06/06/2014

Le Liban se cherche un nouveau président

Comme en 2007/2008, le Liban est incapable de se choisir un nouveau président. En vertu du « pacte de 1943 », la présidence est assurée par un membre de la communauté maronite. Les candidats sont donc obligés de trouver des alliances dans les autres communautés confessionnelles.  La situation est bloquée entre le Hezbollah et les « souverainistes », c’est-à-dire de ceux qui sont hostiles à une mainmise de la Syrie sur le pays du Cèdre. Le Hezbollah fait partie de « l’arc chiite » qui relie l’Iran, l’Irak, la Syrie et une partie du Liban et les « souverainistes » eux sont pour la plupart sunnites ou chrétiens.  
Pour l’instant, le choix pour les députés libanais se limite à Samir Geagea et Michel Aoun. Le premier est le candidat déclaré des « souverainistes » du « Camp du 14 mars » qui rassemble les Forces libanaises (dont la principale formation est le parti des Phalanges) et le mouvement du Futur, la formation dirigée par Saad Hariri. Le second ne s’est pas encore déclaré officiellement. Et il a bien fait car, pour l’instant, il n’a pas le soutien du Hezbollah qui ne semble pas avoir grande confiance en lui.
Aoun avait rencontré, il y a quelques mois, des représentants du « camp du 14 mars » en Europe pour négocier un soutien éventuel de la coalition souverainiste. Ceux-ci lui ont fait comprendre qu’il devait commencer par prendre ses  distances avec le Hezbollah.
Le leader du Courant Patriotique Libre (CPL) a compris. Il ne s’est pas détourné du Hezbollah. Il n’a pas fait dans la nuance pour plaire à ses alliés chiites. Il a récemment affirmé au quotidien al-Jumhuriya, que le président syrien, Bachar el-Assad mériterait le prix Nobel pour son combat contre le terrorisme.
Pour éviter de froisser inutilement le général, les dirigeants du Hezbollah lui ont dit : « Obtenez le soutien du mouvement du Futur (le mouvement sunnite de Saad Hariri) et on vous soutiendra », sachant pertinemment qu’il lui serait impossible d’obtenir le soutien du leader sunnite.
Pour l’instant, le Hezbollah n’a pas indiqué quel serait son choix, mais il semble que son candidat préféré serait l’actuel chef de l’armée libanaise, le général Jean Kahwaji avec lequel il entretient d’excellentes relations, ce qui n’est pas pour plaire à Michel Aoun car chacun sait que les relations entre les deux généraux ne sont pas bonnes.


Un peu d’histoire pour comprendre la rivalité qui oppose Geagea et Aoun

Samir Geagea pendant la guerre civile libanaise
Samir Geagea était étudiant en médecine lorsqu’a éclaté la guerre civile libanaise, le 13 avril 1975. Il fait alors partie des Kataëb, la milice des Phalanges libanaises créées par Pierre Gemayel.
La première fois que j’ai entendu parler de Samir Geagea, c’est en 1976. Les Chrétiens du Sud venaient de former une « Armée du Liban Sud», l’A.L.S. On affirmait que deux chefs militaires des « Forces libanaises », Samir Geagea et Elie Hobeika, s’étaient rendus en Israël pour y suivre une formation militaire poussée et approfondir leurs contacts avec les dirigeants israéliens.

