monde musulman chiite.
Les Chiites prédominent dans le centre et le sud de l’Irak, y compris Bagdad où ils sont deux fois plus nombreux que les Sunnites. Ces derniers sont majoritaires dans la zone qui s’étend entre Bagdad et Mossoul et à l’Ouest de ces deux villes jusqu’aux frontières de la Jordanie et de la Syrie.
Mais si les Sunnites irakiens sont minoritaires, ils ont eu le pouvoir pendant de nombreuses décennies. Et pour les dirigeants irakiens, quels qu’ils soient, les Chiites sont des rebelles. La méfiance des dirigeants sunnites irakiens vis-à-vis des Chiites à des racines historiques.
Les Chiites de Bas-Irak étaient en général de conversion récente. De nombreuses tribus nomades avaient adopté le chiisme au XIXe siècle pour défier le pouvoir sunnite ottoman qui voulait les sédentariser. Un geste d’autant plus inacceptable pour le pouvoir que ces tribus nomadisaient à proximité de l’Iran rivale dont la religion officielle est le chiisme depuis 1501.
Le problème s’est trouvé aggravé au début du 20ème siècle par le fait que les zones chiites du Bas-Irak étaient productrices et exportatrices de pétrole, ce qui rendait la question du chiisme irakien encore plus sensible.

L’instauration d’un régime islamiste en Iran avive les tensions
La révolution iranienne de 1979 et l’instauration d’un régime islamiste chiite à Téhéran devait raviver l’antagonisme ancestral entre Perses et Arabes.
L’Irak laïc de Saddam Hussein, poussé en sous-main par les Occidentaux et les régimes conservateurs arabo-sunnites, et notamment l’Arabie saoudite, part en guerre contre le régime installé des Mollahs. La guerre durera huit années et fera des centaines de milliers de morts. A noter que les Saoudiens ont alimenté l’économie de guerre de Saddam Hussein à raison de 60 milliards de dollars par an. La guerre est à peine terminée que les riches monarchies pétrolières, Koweït en tête, se mettent en tête de récupérer les fonds prêtés à l’Irak pour financer la guerre. Cette prétention est inacceptable pour Saddam Hussein. Il affirme avoir fait cette guerre pour protéger non seulement son pays mais aussi les riches monarchies sunnites. Devant l’intransigeance du Koweït, Saddam Hussein lance ses troupes à l’assaut de l’émirat au cours de l’été 2009. Elles n’en feront qu’une bouchée. Mais les Etats-Unis ne sont pas d’accord. On ne touche pas à cette région du monde, si vitale pour les fournitures d’hydrocarbure. Ce sera la première guerre du Golfe. Elle éclatera à la mi-janvier 1990. Les armées de Saddam Hussein sont écrasées par la puissante coalition organisée par les Etats-Unis sous les auspices de l’ONU. Mais le président Bush, ne cherchera pas à aller plus loin. Il ordonne à ses troupes de s’arrêter sans pousser jusqu’à Bagdad, ce qui leur aurait été facile.
Kurdes et Chiites avaient cru que les Marines viendraient jusqu’à la capitale irakienne pour détrôner le « tyran ». Non seulement leurs espoirs seront déçus, mais une répression terrible s’abattra sur ces deux communautés.

L’invasion américaine de l’Irak ravive le conflit chiites-sunnites
L’effondrement du régime de Saddam Hussein à l’issue de la seconde guerre du golfe fera voler en éclats le fragile équilibre irakien. L’offensive américaine qui débute en mars 2003 marque un tournant pour les multiples mouvements islamistes qui agitent la communauté sunnite.
Il faut dire que les Américains commettent dès le début une grave erreur en s’appuyant presqu’exclusivement sur les chiites. Les sunnites avaient été à la tête du pays depuis sa création en 1920, et ce jusqu’à la chute de Saddam Hussein en 2003. En écartant tous ceux qui avaient collaboré avec l’ancien régime, les Américains provoquent un nouveau déséquilibre entre les communautés chiite et sunnite, mais au détriment des Sunnites. Ils n’avaient pas spécialement visé les Sunnites en tant que tel, mais c’est leur politique de dé-baathisation de l’Irak qui a été à l’origine de cet état de fait. Les membres du parti Baath appartenaient dans leur écrasante majorité à la communauté sunnite. Les Chiites deviennent par voie de conséquence la force dominante de la nouvelle République. Cette situation inédite provoquait tant l’irritation des Kurdes, qui sont sunnites, que de très violentes réactions des populations sunnites arabes du centre et de l’ouest de l’Irak.

