14/06/2014

Bouleversements dans la mouvance jihadiste mondiale

Le chef de l’EIIL prend une place de leader charismatique parmi les Jihadistes
Le chef d'Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, obligé de se cacher quelque part au Pakistan, est un homme isolé. Il n’a pas réussi à mettre un terme à la guerre fratricide que se livraient en Syrie deux organisations jihadistes qui prétendaient être affiliées à al-Qaïda, à savoir le Front al-Nosra et l’Etat Islamique d’Irak et du Levant. Les conséquences sont qu'Abou Baker al-Bagdadi, le chef de l’EIIL, prend peu à peu la place de leader de la mouvance jihadiste au détriment d’al-Zawahiri. Pire encore, les réseaux d’al-Qaïda attirent moins de jihadistes étrangers que ceux de l’EIIL, même si, pour la plupart des nouvelles recrues, le choix n’a pas été fait franchement.

L’EIIL s’affronte avec le représentant officiel d’al-Qaïda en Syrie
« L’Etat Islamique d’Irak et du Levant » est une organisation jihadiste née en Irak après l’invasion américaine de 2003. Celle-ci prétendait au début être affiliée à al-Qaïda, tout comme le Front al-Nosra. On n’a pas compris, au début, la différence qu’il y avait entre l’Armée de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL en abrégé français, ISIL en anglais ou Daech en arabe) et le Front al-Nosra, le représentant officiel d’al-Qaïda en Syrie.

Les affrontements ont débuté quand l'EIIL a voulu faire de Raqqa son bastion en Syrie 
La première place forte de l’EIIL a été la ville syrienne de Raqqa dont ils ont chassé toutes les autres organisations en mars 2013, y compris les membres du Front al-Nosra. La conquête ne s’est pas faite sans mal. Les autres organisations de rebelles ont opposé une farouche résistance.
La cruauté et la violence de cette nouvelle organisation nous amène presque à considérer les membres du Front al-Nosra comme des gens sympathiques et fréquentables ! Et pourtant, ils clament haut et fort leur appartenance à al-Qaïda !

La rigueur religieuse imposée à Raqqa exaspère les habitants
La population de Raqqa, qui avait accueilli les combattants de l’EIIL avec une certaine bienveillance, a très vite déchanté. On n’avait jamais vu une telle rigueur religieuse depuis les pires moments des croisades. Ils ont brûlé des statues et des croix à l’intérieur de l’église grec-catholique de Notre-Dame de l’Annonciation de Raqqa, ainsi que dans l’église des Martyrs qui appartient aux arméniens catholiques. Ils « ont détruit la croix placée en haut du clocher et planté le drapeau de l’EIIL à la place », affirmait l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). On se serait cru aux temps des Croisades lorsque les Musulmans ont chassé les Mongols et puni les Chrétiens pour s’être alliés à ces terribles envahisseurs.
Les jihadistes de l’EIIL ne se sont pas seulement attaqués aux symboles de la religion chrétienne. Ils ont également détruit une statue du calife abbasside Haroun al-Rachid, connu comme celui des Mille et Une Nuits, estimant qu’il s’agissait d’une « idole ».
Les Jihadistes se sont montrés intraitables et cruels envers les habitants qui avaient aidé la rébellion. Des exécutions publiques avaient lieu sur l'une des principales places de la ville, décapitant, notamment des cadres de l'Armée Syrienne Libre. On accusera les Islamistes de l’EIIL d'imposer le voile aux écolières, de détenir des centaines de militants ou des personnalités comme le prêtre jésuite Paolo Dall'Oglio ou encore de décapiter des citoyens sur une simple accusation de blasphème.