Juin 1978 : On accuse Geagea d’avoir participé à la tuerie d’Ehden
Le nom de Samir Geagea apparaîtra à nouveau en juin 1978. Les Frangié, dont le patriarche, Soleyman, a été président de la République, avaient formé leur propre milice, les Marada. La famille Frangié disputait aux Kataëb le contrôle des cimenteries de Chekka, situées au Sud de Tripoli. Les Frangié avaient ordonné aux cimenteries de licencier tous les membres du parti phalangiste. Un commando Marada armé jusqu’aux dents descendra à Chekka, au début de juin 1978, pour convaincre les cimenteries de s’exécuter. Les Phalangistes (Kataëb) résistent et quatre d’entre eux sont tués.
Ce n’est pas la première fois que deux milices chrétiennes s’affrontent et qu’il y a des morts. Mais jusqu’ici tout était rentré dans l’ordre. Les choses vont prendre une tournure différente cette fois-ci. Les Marada accusent Béchir Gemayel d’avoir voulu venger les morts de Chekka. Il aurait ordonné, toujours selon les Marada, l’exécution d’un raid de représailles à la Section Kataëb Spéciale (S.K.S.). Cette unité de combattants professionnels des Phalanges est dirigée par Samir Geagea et Elie Hobeika. Des témoins ont vu circuler dans la région une colonne de véhicules armés. Curieusement, la colonne échappe à la vigilance des Syriens. Ils sont pourtant omniprésents dans ce secteur ! Les membres de la colonne pénètrent au petit matin dans le village d’Ehden où résident Tony Frangié et sa famille. Que s’est-il passé ? On découvrira plus d’une trentaine de cadavres, dont ceux de Tony Frangié, de sa femme et de sa fille. Un avion de chasse libanais décolle et survole la région. Il aperçoit une colonne motorisée qui roule à travers les chemins de montagne. L’avion exécute aussitôt un piqué au-dessus d’elle. Les occupants des véhicules croient à une attaque aérienne et s’enfuient en courant à travers le jurd, laissant armes et bagages. Les Syriens retrouveront opportunément une liste de noms dans l’un des véhicules et prétendront qu’il s’agit des noms de membres des Phalanges ayant participé au massacre. La tension est si vive dans la région que personne ne se posera de questions sur l’authenticité de cette liste. Les Syriens s’empresseront évidemment de la communiquer à la famille Frangié.
Les dirigeants chrétiens, eux, imputent la responsabilité du massacre aux Moukhabarat syriens (services de sécurité).

Geagea en 1982 – Au moment de l’invasion israélienne du Liban
Samir Geagea gravit les échelons au sein des « Forces libanaises ».
On reparlera de lui à l’occasion de la capture de quatre Iraniens au Liban. Béchir Gemayel avait demandé aux « Forces libanaises » d’ouvrir au trafic entre les secteurs chrétiens et musulmans le passage du Musée pour permettre aux Libanais qui le souhaitaient de fuir les zones de Beyrouth Ouest bombardées par Tsahal. Mohsen Musawi, le chargé d'affaires iranien, deux diplomates et  leur chauffeur passent sans encombre le point de passage entre les secteurs musulman et chrétien de Beyrouth. Ils arrivent une heure plus tard au point de contrôle Barbara, le dernier poste des milices chrétiennes avant Tripoli sous contrôle syrien. Le poste de contrôle Barbara est sous la responsabilité des hommes de Samir Geagea. Les miliciens arrêtent le convoi et vérifient l'identité des quatre occupants du véhicule. Les forces de sécurité intérieure tentent de s’interposer mais sont obligés de quitter les lieux sous la menace des armes.
Samir Geagea contacte le chef des services de renseignement des Kataëb,  Elie Hobeika, pour lui demander ce qu’il fallait faire des Iraniens.  « Envoyez les nous » répond ce dernier.  Le capitaine Raji Abdo, le chef des services de renseignement des « Forces Libanaises » pour le Nord Liban, escorte les quatre prisonniers au siège des services de renseignement, situé à la Quarantaine, au Nord de Beyrouth, où ils succombent au cours des séances de tortures.

Samir Geagea évincé par Elie Hobeika
Au lendemain de l’invasion israélienne de 1982, des affrontements éclatent entre les Chrétiens et les Druzes dans la région montagneuse du Chouf. Les Forces libanaises, dirigées par Samir Geagea, battent en retraite et évacuent la région, laissant la population chrétienne sans défense. Il est vrai qu’elles avaient été privées du soutien de l’armée libanaise car Amine Gemayel, le nouveau président, cherchait à les affaiblir par une cuisante défaite. Elie Hobeika prend le prétexte de cette débâcle pour prendre la place de Geagea. Il organise un comité exécutif des « Forces libanaises », le 9 mai 1985. Celui-ci décide la mise à l’écart de Samir Geagea, tout en lui laissant le titre et la fonction de chef d’état-major. Officiellement, Elie Hobeika avait évincé Samir Geagea parce que celui-ci se proposait de donner à Amine Gemayel l’autorisation de négocier au nom des « Forces libanaises » avec la Syrie.