Les Jihadistes arrivent en force en Irak
C’est une aubaine pour les jihadistes qui ont survécu à l’offensive américaine en Afghanistan. Le ressentiment des Sunnites irakiens est tel, après avoir perdu la prépondérance dans leur propre pays, qu’ils vont rejoindre en grand nombre les organisations jihadistes qui prônent la lutte contre l’envahisseur américain. Et puisque les Occidentaux tremblent à la simple évocation du nom d’Al-Qaïda, les insurgés sunnites vont tout naturellement prétendre qu’ils appartiennent à ce groupe terroriste.
Les jihadistes vont tout faire pour mettre le pays à feu et à sang. Ils diffusent sur internet des films de propagande montrant des corps de soldats américains.
La résistance islamiste manque encore d’organisation. Plusieurs réseaux jihadistes participent à la lutte armée sans véritable coordination. La première a se lancer dans le jihad contre les Américains sera Ansar al-Islam, on trouve également Ansar al-Sunna, Salafiya jihadiya, les brigades Abou Hafs al-Masri.
Le Jordanien Abou Moussa al-Zarkaoui va s’imposer comme fédérateur. Le 11 avril 2004, Zarkaoui se met en scène en exécutant Nicholas Berg, un jeune américain de 26 ans, que ses hommes de main avaient enlevé trois jours plus tôt. La vidéo est diffusée sur le site internet d’Ansar al-Islam sous le titre « Cheikh Abou Moussab al-Zarkoui abat un infidèle américain ». Ce sera la première exécution filmée d’une longue série de vidéos où Zarkaoui apparaît évoquant une prétendue vengeance contre les infidèles. Les autres mouvements jihadistes s’empressent de rejoindre le Jordanien. Une nouvelle organisation apparaît qui prend le nom de Tawhid wal Jihad (Unité et guerre sainte).
Le groupe prend progressivement de l’importance. Les jihadistes se réclamant d’al-Qaïda réussirent, sous l’impulsion d’Abou Moussa al-Zarkaoui, à s’implanter solidement dans toutes les villes le long de l’Euphrate dans la province sunnite d’al-Anbar. On évaluait à l’époque le nombre de jihadistes purs et durs entre 1000 et 1500. Mais ceux-ci pouvaient s’appuyer sur un total de 8000 à 12 000 combattants islamistes. 20 000 si on inclut les sympathisants.

Les Jihadistes frappent la communauté chiite
La stratégie de Zarkaoui est simple : Elle consiste à semer le chaos dans le pays. Pour lui, il n’y a pas de différence entre les Chiites et l’ennemi américain. C’est pourquoi il donne l’ordre de les attaquer par des attentats sanglants
Dans une lettre qui lui est attribuée et qui a été saisie le 23 janvier 2004 par les forces américaines, Zarkaoui qualifie les chiites de « plus grand démon de l’humanité » pour avoir pactisé avec l’ennemi américain ». Il est intéressant de noter que la direction d’al-Qaïda n’approuvait pas la politique anti-chiite de Moussa al-Zarkaoui, celle-ci estimant qu’il était inutile et dangereux de se mettre à dos le pouvoir de Téhéran. Mais Zarkaoui a réussi à imposer sa stratégie et la direction d’al-Qaïda est restée muette devant les massacres de Chiites.
L’invasion de l’Irak par l’armée américaine et quelques pays alliés, sensée abattre un régime sanguinaire et imposer la démocratie, aboutira finalement à une véritable boucherie. On considère que 162 000 personnes, dont 80% de civils, ont perdu la vie après l’invasion américaine et jusqu’à leur départ du pays, soit pendant les neuf années de conflit. Les Américains, qui ont compté jusqu’à 170 000 membres des forces armées répartis sur 505 bases, ont quitté l’Irak le 18 décembre 2011.
Le pic des violences a eu lieu au cours des années 2006-2007 à un moment où le conflit entre sunnites et chiites était à son paroxysme. Les attentats suicides sans aucune considération pour la population civile, les assassinats de tous ceux qui, à tort ou à raison, étaient soupçonnés de collusion avec l’ennemi américain finirent par exaspérer plusieurs tribus sunnites, notamment celles de la province d’al-Anbar. Celles-ci se retournèrent contre les jihadistes d’al-Qaïda et s’entendirent avec le commandement de la coalition pour en venir à bout.
Abou Moussa Zarkaoui sera tué le 7 juin 2006 au cours d’un bombardement américain.