Abou Bakr al-Bagdadi, le chef de l’EIIL
Les rebelles des autres organisations ont pris l’habitude de surnommer les partisans de l’EIIL de « combattants de l’Etat d’al-Bagdadi ». La raison est que leur chef, Abou Bakr al-Bagdadi, également connu sous le nom d’Abou Douaa (de son vrai nom Ibrahim al-Badri), est originaire de Bagdad. Il a exercé l’activité de professeur d'études islamiques et a été imam dans des mosquées à Bagdad et Falloujah. Il a été capturé par les forces américaines le 4 Juin 2004. Après sa libération, trois ans plus tard, il crée une milice appelée  "l’armée sunnite"  et rejoint al-Qaïda.

D’autres dirigeants de l’EIIL
Il est intéressant de connaître l’identité et le parcours de ses autres dirigeants :
- Abou Ayman al-Iraqi est l'un des principaux dirigeants de l'EIIL. Il est membre du conseil militaire de l'organisation. Il a précédemment travaillé comme colonel dans les Services de Renseignement de la défense aérienne d’Irak sous Saddam Hussein. Il utilisait à l’époque le nom d’Abou Mohannad al-Suweidawi. Il a été détenu pendant trois ans à partir de 2007. Après sa libération, il a gagné la Syrie et est actuellement commandant des combattants de l’EIIL dans les villes d’Edleb, d’Alep et de l’arrière-pays montagneux de Lattaquié.
- Abou Ahmad al-Alwani est un ancien membre de l'armée de Saddam. Al-Alwani est actuellement membre du conseil militaire de l’EIIL. Son vrai nom est Walid Jassem al-Alwani.
- Abou Abdulrahman al-Bilawi a été l'un des quatre membres du conseil militaire de l’EIIL et ancien chef du Conseil de la Choura du groupe. Originaire d’al-Khalidiya, dans la province sunnite d'Anbar en Irak, il a été arrêté le 27 janvier 2005, et incarcéré à Camp Bucca, le centre de détention militaire américain. Il sera tué ultérieurement à al-Khalidiya. Son vrai nom était Adnan Ismael Najm.
- Haji Bakr était un ancien officier de l'armée de Saddam Hussein en charge du développement d’armes.  Lui aussi a été détenu au Camp Bucca. Il a rejoint al-Qaïda après sa libération. Bakr aurait été le numéro 1 de l’EIIL en Syrie jusqu'à sa mort en 2013. Son vrai nom était Samir Abd Mouhammad al-Khleifawi.
- Abou Fatima al-Jaheishi a d'abord été en charge des opérations de l'EIIL dans le sud de l'Irak avant de s'installer dans la ville de Kirkouk. Son vrai nom est Ni’mon Abd Nayef al- Jabouri.

Rumeurs persistentes sur les relations entre l’EIIL et le pouvoir syrien
Dès son apparition sur le théâtre syrien, des rumeurs persistantes ont circulé sur de supposés liens entre l’Armée de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant et le pouvoir syrien ? Ces rumeurs sont alimentées par le fait que le pouvoir syrien a déjà, par le passé, manipulé des groupes extrémistes pour embarrasser les pays voisins lorsque cela servait ses objectifs. On se souvient du rôle de Damas dans l’acheminement de combattants jihadistes et de matériel vers l’Irak au moment de l’occupation du pays par les forces américaines. Le Liban a eu, à de nombreuses occasions, à souffrir des groupes jihadistes armés provenant directement de Syrie, quand ce n’était pas des geôles syriennes elles-mêmes. Tout le monde se souvient à Beyrouth de l’affaire du soulèvement du camp palestinien de Beddaoui (Tripoli) entre mai et septembre 2007 sous la férule d’un dénommé Chaker el-Absi. Ce Palestinien était condamné à mort en Jordanie, et il venait à peine d’être libéré des geôles syriennes quand les affrontements ont débuté dans le camp palestinien de Beddaoui entre l’armée libanaise et les Jihadistes de Fatah al-Islam. La Syrie venait à l’époque d’être contrainte par la communauté internationale (lire les Etats-Unis et la France) de retirer son armée du Liban.