L’accord tripartite
Les Syriens proposaient, en effet, un projet d’accord baptisé « accord tripartite ». Damas voulait qu’il soit signé par les chefs des trois principales milices : Elie Hobeika pour les « Forces libanaises », Walid Joumblatt pour le PSP, le parti druze, et Nabih Berri pour Amal, la milice chiite, tous inféodés au pouvoir syrien.
Un milicien du nom de Cobra, qui assure la sécurité d’Elie Hobeika, affirmera que la partie militaire de l’accord avait été rédigée par le général Michel Aoun lui-même. Il s’agit là d’une révélation incroyable quand on sait à quel point le général Aoun s’affirmait comme le défenseur de l’indépendance du Liban.
Les prérogatives du Président de la République devaient être abrogées et remplacées par la création d’un Conseil de cabinet représentant les diverses communautés. Les décisions devaient être prises à l’unanimité, ce qui signifiait que la moindre pression syrienne sur  l’un des membres ne pouvait que provoquer une paralysie totale du pouvoir libanais. Cela revenait à transmettre à Hafez el-Assad le pouvoir de décision pour le Liban.
Selon le projet d’accord, « les institutions légales – présidence, gouvernement, assemblée, armée, forces de sécurité intérieure, administration – avaient perdu tout pouvoir au profit des milices devenues, de ce fait représentatives et efficaces sur le plan militaire, sécuritaire et administratif. Il convenait donc de reconnaître que la « légitimité révolutionnaire » avait pris le pas sur la « légalité constitutionnelle ».
Le projet d’ « accord tripartite » n’est pas acceptable pour le président de la République. Amine Gemayel explique qu’il a prêté serment au moment de sa prise de fonction pour défendre la constitution libanaise et ne peut pas, par conséquent, accepter un tel accord. Amine Gemayel se tourne vers Samir Geagea qui clame haut et fort son opposition au projet. De nombreux membres de la communauté chrétienne et des « Forces libanaises » s’opposent aussi à ce qu’ils considèrent comme une trahison d’Elie Hobeika.

Samir Geagea échappe à un attentat
Une voiture piégée explose, le 13 novembre 1985, dans la cour du couvent St. George à Awkar où se tient une réunion des leaders du « Front libanais », le rassemblement des partis chrétiens, en présence de Samir Geagea. Quatre personnes sont tuées, dont deux lieutenants de l’armée libanaise. 38 autres sont blessées. L’attentat mettait en relief la réponse faite par Hafez el-Assad à Karim Pakradouni qui s’enquérait sur le sort de Samir Geagea : « Celui-là, laissez donc Elie Hobeika s’en occuper ! »  Mais Samir Geagea sort indemne de l’attentat.

Hobeika et Geagea s’affrontent
« L’accord tripartite » devait être signé le 28 décembre 1985. Le 27, une réunion a lieu à Bkerké, au sein du patriarcat maronite. Roger Azzam décrit la scène : « Le ton monta entre Hobeika et Geagea. Les autres participants, à l’exception de Camille Chamoun et d’Elie Karameh (alors chef du parti kataëb), hésitaient à prendre position : on  aurait dit qu’ils attendaient de savoir qui allait gagner la partie pour s’y rallier. Le vote du comité exécutif des Forces libanaises se divise en deux factions égales : six voix pour Hobeika, six voix contre l’accord et une abstention, celle de Georges Freiha. Hobeika, pour trancher le vote, décréta que le vote du président du comité exécutif, le sien, devait avantager les partisans de l’accord. »
L’accord est signé, le 28 décembre 1985, en présence du président syrien Hafez el-Assad. Il reste néanmoins une ultime démarche : le faire approuver par les autorités de l’Etat. Comme il aurait fallu une majorité des deux tiers des députés pour le faire ratifier, on décide à Damas de le présenter directement à Amine Gemayel, le président de la République, sans passer par la Chambre. Le problème pour Hafez el-Assad et Elie Hobeika est qu’Amine Gemayel s’oppose vigoureusement à l’accord tripartite et refuse de le signer.

