11/06/2014

Irak : Les Saoudiens ont-ils été furieux d’être tenus à l’écart des négociations americano-iraniennes ?

Les Saoudiens ont-ils été furieux d’être tenus à l’écart des négociations americano-iraniennes ?
Les Etats-Unis et l’Iran ont eu à Genève, lundi 9 juin 2014, cinq heures de réunion en tête à tête sur le dossier nucléaire iranien. Il s’agit de la première réunion en tête à tête entre représentants américains et iraniens.  Les Iraniens prétendent que des progrès ont été faits. Il est curieux que le spectaculaire développement en Irak intervienne au moment même où les négociations entre l'Iran et les pays occidentaux n'ont jamais été si près d'aboutir à un accord.

 

 


Les Saoudiens ont constamment aidé les groupes islamistes sunnites

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A l'observation des tous derniers évènements, on est bien forcé de revoir le rôle qu’ont joué les Saoudiens dans les divers conflits qui font rage au Moyen orient.
Les faits :
- Le royaume wahhabite a bien contribué à grossir les effectifs des groupes islamistes, plus ou moins affiliés al-Qaïda, et combattants en Syrie et en Irak.
- C’est pourquoi les Saoudiens représentent le groupe le plus nombreux parmi les jihadistes étrangers présents en Syrie. Les Jihadistes saoudiens sont acheminés en Syrie soit via la Jordanie, soit via la Turquie. Les autorités turques leur ont réservé un aéroport spécial, à proximité d'une gare qui les emmène directement vers la frontière syrienne pour qu'ils n’aient aucun contact en Turquie.
- Le royaume a continuellement fourni des armes à l'opposition. Il aurait même convaincu les Pakistanais de fournir des missiles anti-aériens, ce qui aurait beaucoup énervé les Américains.  Il aurait aussi acheté des usines d'armement en Ukraine dont la production était directement envoyée à l'opposition syrienne via la Jordanie.

Le pouvoir irakien accuse l’EIIL d’être responsable de l’assaut dans le nord. Mais l’EIIL n’est pas seul.
L’EIIL est très certainement une composante importante de l’assaut que mènent depuis quelques jours les insurgés sunnites dans le nord de l’Irak. Mais il n’est pas le seul, compte tenu de la rapidité et de l’ampleur de l’offensive. Il est accompagné par les tribus des provinces sunnites et l’armée des Naqchbandis.
L’avancée fulgurante de la rébellion, et notamment la prise rapide de Souleiman Bek, une localité sunnite située au Nord de Bagdad, révèle la coordination de l’action de l’EIIL avec les tribus de Kirkouk, de Salaheddine et d’Al-Anbar.  Souleiman Bek, qui se trouve sur la route reliant Bagdad au Nord de l’Irak, avait déjà été attaquée de nombreuses fois par les insurgés sunnites et avaient déjà été occupée partiellement par les rebelles, mais chaque fois, les forces du régime avaient réussi à reprendre la ville.
Les tribus de ces régions avaient annoncé la création, en avril 2013, de « l’armée des tribus », pour les défendre face à l’armée de Bagdad. Or, ces tribus ont d’excellentes relations avec les autorités saoudiennes qui les soutiennent.
L’armée des Naqchbandis, elle, est un groupe sunnite comptant dans ses rangs d’anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein et qui serait lié au numéro deux du régime en fuite, Izzat el-Douri. C’est un camp de l’armée des Naqchbandis, à Houweijah, qui avait été démantelé par l’armée du régime en avril 2013. Cet évènement a mis le feu aux poudres dans les régions sunnites de l’Irak avec les conséquences qu’on connaît aujourd’hui.

L’armée infiltrée
On sait maintenant que de nombreux militaires, de confession sunnite, ont fait défection pour rejoindre les tribus. On ne connaît pas encore l’ampleur de ces défections, mais on sait que des appels solennels ont été lancés par des responsables des tribus à l’armée irakienne l’invitant à désobéir aux ordres donnés par le premier ministre Nouri Al-Maliki, et ce, pour éviter un bain de sang.

L’Arabie saoudite dans une position de force avec l’offensive sunnite en Irak
L’Arabie saoudite se retrouve dans une position de force avec la fulgurante offensive de l’EIIL et de ses alliés des tribus dans le nord de l’Irak. Il a révélé la faiblesse du  Premier ministre Nouri al-Maliki, ce qui pourrait le pousser à renoncer à former un nouveau gouvernement.
Les Américains, qui avaient pensé pouvoir se passer des Saoudiens dans leur négociation avec l’Iran, vont devoir modifier leur copie et accepter un retour en force des Saoudiens dans les négociations sur les nombreux dossiers régionaux.

L’offensive sunnite a deux autres conséquences
Les derniers développements en Irak et la prise par l’EIIL, et ses alliés des tribus, des régions importantes de Mossoul et Kirkouk  riches en pétrole, entraînent de facto les Kurdes dans la bataille, alors que jusqu'à présent, ils se cantonnaient dans leur province autonome. Déjà, des milliers de réfugiés et des unités militaires du régime ont fui vers la région autonome du Kurdistan où on est en train de les désarmer et de leur aménager des camps pour les héberger.

Le régime de Bachar el-Assad se retrouve du bon côté du conflit
Une autre conséquence va bientôt nous sauter aux yeux. Les succès obtenus par l’EIIL dans les régions sunnites de l’Irak risquent d’aboutir à la formation d’un puissant bastion islamiste dans ces régions. Les Islamistes vont se retrouver d’autant plus renforcés qu’ils ont mis la main sur d’importants nouveaux stocks d’armements dans les régions qu’ils viennent de capturer, les forces de sécurité irakiennes ayant déserté ou fui après un bref combat, abandonnant armes et uniformes.
Les membres de l’EIIL veulent créer un Etat islamique d’Irak et de Syrie et vont tôt ou tard se retourner vers la Syrie pour achever la conquête de la région de Deir ez-Zhor afin de réaliser leur objectif. Du coup, pour lutter contre al-Qaïda et réduire les menaces qu’ils font peser sur le monde entier, il faudra bien penser à Bachar el-Assad et le convaincre de jouer un rôle dans le nouveau conflit qui démarre.
Le père de Bachar el-Assad, Hafez, avait, en 1990, rejoint la coalition internationale réunie pour chasser l’armée irakienne qui venait d’envahir le Koweït, alors que dans le même temps, l’armée syrienne envahissait le Liban. Bachar, le fils, après avoir réagi avec la brutalité qu’on sait au début de la révolte sunnite, a des chances d’être réintégré dans la communauté internationale pour lutter contre les Jihadistes de l’EIIL détestés par le monde entier à cause de leur brutalité.
Bachar el-Assad a été finalement malin alors qu’il s’est montré très maladroit au début de la révolte. Il a de toute façon prouvé qu’il n’avait pas perdu la partie. Les récentes élections présidentielles ont prouvé qu’il bénéficiait encore d’un fort soutien populaire, et pas seulement au sein des seules communautés alaouites et chrétiennes, mais parmi de nombreux sunnites également, effrayés par la rigueur islamiste imposée par l’EIIL et le Front al-Nosra. Il va faire un certain nombre de gestes d’ouverture, comme la libération des prisonniers et un appel à « la paix des braves » en direction des insurgés qui accepteraient de déposer les armes, ce qui devrait accroître sa popularité.

Jean René Belliard (auteur de Beyrouth, l’enfer des espions)

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