Quelles sont ces rumeurs ?
L’opposition à Bachar el-Assad prétend posséder les preuves de liens entre l’EIIL et le régime syrien. Selon les documents révélés par la Coalition nationale syrienne, plusieurs commandants sur le terrain de l’EIIL seraient d'anciens officiers des services de renseignement de l'armée syrienne.
La Coalition Nationale Syrienne accuse ces commandants d’avoir coordonné des opérations militaires avec les forces fidèles à Bachar el-Assad, en leur fournissant, notamment, des informations sur les combattants rebelles afin de faciliter la reprise de zones auparavant contrôlées par les rebelles de l'Armée syrienne libre.
Des raids effectués par les rebelles contre des camps de l’EIIL confirmeraient selon eux les liens présumés entre l’organisation jihadiste et l’armée d’Assad. Des armes et des munitions similairesà celles utilisées par les forces du régime syrien ont été trouvées dans un camp de l’EIIL dans la province de Raqqa.
Des cartes d’identité des services de la sécurité syrienne et des passeports avec tampons d’entrée et de sortie iraniens ont également été saisies au cours des raids sur les camps de l’EIIL.
Entendons-nous bien ! On ne dit pas qu’il y a des liens fonctionnels entre le pouvoir de Bachar el-Assad et l’EIIL. L’un et l’autre seraient certainement prêts à s’entre-égorger à la première occasion. Mais le régime syrien a discrètement favorisé le développement de cette organisation en élargissant certains Islamistes détenus dans les geôles syriennes et les Jihadistes en ont profité, sachant pertinemment dans quel but ils bénéficiaient de la bienveillance des gens d’Assad.

Guerre entre l’Armée de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL) et les autres organisations rebelles syriennes
L’EIIL sera très vite haï par le reste de la rébellion syrienne à cause de la brutalité de ses méthodes à l’encontre des civils et son refus de coopérer avec les autres groupes dans la lutte contre le régime de Bachar Al-Assad.
Le conflit a commencé lorsque l’EIIL a cherché à imposer son autorité sur les zones tenues par l’opposition dans le nord du pays. Ses unités combattantes, prenant le dessus sur le Front al-Nosra, représentant officiel d’al-Qaïda en Syrie, ont commencé à imposer dans les « zones libérées » les règles strictes de la loi musulmane. Des combattants rebelles accusés de corruption ont été exécutés, des partisans de Bachar el-Assad décapités et les vidéos de ces « punitions » ont été largement diffusées sur Internet. Au début, les combattants du Front al-Nosra, en grande majorité de nationalité syrienne, n’étaient pas de taille à résister aux troupes aguerries de l’EIIL parmi lesquelles se trouvaient de nombreux vétérans des guerres d’Afghanistan et d’Irak.
Le 11 juillet 2013, l’EIIL commet l’irréparable. Il exécute Kamal Hamami, plus connu sous son nom de guerre Abou Bassir el-Ladkani. Il était l’une des personnalités les plus en vue du Conseil militaire suprême de l’ASL. « Nous allons les balayer », déclare aussitôt un commandant de l’ASL. « Nous n’allons pas les laisser s’en sortir comme cela, vu qu’ils veulent nous prendre pour cibles. » D’après ce commandant, les militants de l’EIIL auraient affirmé qu’il n’y avait « pas de place » pour l’ASL dans la région où Kamal Hamami a été tué, dans le nord de la Syrie, près de la frontière avec la Turquie. Kamal Hamami participait à une réunion avec des activistes de l’EIIL lorsque ceux-ci l’ont tué. La dispute portait sur le contrôle d’une position dans la région de Lattaquié. Al-Hamami aurait été exécuté par le chef même de l’EIIL à l’époque : Abou Ayman al-Bagdadi. C’est du moins ce qu’a raconté un compagnon d’al-Hamami épargné pour transmettre le message et les menaces selon lesquels l’Armée Syrienne Libre était désormais considérée comme « hérétique » et que le Conseil militaire suprême serait également la cible de l’EIIL.