Geagea évince Hobeika
Les nombreux éléments anti syriens que comptent les « Forces libanaises » ne s’en laissent pas compter. De violents combats opposent, à partir du 1er janvier 1986, les hommes de Geagea à ceux d’Elie Hobeika. On dénombrera une dizaine de victimes, morts et blessés.
Amine Gemayel devait se rendre à Damas, le 11 janvier 1986, pour un entretien avec les plus hautes autorités syriennes. Le rendez-vous sera repoussé au 13 par les Syriens qui ne donnent aucune explication. Il s’agissait en fait d’un plan fomenté par les Syriens, notamment le colonel Ghazi Kanaan, avec la complicité d’Elie Hobeika. Selon ce plan, le chef des « Forces libanaises » devait réunir plusieurs milliers de miliciens pour investir Bikfaïya, la place-forte d’Amine Gemayel. Ils devaient neutraliser le président de la République libanaise, ce qui aurait mis un terme à la nécessité de le convaincre de signer. Malheureusement, Elie Hobeika ne réussit à réunir que deux mille miliciens sur les cinq mille espérés. Les hommes de Samir Geagea bloquèrent les colonnes d’Elie Hobeika. Les affrontements dureront pendant près de 13 heures et ne cesseront que grâce à l’intervention de l’armée libanaise. A 10 heures 30 du matin, le 13 janvier 1986, il est déjà clair qu’Elie Hobeika a échoué dans sa tentative de putsch. Amine Gemayel, constatant que le danger est écarté, part en hélicoptère à Damas où les Syriens ne l’attendaient pas, bien évidemment, persuadés qu’Amine Gemayel avait cessé d’être un problème. Une entrevue est organisée en grande hâte entre Amine Gemayel et Hafez el-Assad. Amine Gemayel explique qu’il ne peut signer l’accord tripartite sans passer par la procédure prévue pour tout changement de la constitution. Hafez el-Assad lui rétorque, très en colère : « Vous me parlez du Liban, mais le Liban n’existe qu’en tant que Mohafazat (l’équivalent d’une préfecture ou d’un département en France) de la Syrie. Si nous parlons officiellement d’un Liban indépendant, c’est uniquement vis-à-vis de l’opinion mondiale. »
Après son échec du 13 janvier 1986, il est clair que les jours d’Elie Hobeika sont comptés. Les éléments des « Forces libanaises » fidèles à Samir Geagea attaquent les partisans d’Elie Hobeika. Les combats se poursuivent pendant huit heures. L’armée libanaise, commandée par Michel Aoun, est en état d’alerte et empêche toute velléité d’intervention des soldats syriens pour venir en aide à Hobeika. Ce dernier est encerclé, obligeant Hikmat Chehabi, chef d’état-major de l’armée syrienne, à négocier avec le général Aoun pour obtenir un sauf-conduit pour Elie Hobeika et 150 de ses partisans.