Affrontement chiites-Sunnites
Les forces de la coalition ont quitté le pays à la fin 2011. Mais l’Irak pacifié et démocratique dont rêvait Washington est un échec sanglant. Comme le disait Iyad Allaoui, un ancien premier ministre chiite : « Le retrait américain nous laisse avec l’Irak de nos cauchemars, un pays où un système militaire partisan, et non pas le peuple ou la Constitution, protège un régime sectaire. »
Aref Teifour, le deuxième vice-président du parlement irakien, avait, lui-aussi, tiré le signal d’alarme. Il affirmait que l'Irak était au bord d'une grande guerre civile qui allait le diviser dans un proche avenir.
L’Irak « va se diviser en trois régions kurde, sunnite et chiite », estimait-il dans une déclaration à l’agence de presse irakienne Aur.

Crise politique aigüe
Moins d’une semaine après le départ des derniers soldats américains, le pays était paralysé par une crise politique aiguë.
Le conflit entre Chiites et Sunnites a éclaté lorsqu’en décembre 2011, le bloc parlementaire Iraqiya, laïc, mais dominé par les sunnites, annonçait un boycott du gouvernement et du Parlement pour protester contre la monopolisation du pouvoir par le Premier ministre Nouri al-Maliki, un chiite. Celui-ci, de son côté, tentait d’évincer le vice-Premier ministre Saleh Moutlak, sunnite et membre d’Iraqiya, qui l’avait accusé d’être « pire que Saddam Hussein ». Le même mois, il faisait délivrer un mandat d’arrêt contre le vice-président sunnite Tarek al-Hachemi pour « collusion avec des groupes terroristes ». Hachemi rejetait toutes ces accusations et dénonçait le comportement dictatorial du Premier ministre, le chiite Nouri al-Maliki. A noter que le 9 septembre 2012 un tribunal irakien condamnait Tarek el-Hachemi à mort en raison de ces accusations de collusion avec des groupes terroristes.
Quatre provinces à majorité sunnite (al-Anbar, Salaheddine, Ninive et Diyala) prenaient fait et cause pour le vice-président sunnite et menaçaient de faire sécession.

Maliki accusé de faire le jeu de l’Iran
Les dignitaires de l’ancien régime, pour la plupart sunnites, ont naturellement profité de l’agitation pour accuser l’Iran de soutenir Nouri al-Maliki dans le but d’annexer tout ou partie de l’Irak. C’est ainsi que l’ancien vice-président irakien sous le régime de Saddam Hussein, Ezzat Ibrahim al-Douri, accusait, le 3 janvier 2013 le Premier ministre irakien de mettre en œuvre, depuis sept ans, un « plan iranien pour la partition de l’Irak » et l’inféoder à l’Iran. Il affirmait vouloir s’opposer à tout prix au « plan iranien », mettant fermement en garde toute personne l’appuyant ou aidant à sa mise en œuvre et les menaçant des foudres de ses partisans.
Al-Douri a en outre apporté son appui aux manifestants sunnites qui protestent contre M. Maliki et sa politique depuis la fin du mois de décembre 2012. Comme en Syrie ou dans de nombreux pays du Moyen Orient, les manifestants irakiens ont pris l’habitude de se rassembler d’abord dans les mosquées sunnites avant de tenter de déferler dans les rues pour crier leur colère. Les forces de l’ordre, qui entourent les mosquées, tentent de les empêcher, ce qui chaque fois fait des victimes et créée une situation explosive. Ce que les manifestants sunnites irakiens réclament, chaque vendredi, c’est la libération des détenus, le respect des droits de l’homme et l’abrogation de la loi antiterroriste, utilisée selon eux par le pouvoir pour s’en prendre à la communauté sunnite. « Bagdad, libre, libre ! Va-t-en l’Iran », ont-ils l’habitude de scander, accusant le gouvernement Maliki d’être sous l’influence de l’Iran.