Six puissantes organisations rebelles syriennes bousculent l’EIIL
Les combats seront sporadiques jusqu’à la prise de la ville d’Azzaz, proche de la frontière turque, le 19 septembre 2013. Les chefs de la brigade al-Tawhid, l’une des plus puissantes brigades de l’Armée Syrienne Libre de la région, ont bien tenté à plusieurs reprises de négocier une trêve entre l’EIIL et la Brigade de la Tempête du Nord (brigade al-Asifa ash-Shamal) qui contrôlait Azzaz avant sa conquête par les Jihadistes. Peine perdue ! De guerre lasse, le 3 octobre 2013, six puissantes brigades rebelles lancent un ultimatum aux combattants de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) pour leur demander de quitter « immédiatement » Azzaz.
Les combats entre les extrémistes de l’EIIL et les autres formations rebelles reprendront de plus belle à partir du 3  janvier 2014 et ils seront extrêmement violents. La formation jihadiste doit faire face à une nouvelle alliance baptisée « l’Armée des Moudjahidines ». La bataille rangée à grande échelle qui débute ce jour du 3 janvier oblige l’organisation jihadiste à abandonner plusieurs positions dans le nord du pays. Outre l'Armée des Moujahidines (islamistes), le Front islamique, la plus puissante coalition rebelle en Syrie, armée et financée par l’Arabie saoudite, et le Front des révolutionnaires de Syrie (modéré, non islamiste) sont engagés dans les combats. Le Front al-Nosra, qui revendique, comme l’EIIL, son affiliation à al-Qaïda, a rejoint la coalition mais semble, au début, relativement absent des combats qui se déroulent à Alep. Il semble que, dans un premier temps, l’EIIL et le Front al-Nosra aient passé un accord pour éviter de provoquer des pertes inutiles.
Dans les provinces d'Alep et d'Edleb, plusieurs dizaines de combattants de l'EIIL sont tués et une centaine d'autres sont faits prisonniers, dont l'un de ses chefs, Abou el-Hareth. Les assaillants, eux, perdent une cinquantaine de combattants.
Le 4 janvier, l’Armée Syrienne Libre capture 80 combattants de l’EIIL à Alep. Le même jour, l’organisation jihadiste lance un ultimatum aux membres de l’ASL. Passé ce délai, elle menace de se retirer de ses positions et de les laisser à l’armée d’Assad. Mais la situation ne tourne pas à son avantage. A Edleb, ville de l’ouest syrien où l’EIIL est également présente, plusieurs unités font défection et rejoignent l’Armée Syrienne Libre. Devant la pression, l’EIIL préfère se retirer de certains secteurs stratégiques du nord près de la frontière turque. Il évacue, notamment, sa place forte d'el-Dana dans la province d'Idleb et la localité d’Atmé. Les positions sont aussitôt occupées par les combattants du Front el-Nosra et d'Ahrar el-Cham.
Le 6 janvier, l’Armée Syrienne Libre entrait à Raqqa et assiégeait le QG de l'EIIL. Elle en profitait pour libérer 50 prisonniers syriens détenus dans un bâtiment de la ville. Elle annonçait également la mort au combat du numéro 2 de l’organisation jihadiste, Abou Bakr al-‘Iraki sans que cette nouvelle soit confirmée. Il est à noter que le Front al-Nosra a, cette fois, contribué à la prise de la ville. Les combats entre le Front al-Nosra et l’EIIL y sont particulièrement violents. Le Front al-Nosra réussit à prendre le contrôle du siège de la Sécurité politique de Raqqa qui était occupé par l'EIIL et bombardait le bâtiment du gouvernorat, qui servait de siège principal de l'EIIL.