Baroud d’honneur des hommes d’Hobeika
Les hommes d’Hobeika restent quelque temps à Damas avant de gagner Zahlé sous la protection de Ghazi Kanaan, le chef des services de sécurité syriens au Liban. Leur nombre se monte bientôt à  trois cents éléments dont la moitié n’a qu’une piètre formation militaire.
Elie Hobeika fera une nouvelle tentative pour revenir en force dans les secteurs chrétiens de Beyrouth le 26 septembre 1986. Les Syriens aident ses hommes à faire franchir les lignes de front contrôlées par le PSP de Walid Joumblatt à Souk el-Gharb. Sept partisans d’Elie Hobeika ont réussi à s’emparer dans la nuit d’un immeuble contrôlant le passage de Sodeco sur la ligne de front entre les deux secteurs de Beyrouth. Ils font prisonniers 23 officiers de Samir Geagea qui se trouvaient là en stage d’entraînement. Le reste des partisans d’Hobeika gagne Ras el-Nabeh, un quartier faisant face à Achrafiyé et dont la population est mixte, sunnite et chiite. Il est prévu qu’ils lancent leur attaque à partir de ce secteur. Mais les partisans du Hezbollah sont nombreux dans ce quartier et l’organisation islamiste chiite n’a pas été informée de l’opération. Des échanges de tirs ont lieu entre les hommes d’Hobeika et les combattants du Hezbollah, ce qui retarde l’attaque de deux heures environ et réduit son effet de surprise. L’ordre de lancer l’assaut est donné sans tenir compte du retard. Malheureusement pour Hobeika, l’armée libanaise prend fait et cause pour Samir Geagea. Les hommes d’Elie Hobeika sont pourchassés par les commandos de l’armée déployés dans Achrafiyé. Ils n’ont plus qu’une idée : sauver leur peau. Ghazi Kanaan voudrait que les hommes d’Hobeika tiennent au moins quelques heures de plus pour lui donner le temps de dépêcher un bataillon de l’armée syrienne. Peine perdue.
Michel Geagea est victorieux, mais rancunier. Il envoie ses escadrons de la mort pourchasser et assassiner les partisans d’Elie Hobeika encore vivants.

Hafez el-Assad adopte un nouveau plan
Le plan de désintégration des « Forces libanaises » a échoué, pour l’instant. Ce sera partie remise. On peut compter sur Hafez el-Assad pour élaborer un nouveau plan. Pendant ce temps, l’action des Moukhabarat syriens se poursuit pour détruire un peu plus le pouvoir libanais.
Le plus grand danger, pour Hafez el-Assad, serait que les Libanais se réconcilient et s’entendent entre eux au point de rendre inutile la présence syrienne au Liban. Rachid Karamé, le premier ministre libanais, sera assassiné le 1er juin 1987. Il avait osé enfreindre la règle syrienne selon laquelle les communautés libanaises ne pouvaient s’entendre sans l’intermédiaire du « grand frère » syrien. Les services de sécurité, sous tutelle syrienne, imputeront cet assassinat aux « Forces libanaises » et notamment à Samir Geagea.
L’impasse est totale sur le plan politique. Les prosyriens font tout pour empêcher l’élection d’un nouveau président de la république au terme du sextennat d’Amine Gemayel. L’objectif poursuivi est de créer un vide constitutionnel et d’organiser la vacance du pouvoir, laissant la Syrie comme le seul recours pour maintenir en vie un pays moribond.  D’après la Constitution et les us et coutumes libanaises, le premier ministre devait assurer les prérogatives du Président de la République dans le cas où celui-ci venait à disparaître. La légalité libanaise se verrait ainsi transférer entre les mains d’un premier ministre sunnite résidant dans les régions sous domination syrienne. L’assassinat de Rachid Karamé est dans tous les esprits et on voit mal des membres du Conseil des ministres s’opposer aux volontés du Président syrien.

Michel Aoun assure la présidence
Michel Aoun, commandant en chef de l’armée, se verrait bien occuper les plus hautes fonctions. Il appelle Samir Geagea. Les relations entre les deux hommes ne sont pas bonnes mais l’urgence prime. Ils se réunissent à Yarzé, au siège du commandement de l’armée, en présence de Dany Chamoun et du colonel Simon Kassis, le responsable des services de renseignement militaire libanais.
A 21 heures 30, le 22 septembre 1988, le général Michel Aoun arrive au palais de Baabda. Il ne reste plus que deux heures et demie avant l’échéance du mandat présidentiel d’Amine Gemayel. Celui-ci n’a plus qu’une seule solution : confier à Michel Aoun le soin de former un nouveau gouvernement composé du Conseil de commandement de l’armée libanaise. Ce Conseil comprenait des officiers appartenant aux cinq confessions principales : maronite, chiite, sunnite, druze, grecque catholique et orthodoxe. La répartition constitutionnelle des postes ministériels entre les différentes communautés confessionnelles pouvait donc être respecté.
Damas fait aussitôt publier des communiqués de presse proclamant le refus des militaires  musulmans et druzes qui venaient d’être nommés ministres de participer au gouvernement de Michel Aoun et affirme que Selim el-Hoss restera premier ministre du Liban. Il avait été nommé à ce poste après l’assassinat de Rachid Karamé par les services secrets syriens.
Michel Aoun est conscient du danger et de la menace syrienne. Il se dépêche de créer des ouvertures vers les communautés musulmanes.