Attentats anti-chiites
Alors que l’affrontement politique entre Sunnites et Chiites fait rage, les Jihadistes, qui s’affirment membres d’al-Qaïda, ont tout loisir de se rappeler au bon souvenir des Irakiens. Le 22 décembre 2011, une vague d’attentats aveugles frappait Bagdad. On releva une soixantaine de morts. Le Major général Qassim Atta, porte-parole de la sécurité pour Bagdad affirmait à ce sujet : « Ils n’ont pas visé des institutions vitales ou des positions des forces de sécurité. Ils ont ciblé des écoles, des travailleurs et des agences de lutte contre la corruption ». Les membres de la milice sunnite Sahwa sont également pris pour cible. La milice Sahwa avait aidé l’armée américaine à lutter contre al-Qaïda en Irak à partir de la fin de 2006, ce qui avait contribué à réduire fortement le nombre des pertes américaines. 
Quatre jours après le départ des derniers soldats américains, le 5 janvier 2012, les attentats anti-chiites reprenaient de plus belle. Rares sont les jours où on ne déplore pas un attentat contre des responsables politiques, la communauté chiite ou les forces de sécurité. Les quartiers de Bagdad les plus emblématiques de la communauté chiite sont régulièrement visés : Kazimiya, où se trouve le mausolée du 7ème imam, le quartier de Moussa al-Kadoum, et Sadr City, le plus grand quartier chiite de la capitale.
Les pèlerins chiites sont également une cible privilégiée des terroristes, surtout lorsqu’ils se rendent en pèlerinage vers leurs mausolées. Les jihadistes sunnites, qui considèrent les pèlerins chiites comme des hérétiques, ont pris l’habitude de profiter des fêtes religieuses chiites, qui rassemblent un grand nombre de personnes, pour multiplier les attentats contre les pèlerins. Ils avaient déjà appliqué cette tactique lorsque les forces de la coalition étaient présentes en Irak.
Les Kamikazes utilisent les stratagèmes les plus odieux pour se glisser au milieu de la foule des pèlerins. Le 14 janvier 2012, soit à la fin d’une commémoration religieuse chiite, un attentat frappait, par exemple, la foule chiite dans la ville de Basra, provoquant la mort de 62 personnes. Le kamikaze avait choisi une méthode cruelle pour faire le plus de victimes possibles: Il distribuait de la nourriture aux pèlerins qui marchaient vers le sanctuaire Khutwa imam Ali, à la sortie de Bassora.
Il est évident que tous ces attentats, anti-chiites pour la plupart, avaient pour but d’exacerber les tensions interconfessionnelles dans le pays. C’est notamment le cas de l’attentat qui frappait, le 5 juin 2012, le siège d’une fondation chiite de Bagdad. La fondation était chargée de la gestion des sites religieux chiites. L’attentat suicide à la voiture piégée fera 25 morts et une soixantaine de blessés.  Ce qui est à noter c’est que l’institution visée était en conflit avec son équivalente sunnite au sujet du contrôle du mausolée chiite al-Askari de Samarra, une ville majoritairement sunnite, située à 110km au nord de Bagdad. Ce mausolée avait été la cible d’un attentat le 22 février 2006. L’attentat avait servi de prétexte à une guerre confessionnelle entre sunnites et chiites qui devait faire des dizaines de milliers de morts dans les années suivantes.
Les actions terroristes vont se succéder sans que les forces de sécurité ne parviennent à y mettre un terme. Les autorités irakiennes accusent les dirigeants sunnites d’être impliqués dans l’organisation de ces attentats. On a vu comment Tarek Hachemi, le vice-président, a du fuir pour échapper à la justice. D’autres dirigeants sunnites sont arrêtés pour les mêmes raisons, comme Riad al-Azaz, un dirigeant sunnite appartenant à la même formation que le vice-président.
Les gens n’en peuvent plus de tous ces attentats et de ces règlements de compte. Ils accusent le pouvoir politique d’être essentiellement accaparé par leurs querelles intestines. Les manifestations se multiplient pour réclamer, qui la démission de Nouri al-Maliki, qui une autonomie régionale. Le Kurdistan s’éloigne de plus en plus du pouvoir central tandis que les Sunnites sont de plus en plus révoltés par ce qu’ils considèrent comme une main mise des Chiites sur leur pays.
On peut regretter que le grand ayatollah chiite Kazem al-Haïri, qui vit en Iran, n’ait rien fait pour calmer les esprits lorsqu’il déclarait qu’il était haram (pêché) d’apporter son soutien à un incroyant (sous-entendu un Sunnite). »

Les Chiites répondent coup pour coup aux attentats
La situation s’est encore aggravée au mois de mai 2013. Les Chiites répondent désormais coup pour coup aux actions terroristes exécutées par des Sunnites contre leur communauté. Attentats et contre-attentats sont désormais la règle. Des chiites vengent leurs morts en tuant des Sunnites. Ces violences ravivent le spectre du cycle de représailles durant le pic des violences confessionnelles en Irak qui ont fait des dizaines de milliers de morts depuis l'invasion américaine de 2003.