Accusations réciproques entre le Front al-Nosra et l’EIIL
Le chef du Front al-Nosra, al-Joulani, accuse l’EIIL de porter la responsabilité des violences dans un message sur Twitter. Il explique que l’EIIL « a mené sur le terrain une politique erronée qui a été un facteur important dans le déclenchement du conflit ». Si les violences se poursuivent, « le régime va pouvoir trouver un nouveau souffle alors qu'il était proche de l'effondrement, et l'Occident et les (...) (chiites et alaouites) vont trouver un grand espace », a-t-il mis en garde.
La réponse n’a pas tardé. Cheikh Abou Mohammad al-Adnani, le chef de l’EIIL, demandait aux dirigeants du Front al-Nosra : « qui vous a poussés à vous battre contre nous ? ». L'EIIL appelait à « anéantir ». S'adressant aux combattants de l'EIIL, il exhortait ses militants : « Anéantissez-les (les rebelles) et (...) soyez certains de la victoire de Dieu. » Parlant ensuite aux rebelles, il prévenait : « Aucun de vous ne survivra et nous ferons de vous un exemple pour tous ceux qui pensent suivre le même chemin. »

L’EIIL conserve Raqqa et se renforce dans la province de Deir ez-Zhor voisine de l’Irak
Mais la capture de Raqqa sera de courte durée. Les Jihadistes de l’EIIL réussiront à reprendre leur place forte le 14 janvier. Il faut dire que l’EIIL se trouvait d’autant plus en position de force à Raqqa qu’elle avait fait alliance avec l’une des tribus les plus puissantes de la région.
Le 8 janvier, la coalition rebelle s’empare du QG et de la prison de l’EIIL à Alep. Ils avaient été installés à l’hôpital des « enfants malades. La prise du bâtiment permet de libérer près de 300 prisonniers. Les détenus, hagards, expliquent à leurs libérateurs que des dizaines d’entre eux ont été exécutés avant leur libération. On découvrait en effet sur les lieux 42 corps, dont ceux d’au moins cinq militants et de 21 combattants de différentes brigades rebelles. Ils avaient été alignés contre un mur et fusillés.
Les combats pour le contrôle du Nord de la Syrie ont été particulièrement sanglants. L’OSDH a comptabilisé plus de 4000 morts de janvier à mai 2014.
L’EIIL aurait eu le plus grand nombre de tués. Il faut dire que sa situation n’était pas enviable. L’organisation jihadiste comptait entre 5000 et 6000 combattants, face à un nombre d’adversaires dix fois plus important. Chassés d’Alep, d’Edleb, et de Saraqeb les Jihadistes ont réussi à se maintenir dans leur place forte de Raqqa, ainsi que dans la province de Deir ez-Zhor, frontalière avec l’Irak, où ils réussissent même à chasser le Front al-Nosra de l'important gisement gazier de Koniko. A Deir ez-Zhor et la ville frontière de Boukamal, par contre, l’EIIL est mis en déroute, le 10 février 2014, par une contre-offensive du Front al-Nosra et une dizaine d’autres brigades rebelles.

Al-Qaïda désavoue l’EIIL
On était surpris par le silence des dirigeants d’al-Qaïda. Pourtant, les deux formations jihadistes qui se livraient à une guerre impitoyable, le Front al-Nosra et l’EIIL, revendiquaient leur allégeance à la centrale jihadiste. Al-Qaïda rompra finalement le silence à la fin de janvier 2014. Elle publie un communiqué dans lequel elle désavoue l’EIIL impliqué dans des combats meurtriers contre les rebelles en Syrie.
Daech (nom arabe de l’EIIL) « n'est pas une branche d'al-Qaïda, n'a aucun lien organisationnel » avec le réseau, qui « n'est pas responsable de ses actions », a affirmé le commandement général d'al-Qaïda dans un communiqué mis en ligne sur les sites jihadistes. Il souligne que le réseau « n'avait pas été informé de la création de (l'EIIL) ». Le commandement général d'al-Qaïda déplore également les combats fratricides entre les groupes jihadistes et appelle à leur arrêt immédiat. Le communiqué ajoute qu'al-Qaïda ne doit pas être responsable d'actions portant préjudice « aux Moujahidines, aux musulmans ou aux non-musulmans ». Les jihadistes « ne doivent pas se précipiter pour annoncer des émirats et des États (...) et les imposer aux autres », poursuit le texte.
Le communiqué, diffusé dans la nuit du 26 au 27 janvier 2014, confirmait des propos récents du chef d'el-Qaïda, Ayman el-Zawahiri, qui avait appelé l’EIIL à se retirer de Syrie désignant un autre groupe jihadiste, le Front el-Nosra, comme étant son véritable et unique représentant dans ce pays.
Fort de cette reconnaissance officielle, le Front al-Nosra lançait aussitôt un ultimatum de cinq jours à l’EIIL pour régler leur conflit devant un tribunal religieux et mettre fin à deux mois de guerre sanglante.