Confrontation entre Michel Aoun et Samir Geagea
Aoun veut redonner à l’armée libanaise son rôle de seule force autorisée à maintenir l’ordre et l’intégrité territoriale du Liban. Mais en pragmatique, il sait qu’il ne peut affronter l’armée syrienne et les milices. Il sait aussi, qu’il lui faut garder le potentiel militaire des « Forces libanaises » dans les régions libres du Liban pour garantir la sécurité face à l’armée syrienne qui ne rêve que d’une chose : prendre le contrôle de l’ensemble du Liban.
Samir Geagea, le chef des « Forces libanaises », avait une vue diamétralement opposée : il s’accommodait très bien de la division du Liban entre une « région libre », la région chrétienne et une région sous contrôle syrien, les régions musulmanes. Les « Forces libanaises » restaient disponibles pour se déployer où elles le voulaient car elles n’avaient la responsabilité que du front nord, un front peu actif, tandis que l’armée libanaise montait la garde sur toutes les lignes de démarcation, ce qui comprenait tous les points chauds du Liban. L’armée pouvait donc difficilement dégarnir une partie du front pour se déployer ailleurs.
Il y avait un autre problème, financier celui-là. Les « Forces libanaises » contrôlaient la plupart des ports des régions libres. Elles levaient des taxes et des impôts. Elles disposaient d’importants moyens financiers, tandis que le commandement militaire devait mendier des fonds pour payer maigrement ses soldats.
L’antagonisme entre Michel Aoun et Michel Geagea ne pouvait que déboucher sur un conflit armé.
Les « Forces libanaises » agresseront l’armée à Jdaidé, le 11 février 1989, et à Monteverde le 14 février. Samir Geagea avait préparé son coup et pensait occuper les points névralgiques contrôlés par l’armée en peu de temps. Plusieurs brigades, infiltrées par les « Forces libanaises », s’abstiennent effectivement de résister, mais le gros de l’armée ne se laisse pas intimider et reste sur ses positions. Michel Aoun ordonne la riposte de l’armée le 15 février. Elle débute à 4 heures du matin. Les affrontements sont extrêmement violents et font au moins 40 tués et 165 blessés, combattants et civils réunis. L’armée et les « Forces libanaises » ont lancé tout leur poids dans cette bataille dont l’enjeu est le monopole de la décision chrétienne. Chacun des camps est conscient qu’il faudra un gagnant à ce bras de fer meurtrier. Les affrontements ont été d’une violence inouïe. L’artillerie lourde aussi bien que les chars ont été largement utilisés dans ce face à face que beaucoup de chrétiens croyaient impossible. Mais les « Forces libanaises » doivent décrocher.
Le général Aoun veut éviter l’anéantissement de la milice chrétienne. Il sait qu’il pourrait en avoir besoin en cas d’affrontement avec l’armée syrienne. Il ordonne un cessez-le-feu.
Aoun a compris aussi qu’il doit reprendre son armée en main et commencer par mieux la payer pour éviter que ses soldats ne se vendent au plus offrant. Et pour mieux payer ses soldats, il lui faut de l’argent.
Il décide, le 24 février 1989, d’appliquer un décret pris par son prédécesseur, Rachid Karamé, et qui stipule la reprise du contrôle des ports légaux et la fermeture des ports illégaux. L’objectif est double : alimenter les caisses de l’Etat et priver les milices et les Syriens des recettes obtenues sur les trafics d’armes et de stupéfiants. L’application du décret doit être effective à partir du 6 mars 1989.
Michel Aoun reçoit une délégation des « Forces libanaises » le 26 février 1989. Le général veut imposer sa vision concernant le rôle d’une milice : la milice doit constituer un complément à l’armée, pour aider celle-ci à recouvrer sa souveraineté nationale. Inutile de dire que Samir Geagea ne fera aucun cas des propositions de Michel Aoun.
L’ultimatum du général Aoun pour transmettre aux autorités libanaises le contrôle des ports expire le 6 mars 1989. Le quai N° 5 du port de Beyrouth doit passer sous le contrôle du gouvernement libanais. Michel Aoun a discrètement recherché l’aval de Selim el-Hoss, toujours considéré premier ministre dans les régions sous contrôle syrien. Selim el-Hoss commence par donner son accord avant de se rétracter et de faire fermer le passage entre les deux régions au niveau du port. Les Syriens n’ont aucune envie de voir les ports passer sous le contrôle de l’armée libanaise et du gouvernement de Michel Aoun. Les canons syriens, sous couvert de la milice chiite Amal, entreprennent un bombardement sporadique des ports de Beyrouth et de Jounié pour contrecarrer les plans du général. Michel Aoun, qui a compris la manœuvre, ordonne à son armée de ne pas répondre aux tirs pour ne pas mettre en danger les populations civiles, qu’elles soient à l’Est ou à l’Ouest.
Le 11 mars 1989,  l’armée est prête à passer à l’offensive pour faire appliquer les dispositions concernant les ports. Mais au même moment, le front s’embrase autour de Souk el-Gharb. Les canons syriens tirent sur les positions de l’armée sous le couvert, cette fois, de la milice du PSP de Walid Joumblatt. Le général Aoun ne dispose pas de réserves suffisantes pour résister à l’offensive syrienne et imposer dans le même temps sa volonté aux « Forces libanaises ». Il se voit contraint de décommander toute l’opération pour le contrôle des ports pour se concentrer sur les Syriens.