Les Sunnites irakiens au secours de leurs frères syriens
L’Irak se trouve dans une situation d’autant plus inconfortable que la guerre civile en Syrie a pris des dimensions désastreuses. La Syrie a de tout temps joué un rôle néfaste pour la paix civile irakienne. Au temps de l’occupation de l’Irak par les forces américaines, le régime de Bachar el-Assad a fermé les yeux sur les trafics en hommes et armements vers l’Irak voisine. Or, ce qui passait, sous l’œil bienveillant des Moukhabarat syriens, c’était des jihadistes, dont beaucoup avaient d’ailleurs passé plusieurs années dans les geôles syriennes.
Le gouvernement irakien a maintes et maintes fois accusé Damas d’encourager les extrémistes à franchir la frontière pour aller se battre sur son territoire.  Au cours des années 2006-2008, le flot de jihadistes étrangers a contribué à faire sombrer l’Irak dans un conflit fratricide. En août 2009, le premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, assurait même que « 90% des terroristes » s’infiltraient en Irak via la Syrie, les deux pays partageant 600km de frontière. En décembre de la même année, Safa Hussein, conseiller irakien intérimaire à la Sécurité nationale, renchérissait : « Les dirigeants syriens sont à la porte. Parfois ils l’ouvrent complètement, parfois ils la laissent à moitié ouverte. » Damas « pourrait mettre des bâtons dans les roues d’al-Qaïda et empêcher (ses militants) de se rendre en Irak (...) À l’aéroport de Damas, il y a plus d’agents du renseignement syrien que de passagers. Ils peuvent contrôler l’aéroport comme bon leur semble », accusait-il.
En 2007, les forces américaines avaient d’ailleurs diffusé des documents retrouvés près de Sinjar, une ville du nord de l’Irak servant de base aux combattants venus de Syrie, et desquels ressortait qu’environ 700 étrangers étaient entrés dans le pays entre août 2006 et août 2007. Les militants empruntaient des itinéraires utilisés par les contrebandiers à l’époque de l’embargo contre l’Irak dans les années 1990.
Bachar el-Assad aurait mieux fait d’être plus circonspect vis-à-vis des jihadistes car nombre d’entre eux ont aujourd’hui quitté l’Irak pour rejoindre les brigades islamistes qui combattent les troupes restées fidèles à son régime. Ils n’avaient pour cela qu’à emprunter dans l’autre sens les routes traditionnelles de contrebande pour rejoindre leurs frères syriens.
Il n’y a pas que les jihadistes pour affirmer leur soutien aux insurgés syriens d’ailleurs. Les habitants de Qaïm, par exemple, une ville située à la frontière syrienne, fondaient en 2012 une « Armée des Irakiens libres », afin de venir en aide à leurs coreligionnaires syriens. Le but affirmé de cette armée était de « contrôler la frontière et traquer, grâce à des volontaires, tout mouvement bizarre ou suspect du gouvernement irakien visant à assister les autorités syriennes. »
Il est vrai que le gouvernement irakien s’était engagé à empêcher tout mouvement d’hommes et de matériel à travers la frontière commune entre les deux pays.
Les habitants sunnites de Qaïm, désireux d’aider leurs frères syriens menaçaient : « Nous partirons immédiatement nous battre en Syrie s’il s'avère que le gouvernement irakien envoie des combattants là-bas pour lutter au côté du gouvernement ». Il semble bien que cette menace ait été mise à exécution puisqu’une brigade « al-Qaïm » se bat effectivement dans la province syrienne voisine de Deir ez-Zhor contre les troupes fidèles à Bachar el-Assad… et dernièrement contre l’Armée Islamiste de l’Etat d’Irak et du Levant (EIIL), une organisation jihadiste extrémiste qui prétend chasser toutes les autres brigades rebelles de Syrie.
Malgré les promesses, il serait bien difficile pour le gouvernement irakien de contrôler hermétiquement la frontière occidentale et d’empêcher le conflit syrien actuel de déborder vers l’Irak. Cette zone frontalière entre les deux pays est un couloir traditionnel de contrebande organisé par les tribus dont les membres habitent aussi bien d’un côté comme de l’autre de la frontière. Parmi ces tribus, on peut citer les Shammars, les Tays ou encore les Jibbouris.
Dans ces régions désertiques, la connaissance des chemins de la contrebande se transmet de génération en génération. Même sous Saddam Hussein, les bédouins savaient tromper la vigilance des forces de sécurité, en leur offrant au besoin un bakchich.
L’armée américaine, pourtant toute puissante n’avait pas réussi à endiguer le flot des trafics. Ils avaient pourtant mis les moyens : la 1ère force expéditionnaire du Corps des Marines relevait en 2004 la prestigieuse 82e division aéroportée le long de la frontière irako-syrienne. Des drones surveillaient la zone et des appareils de détection avaient été installés au sol pour repérer les infiltrations. Peine perdue !
Aujourd’hui, les régions occidentales de l’Irak, majoritairement sunnites, ont pris fait et cause pour la rébellion syrienne contre le pouvoir alaouite de Bachar el-Assad. Cette situation est naturellement mise à profit par tous ceux qui, dans le Golfe, ont l’intention de fournir des armes à leurs coreligionnaires syriens ou irakiens.
Au fil des mois, et au fur et à mesure de la montée de la colère des sunnites irakiens vis-à-vis du pouvoir de Nouri al-Maliki, les jihadistes ont accru leur activité en Irak jusqu’au 12 juin 2014, date à laquelle ils ont lancé une grande offensive qui les a rendus maîtres de la deuxième ville du pays, Mossoul, d’une grande partie de l’ouest irakien jusqu’à la frontière syrienne et de vastes régions au nord ouest du pays. Et c’est Bagdad qu’ils visent aujourd’hui.