L’EIIL s’en prend à la direction d’al-Qaïda
Le 11 mai 2014, le chef de l’EIIL en Syrie, Abou Mohammad al-Adnani s’en est pris directement au leader d’al-Qaïda. Dans un enregistrement sonore, il exigea du chef d'el-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, de limoger le leader du Front al-Nosra, Abou Mohammad al-Joulani. « Soit vous persistez dans votre erreur et demeurez obstinés, et la division et les combats entre Moujahidines (combattants de Dieu) vont continuer, soit vous reconnaissez votre erreur et la corrigez », a-t-il menacé. « Vous avez provoqué la tristesse des moujahidines et l'exultation de leur ennemi en soutenant le traître (al-Joulani) », a déclaré M. al-Adnani dans l'enregistrement qui a été mis en ligne sur des forums jihadistes. « Le cheikh Oussama (Ben Laden, précédent leader d'el-Qaïda) avait rassemblé tous les moujahidines avec une seule parole, mais vous les avez divisés et déchirés », a déclaré Abou Mohammad al-Adnani. « Vous êtes à l'origine de la querelle, vous devez y mettre fin », a-t-il ajouté.

L’EIIL  veut créer un bastion à cheval sur la frontière entre l’Irak et la Syrie
Les jihadistes de l'EIIL ont relancé an mai 2014 leur tentative d'installer un État islamique dans la région située à la frontière entre la Syrie et l'Irak. Chassés des postes frontières avec la Turquie, les jihadistes de l’EIIL doivent absolument maintenir une continuité territoriale avec leurs frères de l’EIIL d’Irak qui mènent de durs combats dans la province sunnite d’al-Anbar. Il en va de la survie de leur organisation et l’issue de leur lutte contre le régime chiite d’Irak ou celui de Syrie.
Après avoir perdu la bataille en février 2014 contre al-Nosra et le Front Islamiste, l’EIIL a déployé 3000 combattants à Deir ez-Zor en provenance de Raqqa. « La majorité des combattants sont étrangers dont des Européens, des Tunisiens et des Saoudiens,» a affirmé le porte-parole des rebelles opposés à l’EIIL, Omar Abou Layla. « Daech a reçu des ordres de leur leader Abou Bakr al-Bagdadi de s'attaquer à Deir ez-Zor pour la prendre. C'est leur principale voie d'accès vers l'Irak », a-t-il encore déclaré.
Le directeur de l'OSDH, Rami Abdel Rahmane, a confirmé l'expansion de l’EIIL : « Ils poussent les tribus à leur prêter allégeance et combattent les factions rivales dans l'objectif de préserver leur hégémonie. » « Daech (EIIL) a du pétrole, de l'argent et des armes », ajoute-t-il, rappelant que ses combattants avaient saisi en 2013 les dépôts d'armes du régime.
L’EIIL contrôlait en mai 2014 la majorité de la zone s'étendant à l'est de l'Euphrate, dans la province pétrolière et tribale de Deir ez-Zor bordant l'Irak. Des dirigeants rebelles à al-Boukamal, un passage-clef entre l'Irak et la Syrie toujours sous contrôle de l’EIIL, ont prêté allégeance à l'EIIL. Des rebelles et des jihadistes opposés à l’EIIL les combattent, mais ils ont subi de lourdes pertes.