Les Américains veulent le départ de Michel Aoun
Aoun, agissant en tant que président par intérim, dissout l’assemblée le 31 octobre 1989. Le 5 novembre, les députés ou ex-députés sont rassemblés par le pouvoir syrien à l’aéroport militaire de Kleiat, au Nord-Liban, pour élire le nouveau président de la République, en application des accords de Taëf. René Moawad est élu président conformément aux instructions données par les Syriens.
Les Américains sont de plus en plus impatients de voir régler une fois pour toutes la crise libanaise. Les conflits libanais ont assez duré et Washington aimerait bien concentrer ses efforts sur les démarches diplomatiques nécessaires pour réunir l’alliance internationale la plus large possible pour libérer le Koweït envahi par les armées irakiennes. L’ambassadeur américain, John McCarthy, se rend à Ehden le 16 novembre 1989. Ehden est la résidence d’été du président fraîchement élu, René Moawad. John McCarthy lui présente ses lettres de créance. Il est interviewé peu après par une chaîne de télévision libanaise et, à cette occasion, lance aux « Forces libanaises » un véritable appel à l’insurrection contre Michel Aoun.
René Moawad, le nouveau président libanais, n’agit pas assez vite au goût des Syriens. Pire, il fait des déclarations considérées comme hostiles à la Syrie. Abdel-Halim Khaddam, le N° 2 syrien, avait présenté une liste de noms à René Moawad, lui disant qu’il s’agissait des membres de son nouveau gouvernement, ce qui déplut énormément au nouveau président libanais.
René Moawad, en fait, cherchait à éviter un affrontement avec Michel Aoun et préférait rechercher une solution à l’amiable. La réponse syrienne ne se fit pas attendre. Il est assassiné le 22 novembre 1989. C’est le second président du Liban en exercice à être tué par le pouvoir syrien, après Béchir Gemayel.
Le jour même de l’assassinat de René Moawad, Samir Geagea, le chef des « Forces libanaises » réunit son état-major. On raconte qu’il a cherché à le convaincre de la nécessité de laisser rentrer les troupes syriennes dans les régions libres. On prétend que le chef des FL était en relations étroites avec les Syriens. Il aurait utilisé pour ce faire les services de Nader Succar, un ancien membre du PSNS, un parti pro-syrien. Succar était originaire du village de Bcharré, le village natal de Geagea. Samir Geagea aurait ajouté, pour convaincre son état-major, que les Etats-Unis étaient d’accord avec ce projet et que les « Forces libanaises » avaient la garantie de recevoir 30% des sièges du nouveau gouvernement, ce qui correspond à une minorité de blocage.