Comment en est-on arrivé là ?
C’est la question que se posent, notamment en Syrie, tous ceux qui ont cru au printemps arabe ; tous ceux qui ont rêvé d’un partage démocratique du pouvoir entre les communautés qui composent la société syrienne.
Mais voilà ! Il y a à Téhéran un régime révolutionnaire islamique. Et ce régime s’est mis dans la tête qu’il représentait l’esprit de la résistance (sous-entendu à Israël). Et comme tous les régimes « révolutionnaires » il faut un thème pour galvaniser les foules. Téhéran a choisi la libération des lieux saints musulmans : la terre sainte (Beit el-Maqdess), Jérusalem et la mosquée al-Aqsa. Et il accuse les pouvoirs Sunnites de n’avoir rien fait pour atteindre ce but qu’ils considèrent comme « sacré ».
Le Hezbollah, une organisation considérée comme terroriste par les Etats-Unis, que deux résolutions internationales demandent de désarmer – la Résolution 1559, votée en septembre 2004 et la Résolution 1701 qui demande à la communauté internationale d’aider le gouvernement libanais à protéger ses frontières et à empêcher l'entrée d'armes illégales – se considère comme le bras armé de Téhéran pour accomplir sa mission : libérer la Palestine.
Pour le régime islamiste iranien, la priorité est de sauver la Syrie pour maintenir l’axe Iran-Irak-la Syrie et le Hezbollah. Dès le début de la révolte syrienne, le Hezbollah s’est vu confier le soin de sauver le « soldat Bachar ». L’ingérence de la milice chiite libanaise et de miliciens chiites irakiens en Syrie, sous le prétexte de protéger des lieux saints chiites, comme le sanctuaire de « Sitt Zeinab » a transformé le combat pour la démocratie en un conflit sunnite-chiite dont on voit les récents développements en Irak aujourd’hui.

La communauté internationale est inquiète
Les Américains surveillent l’évolution de la situation en Irak avec attention et inquiétude. L’administration américaine s'est dite prête à envoyer du personnel au sol en Irak pour entraîner les forces irakiennes pour combattre les insurgés liés à al-Qaïda. Washington s'est également engagé à accélérer les livraisons de missiles et de drones de surveillance à l'Irak pour aider le gouvernement à combattre les insurgés. En mars 2014, il livrait 24 hélicoptères d’attaque Apache. Ils sont destinés à renforcer la contre-offensive du pouvoir contre les insurgés sunnites. Washington fournit aussi un soutien en matière de renseignements à Bagdad.
Mais cette politique de soutien au régime irakien est assortie d’une exigence, que les autorités majoritairement chiites prennent mieux en compte le sentiment d'abandon et de marginalisation de la communauté sunnite, considéré comme un facteur de ces violences. Mais pour le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, les violences qui ensanglantent le pays ne sont pas liées à des problèmes de politique interne mais à l’action de forces étrangères au pays.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

18:50 Publié dans Etat Islamique, Etats-Unis, Irak, Iran, Moqtada Sadr, Sayyidah Zainab, Syrie | Lien permanent | Commentaires (0) | | | | |

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