L’EIIL aujourd'hui en position de force depuis la prise de Mossoul et de vastes régions dans le nord de l’Irak
Le Front al-Nosra, le représentant officiel d’al-Qaïda en Syrie, livre désormais une bataille d’arrière-garde. A Deir ez-Zhor, les rebelles du Front al-Nosra et de l’Armée syrienne libre, sont pratiquement encerclés à la fois par les troupes du régime syrien, à l’ouest et au sud et par l’EIIL à l’est et au nord. Les attentats suicides se multiplient contre leur position, comme sur le marché d’armes de la ville de Mayadine, contrôlé par le Front al-Nosra et qui vient d’être la cible d’un violent attentat suicide le samedi 14 juin.

L’EIIL affaibli indirectement al-Qaïda au Pakistan

Exemple du Waziristan
Le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) est une organisation islamiste pakistanaise qui opère principalement à partir des zones tribales du Waziristan, une zone située à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan. Le TTP est engagé dans une lutte armée pour renverser le gouvernement d’Islamabad et imposer une vision rigoriste de l’islam. Ce mouvement a très tôt été étroitement lié à el-Qaëda. Il a aménagé depuis des années dans les zones tribales du nord ouest du Pakistan, des camps d’entraînement pour les jihadistes étrangers désireux de participer à la lutte d’al-Qaïda.
Mais depuis l’éclatement de la guerre civile en Syrie et en Irak et surtout depuis l’apparition de l’Etat Islamique de l’Irak et du Levant (EIIL), les commandants du TTP  ont envoyé des centaines d’hommes rejoindre cette organisation pour participer à ce qu’ils pensent être le jihad contre les oppresseurs chiites. « Quand nos frères ont eu besoin de notre aide, nous avons envoyé des centaines de combattants aux côtés de nos amis arabes », a déclarait en juillet 2013 un responsable du TTP.
Aujourd’hui, la plupart des jihadistes  étrangers ont quitté le Waziristan pour gagner la Syrie et l’Irak. Un autre phénomène qui démontre qu’aujourd’hui l’EIIL attire plus les Islamistes du monde entier que les autres réseaux traditionnels islamistes, peu de candidats au Jihad rejoignent les zones traditionnelles d’al-Qaïda au Waziristan. Il n’y a pratiquement plus d’Arabes ou d’Européens. Les seuls étrangers qui continuent à fréquenter la région sont des Ouzbeks, des Turkmènes ou des Ouïghours (Chinois du Xinjiang). 
Le gouvernement pakistanais pourrait profiter de l’affaiblissement passager d’al-Qaïda
On parle de plus en plus d’une prochaine offensive terrestre de l'armée pakistanaise contre les maquis d’al-Qaïda dans le Waziristan. Cette région montagneuse voisine de l'Afghanistan, a toujours été réputée incontrôlable et imprenable. Pourtant, depuis la fin mai 2014, l’armée de l’air pakistanaise a multiplié les raids aériens.
Les autorités pakistanaises espèrent que les tribus locales ne permettront plus aux étrangers de revenir dans la région.

Al-Qaïda reste puissant au Yémen et en Afrique
Aujourd’hui, seuls les réseaux d’AQPA (Al-Qaïda dans la Péninsule arabique) et d’AQMI (al-Qaïda au Maghreb Islamique) restent peu sensibles à la concurrence de l’EIIL qui est encore absent de ces régions. Pour combien de temps encore ?

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l'enfer des espions)

 

12:45 Publié dans Armée Syrienne Libre, Deir ez-Zhor, Etat Islamique, Syrie | Lien permanent | Commentaires (0) | | | | |

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