Michel Aoun fait une offre à Samir Geagea
Michel Aoun propose à Samir Geagea de participer à son gouvernement. Il lui offre même de choisir les ministères qu’il aimerait prendre en charge. Geagea ne veut pas abattre ses cartes et pense lui faire une demande que Michel Aoun ne pourrait accepter. Il lui demande les ministères de la Défense, des Affaires étrangères, de l’Intérieur et des Finances. Michel Aoun accepte les demandes extravagantes du chef des « Forces libanaises », à la grande surprise de ce dernier. Le lendemain, Samir Geagea envoyait son assistant, Georges Adwane, pour refuser la proposition de Michel Aoun.
Les combats reprennent à grande échelle entre les « Forces libanaises » et l’armée, le 30 janvier 1990.
Les Syriens assistent avec la plus grande satisfaction à l’affrontement entre l’armée et les « Forces libanaises ». Leur intérêt est que les combats durent le plus longtemps possible pour que les deux adversaires s’affaiblissent. Hafez el-Assad n’a aucune confiance en Geagea. Il sait que la population des régions libres du Liban est foncièrement hostile aux Syriens et que la carte des « Forces libanaises » pour abattre Aoun ne durera qu’un temps. Michel Aoun est parfaitement conscient du double jeu syrien. Il adresse ce message à Samir Geagea : « Si tu gagnes la bataille que tu viens de livrer, tu seras perdant, et si tu la perds, tu seras perdant. »
Hafez el-Assad pense que l’heure est venue de sonner l’hallali. Il ordonne à son armée de passer à l’offensive. L’assaut final de l’armée syrienne contre les secteurs chrétiens de Beyrouth débute le 13 octobre 1990.

Les Syriens sont maîtres du Liban
L’offensive syrienne contre l’armée libanaise sera de courte durée. L’armée libanaise n’est pas de taille à résister. Une chape de plomb s’abat sur le pays. Michel Aoun se réfugie à l’intérieur de l’ambassade de France avant d’être exfiltré vers l’hexagone. Malheur à tous ceux qui s’opposeraient à l’annexion du Liban par la Syrie.  Dany Chamoun est tué. Samir Geagea est arrêté par les Syriens. On l’accuse d’avoir commis un  attentat contre l'église de Notre-Dame de la Délivrance à Jounié, attentat qui a fait dix morts. Il n’a rien à voir avec cet acte terroriste et tout le monde le sait. Il est condamné à trois reprises à la peine de mort pour l'assassinat de rivaux politiques, dont le Premier ministre Rachid Karamé.
Tout au long de son incarcération, il refusera à plusieurs reprises d'échanger sa libération contre un asservissement au régime d'Assad. L'assassinat de Rafiq Hariri en 2005 et la « révolution du cèdre » qui force la Syrie à se retirer du Liban lui permettra de recouvrer la liberté et à Michel Aoun de revenir au Liban.

Les élections présidentielles mal parties
Ce rappel de l’histoire nous permet de dire qu’en dehors de considérations géopolitiques les élections présidentielles libanaises pour trouver un successeur à Michel Sleimane sont mal parties en raison de la rivalité entre Samir Geagea, qui s’est déclaré candidat, et Michel Aoun dont tout le monde sait qu’il rêve de devenir président.

 

 

 

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